Cargo à la dérive: la nouvelle stratégie des trafiquants de migrants

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L'Ezadeen, un cargo en perdition chargé de 450 migrants et déserté par son équipage, est arrivé dans la soirée du vendredi 2 janvier dans le port italien de Corigliano, escorté par la marine italienne. Il y a quelques jours, un autre cargo chargé de plusieurs centaines de Syriens avait pu être pris en charge par les Italiens. Ces épisodes témoignent des nouvelles stratégies des trafiquants de migrants. 

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C’est la nouvelle méthode des passeurs en Méditerranée: affréter de vieux cargos, les remplir d’exilés fuyant la guerre, les faire naviguer jusqu’au moment où les membres de l’équipage les abandonnent pour ne pas risquer d’être poursuivis à leur arrivée pour aide au passage illégal. Deux jours après le sauvetage du Blue Sky M, un cargo en perdition dans la mer Adriatique transportant près d'un millier de migrants, un autre bateau à la dérive chargé de 450 migrants a été repéré par les garde-côtes italiens jeudi 1erjanvier dans la nuit. Il est arrivé dans la soirée du vendredi 2 janvier dans le port italien de Corigliano, escorté par la marine italienne.

L'Ezadeen, immatriculé en Sierra Leone et dont la dernière escale fut apparemment la Syrie, a été déserté par son équipage après une panne de machine qui l'a rendu ingouvernable. Un hélicoptère de l'armée italienne a été envoyé sur place, pour hélitreuiller une équipe dont la mission est d'arraisoner le bateau. Selon l'association Robin des Bois, ce navire, qui était attendu dans le port de Sète en France, est une «vieille barcasse» de 49 ans, pour lequel 204 déficiences ont été relevées par les inspecteurs maritimes entre 2007 et 2014 en Méditerranée et en mer Noire, et qui a été converti au transport de bétail en 2010. 

L'agence européenne de surveillance des frontières Frontex observe, dans un récent communiqué, que l'usage de cargos de ce type se multiplie depuis quelques semaines pour faire passer des exilés. Selon les données recueillies par ses agents, chaque passager débourse environ 6.000 euros pour embarquer, ce qui rapporte plusieurs millions d'euros par traversée aux filières mafieuses qui organisent le périple.  

Dans le Blue Sky M, cargo battant pavillon moldave, entre 700 et 900 réfugiés syriens et kurdes ont été victimes de tels trafiquants. Le port de départ n'est pas connu, mais il se situe vraisemblablement en Turquie. Selon les premières hypothèses, les passagers auraient été abandonnés sans vivres, sans eau et sans couvertures. Leur bateau aurait dérivé dans l'Adriatique, jusqu'à l'intervention de la marine italienne, dans la nuit de mardi 30 à mercredi 31 décembre. Quatre personnes seraient mortes pendant la traversée, selon Reuters. Conduits au port de Gallipoli, dans le sud-est de l’Italie, les rescapés ont été pris en charge par les autorités. « Une hécatombe évitée, plus de 900 migrants sauvés sur un navire avec le moteur bloqué faisant route vers les côtes des Pouilles », ont indiqué mercredi matin les garde-côtes italiens sur leur compte Twitter. Sans cela, le navire se serait fracassé contre les rochers, ont-ils affirmé.

Selon le quotidien La Stampa, les migrants en bonne santé ont été amenés dans les gymnases des écoles de la ville, tandis que les autres, en état d’hypothermie et de déshydratation, ont été hospitalisés, parmi lesquels une dizaine de femmes enceintes et une trentaine d’enfants. Les garde-côtes italiens qui ont embarqué sur le navire pour en prendre le contrôle ont révélé que le cargo avait subi des dommages mécaniques et qu’en outre, « l’équipage avait quitté le navire, le laissant sur pilote automatique ».





Mardi, au large de l’île grecque de Corfou, le navire a envoyé un SOS en raison de la présence à bord « d’hommes armés », selon les médias grecs. Alertées, les autorités maritimes du pays ont inspecté le navire. Mais, selon une responsable du bureau de presse de la police portuaire, elles auraient conclu qu’il n’y avait « aucun problème (mécanique) et rien de suspect sur le bateau ». Le Blue Sky M, qui avait pour destination le port de Rijeka, dans le nord de la Croatie, a ensuite changé de cap pour se diriger vers l'Italie, ce qui a provoqué la venue de la marine italienne.

Ces épisodes dramatiques témoignent de l'activité florissante du trafic de migrants. Revoici un article, publié le 26 décembre 2014, sur les nouvelles stratégies des passeurs :

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En raison de l’afflux de personnes fuyant leur pays aux frontières de l’Europe, ce business mortifère s’est développé le long des routes migratoires, en particulier en Turquie et en Libye, là où la traversée de la Méditerranée impose le recours à des passeurs.

Générant des milliards d’euros de bénéfice chaque année, cette économie illégale a changé d’échelle. Ses acteurs se sont multipliés et professionnalisés. Ils font prendre plus de risques à des candidats au départ prêts à tout pour échapper à la guerre. Cet hiver, contrairement aux années précédentes, ils n'observent pas de trêve, malgré les mauvaises conditions de navigation. Quittant les rives libyennes et turques, des navires surchargés prennent la mer avec à leur bord des familles entières risquant le naufrage. Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 207 000 personnes ont traversé la Méditerranée depuis début janvier. Un record : presque trois fois plus qu’en 2011, année qui avait pourtant connu une accélération à la suite de la révolution tunisienne. Cet itinéraire a été le plus meurtrier au monde : 3 419 personnes au moins y ont laissé la vie en 2014.  

Pour la première fois cette année, note le HCR, les personnes originaires de pays ravagés par les conflits, Syrie et Érythrée en tête, sont devenues majoritaires sur les bateaux. La misère qui jette sur les routes des générations d’Africains subsahariens n’est plus le principal pourvoyeur d’exilés. Autre changement : les Syriens fuyant les bombes partent avec femmes et enfants (regarder le reportage, diffusé par le Corriere Della Sera le 23 septembre 2014, montrant une opération de sauvetage). Issus des classes moyennes, ils disposent de ressources financières plus importantes que les autres migrants. Médecins, ingénieurs, commerçants, ils refusent d’être enrôlés dans l’armée de Bachar al-Assad ou de rejoindre les troupes de l’État islamique. Les passeurs en profitent pour augmenter les tarifs. En échange de milliers d’euros, voire de dizaines de milliers d’euros, ils leur font miroiter un transfert vers l’Allemagne, la Suède ou les Pays-Bas, les trois destinations les plus en vue.

Selon les estimations de Frontex, l’agence européenne chargée du contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne (UE), un convoi maritime entre la Libye et l’Italie rapporte jusqu’à un million d’euros aux organisateurs, sachant qu’une place à bord se négocie de 1 500 à 2 000 euros pour 450 passagers. Avec 4 000 tentatives de passage par semaine, les gains potentiels sont gigantesques. Pour l’ensemble de l’année, ils s’élèvent à plusieurs milliards d’euros : le responsable de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNOCD), Yury Fedotov, a récemment évoqué le chiffre de 7 milliards de dollars (5,7 milliards d’euros) tirés en un an du trafic de migrants.

L’illégalité de la traversée rend ce moment difficile à documenter. Confessions de trafiquants, témoignages de migrants, analyses d’ONG ou d’institutions internationales : les sources sont rares. Ces derniers mois, à l’occasion de leur procès, des personnes poursuivies comme passeurs ont été amenées à décrire leurs activités. C’est le cas d’un Tunisien de 33 ans, Karim El-Hamdi, qui a été interpellé au port de Pozzallo en Sicile, après s’être improvisé commandant d’un navire chargé de migrants. Son témoignage, publié sur le site d’information américain The Daily Beast, montre comment le système s’est restructuré avec l’arrivée des Syriens.

« Les Syriens achètent tout. Cela pousse les trafiquants à proposer plus », a-t-il indiqué aux autorités italiennes. Il liste l’ensemble des « services » que les passeurs font payer. Le tarif de base varie entre 1 000 et 2 500 dollars. Tout le reste vient en plus : 200 dollars pour un gilet de sauvetage ; 100 dollars pour des bouteilles d’eau et des boîtes de conserve de thon ; 200 dollars pour une couverture ou un vêtement de pluie ; 200 à 300 dollars pour une place, qualifiée de « première classe », sur le pont du bateau – les soutes sont la « troisième classe » ; 300 dollars pour un appel sur le téléphone satellite Thuraya ; plusieurs centaines de dollars pour obtenir un contact en Italie susceptible de vous conduire à destination.

Les filières s’organisent en fonction de cette nouvelle « demande ». Frontex estime que la Libye est l’une des plaques tournantes : les « gangs criminels » quadrillent le pays, au point qu’il n’est pas possible de se déplacer sans eux. Ils recrutent, selon l’agence, d’anciens migrants, s’appuyant sur leurs connaissances linguistiques, pour les mettre en lien avec les candidats au passage. Ce business alimente tout un commerce, à Tripoli ainsi que dans les villes côtières de départ : les migrants paient cher pour loger dans des maisons en ruine, des hôtels pourris ou des hangars décrépis, pour se nourrir et pour leurs achats du voyage.

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