A Angers, des Roms sont menacés d’une vingt-quatrième expulsion

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La mairie d’Angers demande l’expulsion d’une cinquantaine d'occupants-en majorité des personnes Roms-d'un terrain municipal, sans leur proposer de solutions de relogement. Certains des concernés sont à Angers depuis 2008 et ont déjà subi 23 expulsions. Audience le 14 septembre.

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Baduśe et Pajazit sont des Roms kosovars. Ils vivent sans rien et presque nulle part, rue du Maine, à Angers, sur un terrain municipal désertique. Ils sont aujourd'hui assignés par la mairie LR devant le tribunal de grande instance de la ville, qui réclame leur expulsion avec une cinquantaine d'autres Roms et non-Roms, sans offre de relogement. Il s'agit potentiellement de la vingt-quatrième expulsion du même genre en neuf ans, selon les associations locales. Une histoire sans fin.

« Le droit de propriété est aussi important que le droit au logement et, tel qu’il est édicté dans la loi française, il n’autorise personne à accaparer de force le bien d’autrui. La ville ne peut laisser perdurer cette occupation illégale, car ce terrain n’est pas fait pour ça. Le maire de la ville s’inquiète des conditions d’hygiène et de sécurité des occupants », assure Me Brossart, l'avocat de la ville.

Une audience est prévue le 14 septembre.

Les familles sont arrivées rue du Maine peu après le 11 juillet dernier. Ce jour-là, les forces de police ont procédé à trois expulsions simultanées de squats dits « du Chêne Vert », des « Trois Paroisses » et des « Vendanges ». Les familles ont alors tenté d’installer des tentes dans un jardin situé en face de l’hôtel de ville. Mais la police ne les a pas laissées faire. « J’ai entendu un des responsables dire : “On ne veut pas de canal Saint-Martin [lieu fréquemment squatté à Paris – ndlr] ici” », assure Djamel Blanchard, militant de l’Association des jeunes de La Roseraie (AJR), qui accompagne les familles.

Bidonville du 22, rue du Maine © Elsa Sabado Bidonville du 22, rue du Maine © Elsa Sabado

Des familles qui se sont rabattues sur le terrain de la rue du Maine, où se dressent des Algeco accueillant les associations de la ville. Leur localisation n’est pas innocente. Le terrain est mitoyen d’une halte de nuit chargée d'accueillir les familles dans le besoin d’un hébergement d’urgence. Mais cette halte est saturée et les conditions de vie indignes qui y règnent poussent aujourd'hui le monde associatif à réclamer sa fermeture.

« Ils sont arrivés en pleine période de canicule. Une militante associative leur a ouvert la porte des préfabriqués pour qu’ils puissent avoir accès à un point d’eau », explique Djamel Blanchard. Le bidonville s’est ensuite peu à peu installé. Alors qu’ils n’ont jamais été nomades ou « du voyage », certains ont investi leurs économies dans de vieilles caravanes.

Les enfants du bidonville ont passé leur été sur ce sol caillouteux, sans ombre, sans activité. Au lendemain du 15 août, quand Mediapart s’est rendu sur place, la situation était pathétique. Une dame très agitée faisait état de son mari en prison, de l’ordre de quitter le territoire français qui lui pendait au nez, des médicaments pour calmer ses nerfs et ceux de ses enfants. Dans sa tente surchauffée par le soleil et le générateur électrique, Baduśe donnait le sein à Andréa.

Le bébé était né la semaine précédente. Les assistantes sociales de l’hôpital ont tenté de lui obtenir un hébergement temporaire, au moins pour les premières semaines de l'enfant, sans succès. L’hôpital a gardé la maman et le nourrisson deux jours de plus que prévu, puis l’a laissée regagner le campement. Une aide-soignante lui a tout de même ramené un lit d’enfant à installer sous les bâches plastifiées. La grande chaleur qui règne ce jour-là dans la tente inquiète quant à la santé du nourrisson.

Baduśe donne le bain à Andrea, une semaine, sous la tente surchauffée © Elsa Sabado Baduśe donne le bain à Andrea, une semaine, sous la tente surchauffée © Elsa Sabado
Alors qu’on s’enquiert de la situation auprès des militants associatifs, ceux-ci répondent vertement : « Et vous, les journalistes, qu’est-ce que vous faites ? Vous les prendriez chez vous ? Nous, on fait ce qu’on peut. Ce n’est pas nous qui les mettons en danger, c’est la mairie, le conseil départemental, l’État. » Leur colère n’a d’égale que leur lassitude.

Depuis 2008, c’est la 23e expulsion à laquelle ils font face, selon le tableau tenu par les militants. « Chaque fois, c’est la même chose. On passe en procès, on se fait expulser, on rouvre un lieu et ainsi de suite. On en a marre d’être une excuse pour l’État. Les familles veulent rester ici jusqu’à obtenir un vrai logement », s’énerve Sylvette (voir la Boîte noire), militante très présente sur le terrain. D’autant que les occupants sont expulsés à la demande des collectivités de bâtiments qui leur appartiennent et qu’elles laissent ensuite à l’abandon.

« On aurait très bien pu réhabiliter le squat des Trois Paroisses. Ça aurait coûté moins cher qu’envoyer des CRS pour chasser les habitants. C’était une maison préemptée dans le cadre du projet de rocade autour d’Angers, un projet qui a été remis aux calendes grecques », assure Rebecca (voir la Boîte noire), une autre militante de l’AJR. « Pour les expulsions, ils prétextent l’insalubrité. Mais est-ce que c’est salubre de dormir dans la rue ? », interroge l’habitante de La Roseraie.

Quelques jours après leur installation rue du Maine, les occupants ont eu droit à la visite de la police, puis d’un huissier, par ailleurs conseiller départemental de la même famille politique que celle du maire d’Angers. Il demande à ce que les cinquante personnes soient expulsées, si besoin avec le concours de la force publique, et qu’ils soient assignés à 100 euros d’amende par jour de retard par personne – plus 1 000 euros à verser à la mairie d’Angers pour que celle-ci puisse remettre son terrain en l’état.

« Le maire précédent, Frédéric Béatse, menait des procédures contre les Roms. Mais quand les fosses septiques des squats étaient pleines, il envoyait le service d’entretien de la mairie, il nous donnait des sacs-poubelles. Aujourd’hui, non seulement Christian Béchu, le nouveau maire, ne fait absolument rien pour aider les Roms, mais en plus, il leur inflige des amendes. C’est nouveau », constate Sylvette.

Assignation en justice de Baduśe Romaci et Pajazit Smajlaj © Me Brossart, avocat de la mairie

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Sylvette et Rebecca, les deux militantes associatives citées dans ce reportage, ont demandé à ce que leur nom de famille ne soit pas rendu public.