Chez LREM, le monde d’après ressemble furieusement à celui d’avant

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Le parti présidentiel promet qu’il sera à la hauteur de l’après-crise sanitaire pour faire face aux enjeux sociaux et économiques. En fait, il revient au slogan « Libérer et protéger » de 2017. Une sorte de retour vers le futur.

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Dans le fameux monde d’après façon La République en marche, on offre nos congés sous forme de chèques vacances aux soignants. C’est là une proposition de loi (PPL) d’un député LREM souhaitant ainsi, par ce geste charitable, aider les « premières lignes » qui ne demandent pourtant pas l’aumône. Adoptée en commission, elle sera discutée en séance la semaine du 2 juin.

Au-delà du côté anecdotique et populiste de cette PPL, c’est bien la stratégie de LREM pour cet « après » qui est interrogée, alors que la crise sanitaire s’est déjà transformée en crise économique et sociale. Le président de la République l’a dit au mois d’avril : « Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier. »

Se réinventer quand on avait déjà affirmé réinventer la politique ? Pour En Marche! devenu LREM, l’injonction lancée par Emmanuel Macron qui, de « dépassement » en « nouvel acte », connaît la musique, sonne comme un défi. Un défi une nouvelle fois relevé par le double discours du « en même temps ».

Stanislas Guerini, délégué général de LREM. © DR / Capture d'écran Stanislas Guerini, délégué général de LREM. © DR / Capture d'écran

Les marges de manœuvre politiques apparaissent comme extrêmement faibles pour LREM, car il ne faut dévier en rien de la route du macronisme. Lors d’une interview sur Europe 1 le 25 mai, Stanislas Guerini, le patron du mouvement, tenait ce langage sans ambages. « Je crois et je continue de croire au “en même temps”, se libérer et se protéger. Je crois qu’il faudra, dans la suite du quinquennat, plus de libérer, et plus de protéger », avait-il affirmé, en reprenant le fameux mantra inventé par le candidat Macron.

Dans la même séquence médiatique, interrogé par Le Monde, Stanislas Guerini rejetait tout changement fondamental de cap, tout en louant la capacité d’Emmanuel Macron de se réinventer : « Il faut maintenir notre politique de soutien à la compétitivité de nos entreprises. Les réflexes des autres partis sont parfois de l’ordre du pavlovien : la droite voit dans l’augmentation des 35 heures la solution à tous les problèmes, quand la gauche, elle, ne raisonne que par l’augmentation des impôts sur les plus aisés, notamment avec le rétablissement de l’ISF. Je ne crois ni à l’un ni à l’autre. Plutôt que de se perdre dans des virages dans un sens ou dans un autre, il faut continuer à marcher sur nos deux jambes, en poursuivant le “libérer-protéger”. »

Changer sans rien changer, voilà donc le « défi » lancé par Emmanuel Macron. C’est d’ailleurs le mot que le mouvement a décidé d’utiliser pour qualifier ces fameux dépassements que doivent travailler les Marcheurs pour prouver qu’ils ont compris que la politique doit évoluer après la crise.

Le mouvement a donc lancé une consultation intitulée « Reconstruire ensemble » et fondée sur quatre « défis » : « Changer de modèle », « Construire de nouvelles solidarités », « Garantir notre souveraineté » et « Restaurer la confiance pour consolider la démocratie ». En tout, dix sous-thèmes et groupes de travail soumis à la réflexion.

Pour inventer cette nouvelle politique qui doit rester dans les clous du macronisme, des experts et politiques ont été nommés. Sur le travail, c’est l’économiste Marc Ferracci, conseiller spécial de la ministre du travail, qui a été choisi. Il est l’un des inspirateurs de la réforme du code du travail et de la formation professionnelle, et un fervent supporter de la réforme de l’assurance-chômage, qui a considérablement réduit les droits des plus précaires.

Sur le thème de la régulation du capitalisme, la députée de Paris Olivia Grégoire a été choisie pour mener la réflexion. Rapporteure de la loi Pacte, elle défend la responsabilisation des entreprises qui, depuis le début de la mandature, leur a toujours permis d’échapper à des mesures d’obligation pour mieux protéger les salariés.

Récemment, auprès du quotidien L’Opinion, la députée de Paris expliquait sa vision de la fiscalité post-coronavirus. Pas d’impôt sur les plus aisés pour contrer le tsunami social à venir, au contraire : « On ne peut prétendre relancer l’activité des entreprises, et donc l’emploi, en lançant de nouvelles taxes. Au contraire, il faut étudier comment alléger encore la pression pour encourager la reprise. » En un mot : une politique libérale classique, bien loin d’une nouvelle régulation du capitalisme sur laquelle elle doit pourtant mener la réflexion pour LREM.

À la tête du groupe travaillant sur la santé, le député Thomas Mesnier, nouveau rapporteur général du budget de la Sécurité sociale à l’Assemblée, conduit la réflexion au sein du mouvement. Il a toujours soutenu la politique du gouvernement sur la question de l’hôpital qui a aboutit à l’automne 2019 au plan Hôpital, dont le Collectif Inter-Hôpitaux (CIH) disait qu’il ne répondait pas à l’urgence de la situation.

Au sein de l’Assemblée nationale, LREM tente aussi de s’inventer une nouvelle virginité afin de coller à une situation inédite. Simplement intitulé « L’Après », un travail de compilation a été engagé, reprenant les propositions des députés membres des commissions élaborées depuis début avril. Le tout coordonné par Bénédicte Peyrol, membre de la commission des finances, pur produit du macronisme triomphant de 2017.

« Libérer, protéger et unir » : c’est ainsi que la députée définit la première synthèse qu’elle a rédigée et dont la version définitive sera soumise à vote dans le groupe LREM d’ici à deux semaines, promet-elle. Une définition, donc, absolument En Marche! : « C’est un point de repère, un continuum mais avec un point de rupture », jongle Bénédicte Peyrol pour justifier la reprise de ce slogan historique.

Elle insiste sur la priorité de protection des travailleurs après la crise du Covid-19. « On va affiner les réformes », répond-elle sans ironie face à la fin des CHSCT, la casse du compte de pénibilité et l’assouplissement extrême du contrat de travail votés par sa majorité avec les ordonnances Pénicaud.

En outre, LREM n’a jamais rien eu à redire à la réforme de la médecine du travail issue de la loi El Khomri qui avait notamment mis fin à la visite médicale d’aptitude pour tous et au double examen médical pour inaptitude. Un rapport de la députée LREM Charlotte Lecocq, remis au gouvernement en août 2018, dormait pourtant sur les étagères depuis lors, sans que personne ne s’en soucie au sein de la majorité. Un hypothétique projet de loi avait d’ailleurs été repoussé sine die à l’automne.

Comme sa collègue Olivia Grégoire, Bénédicte Peyrol ne veut pas entendre parler de faire contribuer les plus aisés, personnes ou entreprises. Elle prône « une stabilité des impôts ». « Je ne crois pas au grand soir fiscal », dit-elle, qui préfère des mesures d’incitation pour la transition écologique par exemple. Rien de bien révolutionnaire en fait pour faire face à une récession économique et à un drame social historiques.

L’ébauche des propositions des députés LREM est bien loin de sortir des rails du macronisme. Quand certains commencent sérieusement à réfléchir à un revenu universel, sous forme d’allocation ou de capital en particulier au bénéfice des plus jeunes, la majorité parlementaire veut donner un coup d’accélérateur au Revenu universel d’activité (RUA), qui n’est autre qu’une fusion des minima sociaux en contrepartie d’une reprise d’emploi.

Florent Gueguen, de la FAS (Fédération nationale des acteurs de la solidarité), avait résumé l’esprit du RUA en début d’année dans Mediapart : « Le verrou idéologique demeure dans cette concertation, il s’agit d’aider surtout ceux qui travaillent. » Bien loin d’un revenu d’existence voulu par nombre d’acteurs sociaux.

Dans son document de travail sur « L’Après », le groupe LREM définit le modèle vers lequel il faudrait tendre : « Le modèle qui semble se dessiner s’articule autour d’une production plus endogène et plus durable, d’une part plus importante donnée au local et aux ressources dont disposent les territoires, d’une protection plus forte des individus et de notre société en général. »

Tout est dans la conclusion : « Ces axes viennent réaffirmer les valeurs sur lesquelles les députés se sont engagés lors de la campagne présidentielle et législative de 2017. » Un changement sans le changement.

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