Macron veut dynamiter les retraites par répartition

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Haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye révèle la philosophie du projet de loi qui verra le jour en 2019. Il s’agira d’un véritable big-bang qui mettra en cause le vieux système français par répartition, au profit d’un système par points et même par capitalisation pour les plus riches.

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Officiellement, Emmanuel Macron veut avancer à pas comptés vers la prochaine réforme des retraites qui sera arrêtée en 2019, et prendre le temps, une fois n’est pas coutume, de la concertation. Prenant la parole pour la première fois, à l’occasion d’un entretien avec Le Parisien, depuis qu’il a été nommé au poste de haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye y insiste longuement : sa mission est précisément de prendre le temps de l’échange et d’organiser un vaste débat public, donnant la parole aux partenaires sociaux et même aux citoyens, avant toute décision.

Pour autant, à découvrir le propos de l’ancien président du Conseil économique et social, chargé par l’Élysée de déminer ce dossier explosif, on devine qu’il y a une bonne part d’hypocrisie dans cette présentation car la philosophie de la réforme est dès à présent arrêtée. Et elle fait craindre le pire, car c’est un véritable big-bang qui est en gestation – un big-bang qui mettra en cause le vieux système français par répartition, au profit d’un système par points, et même par capitalisation pour les plus riches. Dès à présent, on peut donc en prendre les paris : les gagnants en seront les cadres ; et les perdants les ouvriers et les précaires.

consultation
Le ton de Jean-Paul Delevoye est donc, dans la forme, très ouvert et conciliant. « Notre méthode de dialogue basé sur l’intelligence collective consiste à permettre à chacun des acteurs de contribuer à la réflexion. Nous menons des discussions pendant toute l’année 2018 », promet-il. Pour une fois, Emmanuel Macron semble donc décidé à ne pas passer en force et à consulter tous ceux qui peuvent avoir un avis sur l’un des dossiers sociaux auxquels les Français sont le plus attachés : les partenaires sociaux aussi bien que les citoyens. Le haut-commissaire est donc chargé de conduire des concertations avec les partenaires sociaux jusqu’en décembre prochain. Et dans le même temps, une vaste consultation publique des citoyens est organisée jusqu’au 25 octobre prochain sur un portail Internet public, où il est possible de donner son avis sur des points soumis au débat, de s’inscrire à des ateliers en région ou encore de déposer une idée.

Puis une deuxième phase commencera : fin 2018 ou début 2019, le gouvernement présentera les orientations de la réforme, ce qui donnera le coup d’envoi d’une nouvelle phase de concertation avec les partenaires sociaux. Le gouvernement mettra aussi en ligne un simulateur permettant aux salariés de comparer leurs droits avant et après la réforme. Et ce n’est qu’à l’été 2019, que le projet de loi sur cette réforme des retraites sera examiné en conseil des ministres, pour être soumis ensuite au Parlement. Et la réforme n’entrera en vigueur qu’à partir de 2025.

Bref, dans les apparences, le gouvernement veut être exemplaire et se montrer respectueux de démocratie sociale, sinon même… de la démocratie, tout court. Qui l’en blâmera ? « Du 31 mai au 25 octobre, explique Jean-Paul Delevoye, une plateforme propose à chacun de réfléchir aux différents scénarios, aux enjeux de la mise en œuvre pratique du principe “un euro cotisé = mêmes droits”. Ce sont des questions simples avec des réponses simples. Les internautes pourront voter, commenter et faire des propositions. Des ateliers en région, ouverts à tous, seront organisés entre juillet et octobre. En fin d’année, l’ensemble des contributions seront recueillies et je présenterai une synthèse aux décideurs politiques. »

Il n’y a d’ailleurs pas que le calendrier et les méthodes du débat qui peuvent sembler rassurants. À plusieurs reprises, le haut-commissaire jure aussi, la main sur le cœur, que le souci de la puissance publique est de bâtir un système nouveau de retraite qui garantisse enfin l’égalité entre tous les salariés. D’où l’idée, qui est centrale dans le projet, de faire migrer tous les régimes de retraite, publics et privés, vers un système par points : « Dans un monde qui bouge à toute vitesse, il s’agit de bâtir un nouveau système le plus adaptable au parcours de chacun. Le système par points permettra de le rendre plus lisible, plus juste et adapté à la société de demain. Le revenu donnera un droit à points, vous aurez une portabilité des droits quels que soient le type d’employeur et le secteur. L’objectif est qu’à carrière identique, revenu identique, la retraite soit identique. Aujourd’hui, si vous avez un parcours dans la fonction publique ou dans le privé, vous n’avez pas la même retraite. Cela concourt à un sentiment d’inégalités profondes dans la société française. Si nous pouvons bâtir un régime dans lequel sont englobés tous les salariés du privé et du public, en faisant en sorte que chacun ne se sente pas lésé, cela renforcera une solidarité et la solidité du système », explique le haut-commissaire en charge de la réforme.

Mais voilà ! C’est précisément là que le bât blesse. Car sous couvert d’un discours généreux, prétendant rendre le système plus lisible et plus égalitaire, concédant les mêmes droits à tous les salariés, ces formules viennent confirmer que c’est bel et bien un véritable big-bang qui est en gestation du système des retraites par répartition, avec à la clef un risque majeur de creusement des inégalités à l’avantage des plus favorisés et au désavantage des plus modestes.

Premier indice : Emmanuel Macron, qui l’avait évoqué pendant sa campagne présidentielle, veut donc dynamiter le système français des retraites par répartition au profit d'un système de retraite par points. Il n’est en effet guère difficile de comprendre qu’il existe entre le système actuel de retraite par répartition et le système de retraite par points auquel songe Emmanuel Macron des différences majeures. Dans le premier système, une fois que la retraite a été liquidée par un salarié, le montant de la retraite est garanti – et les seules mauvaises nouvelles possibles pour le retraité concerné sont les modalités d’indexation de sa pension. Mais dans le système de retraite par points, cette garantie minimale de maintien du pouvoir d’achat de la pension n’est pas garantie, puisque la valeur du point peut changer.

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