Retraite: la « double peine » des ouvriers

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L'allongement de la durée de vie est l'argument brandi en faveur d'une augmentation de la durée de cotisation. Or l'espérance de vie est très inégalitaire selon les professions : les ouvriers vivent moins longtemps et en moins bonne santé.

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Il est des idées qui semblent simples, logiques et justes, mais qui ne le sont pas. Considérer qu’il est naturel de reculer l’âge de départ à la retraite parce que l’espérance de vie augmente fait partie de ces fausses évidences : si les Français vivent toujours plus vieux, ils ne restent pour autant pas plus longtemps en bonne santé. Surtout, l’allongement de la durée de vie est profondément inégalitaire : les ouvriers vivent non seulement moins longtemps que les cadres, mais profitent aussi de moins d’années sans incapacité.

Ces faits semblent inaudibles dans le discours politique consacré aujourd'hui aux retraites, mais nul doute que les syndicats tenteront de les exposer lors des « concertations » que tiendra le gouvernement face aux partenaires sociaux, reçus les uns après les autres ces jeudi et vendredi. Il y a peu de chance que les positions de l'exécutif évoluent sur ce sujet. Rendu le 14 juin au gouvernement, le rapport Moreau préconise déjà d’augmenter « rapidement » la durée de cotisation à 43 ans pour la génération née en 1962, puis à 44 ans pour les personnes nées en 1966 (contre une durée de cotisation de 41,5 ans aujourd’hui). Une seconde hypothèse plus souple consisterait à allonger la durée de cotisation d’un trimestre toutes les deux générations, jusqu’à la porter à 42,25 ans pour les générations nées en 1961 et 1962.

Ces propositions correspondent au discours des socialistes. Le 9 juin, la ministre des affaires sociales Marisol Touraine, qui pilote le dossier, indiquait au Parisien : « Quand on vit plus longtemps, on peut travailler plus longtemps. C’est une mesure plus juste que d’autres. » Durant la campagne présidentielle de 2012, elle déclarait déjà à Mediapart que « si nous vivons plus longtemps, il me paraît normal de considérer que nous devons travailler davantage au cours d’une vie ».

Elle rejoignait ainsi les positions de François Hollande, qui les avait clairement affirmées lors des débats télévisuels avant la primaire socialiste. En octobre 2011, les retraites avaient fait l’objet d’une passe d’armes entre Aubry et Hollande : « Quand l’espérance de vie s’allonge, il faudra allonger aussi la durée de cotisations », avait assuré le futur président, promettant une « réforme générale des retraites » en 2013. Rien de très différent de ce qu’affirmait en juillet 2011 Xavier Bertrand, alors ministre du travail : si on vit « plus longtemps, il est logique que l'on travaille un peu plus longtemps ».

Bientôt, une durée de retraite en baisse ?

La base de ces affirmations est indéniable. L’espérance de vie augmente régulièrement en France, et en Europe. Les derniers chiffres de l’Insee donnent une espérance de vie de presque 85 ans pour les femmes, et d’un peu plus de 78 ans pour les hommes. Les Français vivent parmi les plus vieux en Europe, et en quinze ans, ils ont gagné environ trois ans d'espérance de vie (celle des hommes a progressé plus vite, mais l'écart hommes-femmes se réduit très lentement). En moyenne, l’espérance de vie augmente d’un trimestre par an. Du moins jusqu'en 2012 : selon l'Insee, pour la première fois, l’espérance de vie à la naissance n’a pas augmenté, "du fait du grand nombre de décès survenus dans l’année". Elle stagne pour les hommes (78,4 ans) et diminue même de 0,2 point pour les femmes (84,8 ans).

Mais lorsqu’on parle de départ à la retraite, se baser sur l’espérance de vie à la naissance est-il pertinent ? Si elle augmente, cela signifie certes que les Français vivent plus vieux, mais aussi qu’ils meurent moins souvent lorsqu’ils sont jeunes. En théorie, une espérance de vie en augmentation peut donc aussi vouloir dire que plus de personnes atteignent l’âge de la retraite. « La diminution de la mortalité prématurée constitue une part assez faible des gains en espérance de vie, mais elle existe, nuance Emmanuelle Cambois, directrice de recherche à l'Institut national d'études démographiques (INED) et grande spécialiste de ces questions. En réalité, depuis de nombreuses années, les plus gros contributeurs à l’augmentation de l’espérance de vie sont les personnes les plus âgées. »

La donnée à prendre réellement en compte est l’espérance de vie à 60 ans, qui indique combien de temps ceux qui arrivent à 60 ans vont rester en vie, en moyenne. Logiquement, elle est plus longue que l’espérance de vie à la naissance (qui englobe aussi toutes les morts avant 60 ans, ce qui fait « baisser la moyenne »). Là aussi, les chiffres augmentent, à peu près au même rythme. Selon l'Insee, à 60 ans en 2000, on pouvait espérer vivre 20,4 ans pour les hommes, et 25,6 ans pour les femmes. En 2010, c’était 22,4 années pour les hommes et 27,2 pour les femmes.

Cette augmentation rapide vaudra-t-elle pour les années à venir ? Le Conseil d’orientation des retraites (COR) en doute. Dans son rapport le plus récent, publié en janvier dernier, le conseil fait le point sur le temps effectivement passé à la retraite. Et les résultats ne sont pas flamboyants pour les générations qui ne l’ont pas encore prise. En l’état actuel de la législation, le temps effectivement passé à la retraite, qui augmente rapidement pour les générations nées jusqu’en 1950, ne progresserait que très modestement pour celles nées après 1955 : environ un an de plus à la retraite gagné en vingt années. Pour les autres, nées entre 1950 et 1955, le temps effectivement passé à la retraite baisserait carrément d’un an « car le relèvement des âges légaux de la retraite en cinq ans est plus rapide que la progression de l’espérance de vie à 60 ans ».

Autant dire que même avec l’hypothèse la moins sévère du rapport Moreau, qui verrait une augmentation de durée de cotisation d’un peu moins d’un an étalée sur cinq années, le résultat serait inéluctable : le temps passé effectivement à la retraite diminuerait pour tout le monde.

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Ajout le 18 juillet : en 2012, l'espérance de vie a stagné, pour la première fois depuis longtemps.