Dossier: Sciences-Po, la fuite en avant et les scandales

Putsch et manœuvres à Sciences-Po

L'élection d'Hervé Crès, ancien bras droit de Richard Descoings, à la tête de Sciences-Po apparaît comme un putsch savamment orchestré par le tandem de direction formé par Jean-Claude Casanova et Michel Pébereau. L'Élysée et le ministère de l'enseignement supérieur, furieux de la manœuvre, doivent encore donner leur aval. La ministre Geneviève Fioraso brandit la menace de remettre en cause les subventions accordées à l'école.

Lucie Delaporte

31 octobre 2012 à 14h17

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« Ni la ministre de l'enseignement supérieur ni l’Élysée n’avaient donné un quelconque accord à la nomination d’Hervé Crès », affirme-t-on du côté de l’Élysée, au lendemain de l'élection du successeur de Richard Descoings à la tête de Sciences-Po. Autant dire que les basses manœuvres qui se sont déroulées en début de semaine pour aboutir à l'élection d'Hervé Crès, bras droit de l'ancien président décédé au printemps, ont passablement agacé au sommet de l'État. Récit d'une élection qui ressemble de plus en plus à un putsch.

Lundi, à quelques jours de la publication d’un rapport de la Cour des comptes qui s’annonce accablant quant à la gestion de l’école, Hervé Crès, présenté comme le « candidat naturel » pour succéder à Richard Descoings à la tête de Sciences-Po, est sans surprise adoubé par le conseil d’administration de la Fondation nationale de sciences politiques (FNSP).

Le lendemain matin, le conseil de direction de l’IEP (Institut d'études politiques) fait de même. En fait, les actuels dirigeants de l'école, Jean-Claude Casanova, président de la FNSP, et Michel Pébereau, président du conseil de direction de l’IEP, ont joué leur va-tout en imposant dans la dernière ligne droite l’ancien bras droit de Richard Descoings, et actuel directeur des études, à la tête de l’école.

Hervé Crès © 

Car le 3 septembre, la ministre de l’enseignement supérieur, Geneviève Fioraso, en raison de la gravité des faits soulevés par la Cour, dont une grande partie a été révélée par les enquêtes de Mediapart (lire ici notre dossier), avait demandé aux dirigeants de Sciences-Po de surseoir à leur décision jusqu'à la publication du rapport définitif de la Cour annoncée pour le 22 novembre.

Convoquant dans l’urgence les deux conseils, en pleines vacances de la Toussaint, les dirigeants de Sciences-Po ont décidé de passer outre pour parvenir à faire élire, coûte que coûte, le dauphin de Descoings dans un processus unanimement dénoncé comme verrouillé et opaque depuis le départ.

Tant pis pour la Cour des comptes. Tant pis pour les recommandations de la tutelle. Mais à la direction de cette école, censée former l’élite politique de la République, qui se soucie encore de telles vétilles ?

Pour achever de mettre à l’aise tout le monde au sein d’un conseil d’administration où 85 % des membres ont été cooptés (voir la liste), Jean-Claude Casanova a déclaré en ouverture du CA de la FNSP, lundi, selon des sources concordantes, s’être assuré, en coulisses, du soutien de l’Élysée, de Matignon et du ministère de l’enseignement supérieur pour introniser Hervé Crès. À ceux qui s’inquiètent de la menace brandie par la Cour de « suites juridictionnelles » sur les infractions constatées, certains passages mettant directement en cause Hervé Crès, Jean-Claude Casanova affirme, là encore, avoir acquis la certitude qu’il n’y aurait pas de poursuites auprès de Patrick Lefas, président de la 3e chambre de la Cour des comptes.

Selon nos informations, au moins un membre du conseil d’administration a assuré au gouvernement avoir voté pour Hervé Crès croyant suivre la décision de l’exécutif. Quand on sait que cette élection à la majorité des deux tiers au sein du CA de la FNSP s’est faite à une voix près (20 voix pour, 10 blancs ou nuls), on comprend l’exaspération du ministère de l'enseignement supérieur à l'égard des « mensonges » de Jean-Claude Casanova. Car, du côté de l'Elysée on confirme que « ni la ministre ni l’Élysée n'avait donné un quelconque accord» à cette nomination. Ce mercredi, la ministre Geneviève Fioraso a déclaré à Mediapart: «qu'il y a une différence entre affirmer que nous étions informés et affirmer que nous avions donné notre accord».

De même, à la Cour des comptes, l’idée d’un arrangement entre amis pour empêcher les poursuites contre la direction de Sciences-Po a évidemment fait tousser. D’autant que, rappelle-t-on, la décision de déférer ou non devant la cour de discipline budgétaire et financière (CDBF) Hervé Crès relève d’une décision collégiale qui n'a évidemment pas encore été prise.

Au-delà de ce soutien officiel – mais mensonger –, jusqu’au bout, les deux dirigeants historiques de Sciences-Po ont mis la pression sur les deux conseils pour faire entériner le choix d'Hervé Crès, nous ont rapporté plusieurs témoins. « Ne pas voter Crès, ce serait admettre une présomption de culpabilité sur son nom mais aussi envoyer un très mauvais signal vis-à-vis de nos partenaires étrangers », a, en substance, rappelé mardi matin le banquier Michel Pébereau à ceux qui demandaient un report du vote.

Un chantage à la réputation de l'école dans lequel refuse d'entrer une grande partie du corps enseignant de Sciences-Po. « Au vu de ce qu’a découvert la Cour des comptes, les dirigeants de Sciences-Po auraient déjà dû démissionner. S'il y a une crise à Sciences-Po, ils en sont seuls responsables », s'indigne par exemple la professeur Claire Andrieux.

Un mode de fonctionnement «littéralement hallucinant»

Après une séance houleuse de plusieurs heures, qui a notamment vu le recteur de Paris, à l’unisson des représentants étudiants, demander un report du vote, le nom d'Hervé Crès a finalement été approuvé par 13 voix sur 29 (14 abstentions et un vote contre) par le conseil de direction de l’IEP.

Quelles sont, dès lors, les marges de manœuvre de l’Élysée comme du ministère qui doivent encore approuver par décret le nom qui leur a été proposé mais qui ne peuvent, statutairement, en proposer aucun ?

«Je n'ai pas d'affect dans cette histoire», assure la ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche,  «ma seule préoccupation est de préserver le fonctionnement de cette école qui a, en effet, une très bonne image à l'international. Je vais demander dès aujourd'hui aux dirigeants de Sciences Po des engagements écrits pour que nous ayons dorénavant une réelle traçabilité sur les sommes engagées par l'Etat ce qui signifie notamment qu'il y ait un représentant du ministère au conseil d'administration de la FNSP». Geneviève Fioraso explique également qu'elle sera très attentive à ce que tous les dysfonctionnements pointés par la Cour des comptes, concernant les primes mirobolantes ou les logements de fonction cessent immédiatement.

Quand on lui oppose l'impression d'une grande impuissance des pouvoirs publics dans cette affaire, la ministre répond qu'elle tient encore les cordons de la bourse: «Je suis dans une démarche constructive parce que je pense aux quelque 13 000 étudiants de Sciences Po, mais il ne faut pas oublier que c'est notre ministère qui accorde ou non ses subventions à l'école».

Mais l’argument d'ajouter de la crise à la crise en refusant la nomination de Hervé Crès ne laisse pas indifférent l’exécutif qui craint effectivement pour l’image de sa prestigieuse école. Avant les péripéties de ces deux derniers jours, on assurait de source gouvernementale que si toutes les recommandations de la Cour pour assainir le fonctionnement de l’institution étaient suivies (sur le mode de rémunération des dirigeants ou sur la limitation des mandats de direction – Michel Pébereau est réélu à la tête de l’IEP depuis 24 ans…), il n'y aurait de veto sur aucun nom en particulier.

Aujourd’hui, le putsch du tandem Casanova-Pébereau, respectivement 78 et 71 ans, a achevé de braquer les esprits. Les conditions de l'élection de Crès, à une voix près et à la suite de ce qui ressemble fâcheusement à une manipulation, fragilisent auprès de l'État un peu plus celui qui représente, qu'il le veuille ou non, le système Descoings. 

De plus, les éléments qui ont filtré du rapport de la Cour des comptes démontrent cruellement combien l’État – qui finance pour moitié l’école, à hauteur de 63 millions d’euros par an – a été dans l’incapacité de suivre ce qui se passait à Sciences-Po. Pire, comme le révèlent certains passages du rapport, la tendance était plutôt à signer des chèques en blanc. Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée, a ainsi fixé, quatre ans durant, les sommes à allouer à Sciences-Po. Un mode de fonctionnement « littéralement hallucinant », explique-t-on du côté du gouvernement, «avec lequel il faudra rompre».

Si Hervé Crès et Jean-Claude Casanova étaient déférés devant la Cour de discipline budgétaire et financière de la rue Cambon, les choses seraient assez simples puisqu’on n’imagine pas, alors, l’Élysée avaliser ce choix. Mais si la Cour, sur laquelle s'exercent de lourdes pressions, parce que les faits seraient prescrits ou qu’il n’y a pas de qualification juridique, décidait de ne pas poursuivre, l’exécutif se retrouverait dans une situation bien plus délicate.

«Est-ce que l’institution sera mieux protégée par une candidature qui s'inscrirait dans la continuité, à condition d’obtenir des garanties de changement, ou par une rupture claire ?», s’interrogeait mardi matin un conseiller du gouvernement. Un beau cas d’école, sans doute, pour la Commission sur la rénovation et de la déontologie de la vie publique, dite commission Jospin, où a été nommé Jean-Claude Casanova au mois de juillet...

Lucie Delaporte


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