Les vœux pour rien d’un président affaibli

Rattrapé par l’affaire Benalla et toujours malmené par les « gilets jaunes », le président de la République a livré lundi 31 décembre des vœux sans relief et sans remords. Réaffirmant sa volonté de mener ses politiques à leur terme, il s’est exprimé comme si de rien n’était.

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Il n’a rien dit. Rien dit de plus que ce qu’il répète depuis des mois. Lundi 31 décembre au soir, Emmanuel Macron s’est prêté à l’exercice des vœux présidentiels en jouant sur la forme – il était filmé debout – à défaut d’innover sur le fond. Pendant 16 minutes, le chef de l’État a réaffirmé sa volonté de mener jusqu’au bout les « transformations » qu’il a engagées depuis le début de son quinquennat. « Nombre de transformations qu’on croyait impossibles comme celles du chemin de fer ou du travail ont été menées à bien », s’est-il d’ailleurs félicité d’entrée de jeu.

Reconnaissant que « l’année 2018 ne nous [avait] pas épargnés en émotions intenses de toute nature », le président de la République a bien évidemment évoqué, sans la nommer, la crise des « gilets jaunes », cette « colère [qui] vient de loin », comme il aime à le répéter. Une « colère contre les injustices, contre le cours d’une mondialisation parfois incompréhensible, [...] contre un système administratif devenu trop complexe et manquant de bienveillance, [...] contre des changements profonds qui interrogent notre société sur son identité et son sens ».

Emmanuel Macron l’a réaffirmé : le « grand débat » promis mi-décembre a justement pour objectif de répondre à cette colère –  « [il] doit nous permettre de parler vrai et je vous écrirai dans quelques jours pour vous en préciser les attentes ». Mais il a toutefois prévenu, comme l’avait fait le porte-parole du gouvernement avant lui, qu’il n’était pas question de changer de politique. « Les résultats ne peuvent être immédiats et l'impatience, que je partage, ne saurait justifier aucun renoncement », a-t-il indiqué, convenant tout de même que « nos institutions doivent continuer à évoluer », sans entrer dans les détails.

« Cette colère a dit une chose : nous ne sommes pas résignés. Notre pays veut bâtir un avenir meilleur reposant sur notre capacité à inventer de nouvelles manières de faire et d’être ensemble. Telle est à mes yeux la leçon de 2018 », a poursuivi le président de la République. Pour le reste, il a toutefois réaffirmé sa volonté de mener à leur terme les trois chantiers de 2019 que sont la réforme de l’assurance-chômage, celle de la fonction publique et celle du système de retraites.

Il a ensuite expliqué vouloir formuler « trois vœux » pour l’année à venir, résumés par ses soins en trois mots : « vérité », « dignité » et « espoir ». « On ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés », a-t-il d’abord affirmé, dénonçant le « déni parfois flagrant de réalité » dans lequel nous serions tous plongés et qui nous conduirait à nous « déconsidérer » constamment. Il a également appelé chacun à se « protéger » des « fausses informations »,  des « manipulations » et des « intoxications » qui entament selon lui la « confiance démocratique ». « Il n’y a pas une vérité », a-t-il toutefois assuré.

Expliquant ensuite vouloir que chacun retrouve sa « dignité » et insistant sur la nécessité d’« un projet européen renouvelé » en vue du scrutin de mai, Emmanuel Macron s’est de nouveau exprimé, toujours sans le nommer, sur le mouvement des gilets jaunes, en revêtant cette fois-ci le costume du tenant de l’ordre républicain et en fustigeant les « porte-voix d’une foule haineuse » qui s’en prennent à certaines personnes au prétexte de « parler au nom du peuple ». Puis, le chef de l’État a multiplié les formules destinées à motiver les Français à aller dans son sens, en jouant la carte de « l’espoir » et celle des émotions. « Notre avenir dépend de notre capacité à nous aimer », a-t-il indiqué, lui dont la personne suscite tant de détestation, comme l’ont démontré tous les slogans scandés dernièrement dans la rue.

Emmanuel Macron l’avait promis l’an passé : 2018 devait être, selon ses vœux, « l’année de la cohésion de la nation ». Ce fut finalement celle où se révélèrent toutes les faiblesses de son exercice du pouvoir. La parenthèse du début de quinquennat s’est refermée dès le printemps lorsqu’il a choisi d’enterrer le rapport sur les banlieues de Jean-Louis Borloo, en humiliant publiquement ce dernier. A suivi l’épisode de l’Aquarius qui décontenança bon nombre de ses soutiens issus du centre gauche, les mêmes qui s’étaient jusqu’alors réjouis de l’entendre dire que l’accueil des réfugiés relevait de « notre tradition » et de « notre honneur ».

Mais tout a réellement basculé au mois de juillet, lorsque l’affaire Benalla a éclaté. C’est à ce moment-là que le président de la République a commencé à perdre la maîtrise des événements. Semaine après semaine, les départs (celui de Nicolas Hulot, puis celui de Gérard Collomb) et les déconvenues se sont enchaînés, sans qu’il ne parvienne jamais à reprendre la main. Et ce, jusqu’à la crise des gilets jaunes, qui l’a contraint à reconnaître l’échec de sa méthode. Mais aussi à opérer, quoiqu’il en dise, le premier recul de son mandat.

En révélant au grand jour le dérèglement de la mécanique d’État et les différences de vues qui traversent la majorité, ce mouvement inédit a contraint le pouvoir à sombrer dans l’improvisation perpétuelle. Pensant bénéficier de quelques jours de répit avant la rentrée de janvier et les sujets délicats qui se profilent – à commencer par la mise en place du prélèvement à la source et le lancement du « grand débat » –, le chef de l’État a finalement été de nouveau rattrapé par l’affaire Benalla. Après les révélations de Mediapart sur les passeports diplomatiques de l’ancien chargé de mission de l’Élysée et le témoignage de ce dernier, assurant qu’il continuait d’échanger avec Emmanuel Macron jusqu’à récemment, l’opposition s’est de nouveau emparée du sujet.

Le député LR Guillaume Larrivé a ainsi saisi le procureur général auprès de la Cour de cassation, afin que le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, soit poursuivi devant la Cour de justice de la République (CJR). Le Quai d’Orsay s’est d’ailleurs défendu lundi dans un communiqué, en assurant avoir lancé une procédure d’invalidation desdits passeports le 8 novembre, « au vu de l’absence de restitution des documents ». Quant au groupe socialiste à l’Assemblée nationale, il a demandé la convocation en urgence, dès le mercredi 2 janvier, de la commission des lois « faisant office de commission d’enquête afin d’examiner les nouveaux rebondissements dans l’affaire dite Benalla », face à ce que les députés PS qualifient de « présomption de mensonges d’État ».

On savait que l’affaire Benalla avait déjà largement entaché le quinquennat d’Emmanuel Macron. On peut désormais aisément imaginer qu’elle laissera sur ce dernier une trace indélébile. Elle a en effet parfait l’image d’un pouvoir déconnecté des réalités, inexpérimenté, voire amateur, ne connaissant pas les limites qu’il est impossible de franchir lorsqu’on exerce les plus hautes fonctions de l’État. Elle a également ajouté une phrase supplémentaire – le fameux « qu’ils viennent me chercher » lancé par le président de la République en plein été – à la longue liste de ce que d’aucuns appellent des « macronades ».

« Traverser la rue », « pognon de dingue », « Gaulois réfractaires »… Autant de sorties qui ont façonné l’image d’un monarque présidentiel méprisant, écartant du chemin de ses « transformations » tous ceux qu’il considérait comme des « éléments bloquants », à commencer par les corps intermédiaires et les élus locaux. Sa « dynamique réformatrice », du moins celle dont il se prévalait pour mieux se distinguer de ses prédécesseurs, a désormais du plomb dans l’aile.

Car les politiques qu’il mène, celles qui lui ont très tôt valu d’être qualifié par l’opposition de « président des riches », sont non seulement perçues comme injustes par bon nombre de Français, mais elles auront désormais d’autant plus de mal à être appliquées que le président de la République en personne souffre d’une image négative, qui le décrédibilise aux yeux de beaucoup. « Le problème, c’est que le président ne fait plus peur, on ne le redoute plus », glissait un conseiller, dès le mois de septembre. Le problème, aussi, c’est qu’on ne le croit plus. En témoigne le premier mea culpa qu’il avait esquissé dès l’automne, bien avant la crise des gilets jaunes, et qui était passé complètement inaperçu. Lors de ses vœux présidentiels, il ne s’y est même pas essayé.

Ellen Salvi

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