Un ex-responsable nord-coréen témoigne: «Kim Jong-un sait que son système est en crise»

Il est l’un des plus hauts responsables nord-coréens à avoir fait défection. À l'été 2016, le diplomate Thae Yong-ho est passé au Sud. Dans cet entretien exclusif, il explique pourquoi la Corée du Nord ne renoncera jamais à son programme nucléaire et balistique. Désormais basé à Séoul, ce dissident milite pour un effondrement du régime de l’intérieur.

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Séoul (Corée du Sud), de notre correspondant.– Neuf tirs de missile depuis le début de l’année, deux essais nucléaires en 2016 et un nouvel essai annoncé comme imminent… En dépit des pressions occidentales accrues, la Corée du Nord est déterminée à acquérir au plus vite une force de dissuasion crédible. D’éventuelles négociations ne doivent servir, estime le régime de Pyongyang, qu’à légitimer son statut d’État nucléaire : c'est ce qu'assure aujourd'hui le transfuge Thae Yong-ho. Cet ancien diplomate de 54 ans, ex-numéro deux de l’ambassade nord-coréenne à Londres, est l’un des Nord-Coréens les plus haut gradés à avoir fait défection au Sud il y a quelques mois. C’était à l’été 2016, avec sa femme et ses deux enfants.

Ayant fait défection, le dissident vit désormais à Séoul, sous la protection permanente des services secrets sud-coréens. Qualifié de « déchet humain » par une Corée du Nord qui l’accuse de divers crimes, Thae Yong-ho se dit menacé de mort : « Après l’assassinat du demi-frère de Kim Jong-un en février, il y a une plus forte probabilité de voir les opposants au régime être éliminés », assure-t-il.

À Séoul, un entretien avec Thae Yong-ho retransmis dans un magasin de télévisions. © Reuters

Il a accepté une interview dans des conditions de haute sécurité : rencontre dans une chambre d’hôtel réservée au dernier moment, présence de plusieurs gardes du corps, vérifications d’identité (lire la boîte noire de cet article). L’homme s’exprime dans un anglais impeccable. Déterminé, il connaît les risques qu’il prend et sait qu’il nage à contre-courant : à Séoul, le gouvernement progressiste récemment élu appelle au contraire à la reprise des négociations et des projets de coopération avec le turbulent voisin du Nord.

Comment expliquez-vous cette récente multiplication des tirs de missile nord-coréens, en dépit des pressions internationales accrues ?

Pour le dirigeant Kim Jong-un, le programme de développement nucléaire et de missiles intercontinentaux est le seul moyen d’assurer la continuité de son règne et de sa dynastie. Il est donc fermement déterminé à persévérer, jusqu’au déploiement de véritables ogives nucléaires et de missiles intercontinentaux prêts au combat.

Le régime sait très bien qu’il ne pourra pas supporter sur une longue période les sanctions actuelles. Il veut donc acquérir d’abord les technologies, et ensuite parvenir à un compromis avec les États-Unis et la Corée du Sud, un accord en vertu duquel il accepterait un gel de ses essais nucléaires et balistiques en échange de la levée des sanctions. Mais la Corée du Nord ne prendra aucune mesure pour dénucléariser. Tout type d’accord temporaire ne sera pour le Nord qu’un moyen de parvenir à se faire accepter comme une puissance nucléaire.

Parce qu’il s’agirait d’un gel, et non pas d’une interdiction de ses armes nucléaires ?

Oui. Certains pensent que Kim Jong-un est fou mais ce n’est pas vrai, il n’est pas fou. En revanche, plus il agit comme un fou, et plus cela suscite de l’inquiétude : cette « stratégie du fou » pousse les opinions publiques et les décideurs à éviter les sanctions, à renoncer à un changement de régime ou à une solution militaire, pour privilégier à la place une politique d’engagement.

Cela fonctionne, à un certain degré. Même les Chinois souhaitent à présent trouver un compromis avec les Américains au sujet du statut nucléaire de la Corée du Nord. Mais si nous acceptons un moratoire, si nous tombons dans ce piège, cela veut dire que nous acceptons la Corée du Nord comme un État nucléaire, comme l’Inde ou le Pakistan. Ces deux pays ne sont pas frappés de sanctions. C’est leur exemple que veut suivre le régime.

La Corée du Nord ne prend-elle pas un risque, alors que les États-Unis font récemment planer la menace d’une frappe préventive ?

Pyongyang ne croit pas à la possibilité d’une frappe préventive. Qu’a fait le régime en réponse au récent déploiement américain d’un porte-avions américain au large de la péninsule coréenne ? Il a organisé un exercice mobilisant toutes ses forces d’artillerie près de son port de Wonsan. Il a ainsi rappelé au gouvernement Trump qu’il avait plus de dix mille pièces d’artillerie conventionnelle déployées le long de la ligne de démarcation militaire, face à la Corée du Sud. La rhétorique militaire américaine s’est calmée d’un seul coup. Les Nord-Coréens savent très bien comment gérer les Américains.

Si le Nord refuse de dénucléariser, et si le dialogue ne peut pas aboutir, quelle sortie de crise est possible ?

Le problème nucléaire ne peut être résolu qu’en éliminant le régime de Kim Jong-un. Kim Jong-un n’abandonnera jamais ses ambitions nucléaires. L’option militaire n’est pas envisageable, car elle est trop risquée. Quelle solution pacifique, alors ? Nous devons tirer des leçons de l’effondrement des systèmes socialistes en Europe de l’Est.

Ces systèmes se sont effondrés soudainement sous l’effet de soulèvements populaires. À l’époque, les Européens de l’Est savaient qu’à l’Ouest les gens bénéficiaient de la liberté, de la démocratie, d’un État-providence… Et nous devons de même disséminer à l’intérieur de la Corée du Nord, par plusieurs moyens, des informations venues de l’extérieur. Quand les Nord-Coréens seront suffisamment informés, alors ils pourront se soulever et abattre le système. Je crois fermement en cette possibilité.

L'impact des films et feuilletons sud-coréens

Quels changements récents observés au Nord permettent une telle affirmation ?

Les Nord-Coréens sont de plus en plus dépendants des marchés privés, baptisés « jangmadang ». Ils gagnent à présent leur vie grâce à leurs propres efforts, et non plus grâce à leur gouvernement. Le régime continue d’exiger de la population qu’elle obéisse au parti, mais il ne lui offre plus rien en échange. Les Nord-Coréens ne croient plus en leur système, parce que la propagande lavage de cerveau ne reflète plus la réalité de leur pays.

Maintenant, au Nord, les films et les feuilletons sud-coréens sont entrés dans la vie quotidienne [grâce au marché noir – ndlr]. La plupart des 30 000 Nord-Coréens réfugiés au Sud avaient déjà vu ces contenus culturels avant leur fuite. Même si les Nord-Coréens ont appris à l’école que la Corée du Sud était une colonie américaine miséreuse, à travers ces films, ils découvrent que la société du Sud est libre et prospère. J’étais moi-même un spectateur assidu de ces films et de ces feuilletons.

Kim Jong-un observant à la jumelle la Corée du Sud. © Reuters

Le problème, c’est qu’en Europe de l’Est il y avait des structures autour desquelles des résistances ont pu s’organiser. Il n’y a rien de tout ça en Corée du Nord…

La Corée du Nord est déjà sur une pente glissante. Kim Jong-un essaie de toutes ses forces d’empêcher la dissémination de ces produits culturels sud-coréens. Mais il n’y arrive pas, parce que ces films s’échangent dans le cadre de réseaux commerciaux illégaux déjà établis, et parce que les responsables des agences gouvernementales de contrôle sont très corrompus.

Quand l’ancien dirigeant Kim Jong-il [le père de Kim Jong-un – ndlr] avait imposé en 2009 une réforme monétaire [qui visait entre autres à priver les petits commerçants de leurs économies en liquide – ndlr], les gens se sont soulevés pour dire « nous ne pouvons l’accepter ». Kim Jong-il a été obligé d’exécuter l’un de ses plus proches conseillers, Park Nam-gi, artisan de cette réforme, pour calmer la population. Kim Jong-un sait très bien que, s’il touche aux marchés, il affrontera une résistance nationale. Ces jours-ci, si vous vous rendez dans les rues de Corée du Nord, vous verrez qu’il y a de nombreux marchands qui vendent des choses sans la permission du gouvernement. Et ils ne s’enfuient pas quand la police arrive ; au contraire, ils se disputent avec les forces de l’ordre ! Ce genre de chose était impensable il y a quelques années. Maintenant, les gens ont commencé à résister pour pouvoir survivre.

Vous faisiez partie de l’élite à Pyongyang. Quelle est la position des élites nord-coréennes face à un éventuel changement de régime?

Après plusieurs années d’exécutions de hauts responsables et de continuation du programme nucléaire et balistique, les élites sont tout à fait conscientes du fait que la Corée du Nord ne pourra pas devenir prospère sous le régime actuel. Mais elles font face à un dilemme. Parce qu’elles se demandent ce qui se passera si un jour Kim Jong-un est éliminé, et si le système est changé. Les élites savent très bien que la majorité de la population a été opprimée et exploitée pendant soixante-dix ans. Et elles ont peur d’une vengeance.

C’est pourquoi il faut leur envoyer des garanties et leur assurer que, si elles disent au revoir à Kim Jong-un et changent le système, il n’y aura pas de représailles politiques contre les classes dirigeantes.

Vous-même, pourquoi avez-vous décidé de faire défection ?

J’ai commencé à douter du système nord-coréen après mon affectation à l’ambassade nord-coréenne au Danemark. Avant, j’avais subi un vrai lavage de cerveau. En Corée du Nord, on enseigne aux enfants dès l’âge de trois ans qu’ils vivent dans le paradis du peuple, dans le meilleur des systèmes possibles. Mais le Danemark est un bon exemple d’État-providence, et j’ai commencé à avoir des doutes.

Quand Kim Jong-un est arrivé au pouvoir à Pyongyang en 2012, j’avais bon espoir : il avait passé la majorité de son enfance en Suisse, il aurait pu être la personne adéquate pour apporter réformes et changements dans le pays. La plupart des élites au Nord étaient aussi optimistes. Mais depuis, Kim Jong-un a clairement exprimé sa détermination à poursuivre dans cette voie et à prolonger les politiques menées par son grand-père et son père. Il est jeune, et j’ai pensé que si le système se maintenait pendant encore trente ou quarante ans, non seulement moi mais aussi mes enfants allaient continuer cette vie. J’ai pensé que c’était mon destin que de briser les chaînes d’esclave auxquelles étaient attachés mes deux fils.

C’est une décision que nous avons longuement discutée en famille, parce que nous savions que le coût de notre liberté, ce serait le sacrifice de nos proches et de mes frères et sœurs restés au Nord. En Corée du Nord, le principe de culpabilité par association est toujours en vigueur ; en cas de défection comme la nôtre, le régime punit la famille de ceux qui ont fui, mais aussi leurs proches qui ont rendu cette fuite possible.

Le gouvernement progressiste récemment élu en Corée du Sud veut de nouveau tendre la main au Nord. Comment cet effort est-il perçu à Pyongyang ?

Nous avons l'exemple du 15 juin 2000 : une déclaration conjointe était signée entre les chefs d’État sud et nord-coréens réunis lors d’un sommet à Pyongyang [dans le cadre de la politique de coopération intercoréenne, baptisée « Sunshine policy », de 1998 à 2008 – ndlr]. Mais personne au sein du système nord-coréen ne croyait au succès de cette déclaration. Parce que celle-ci allait à l’encontre de la charte du parti, qui stipule que la future réunification de la péninsule coréenne doit se faire sous la bannière du Juché [l’idéologie officielle – ndlr], du kimilsungisme et du kimjongilisme. Et c’est cette loi du parti qui contrôle et dirige la Corée du Nord.

Un niveau de terreur accru

D’anciens projets de coopération intercoréenne, comme la zone industrielle conjointe de Kaesong – fermée en 2015 –, permettaient de disséminer au Nord des informations provenant du Sud. Beaucoup de trafics y prenaient place, des DVD et des clés USB s’y échangeaient… N’est-ce pas un argument pour relancer les projets Nord-Sud ?

En Corée du Nord, il n’y a pas de liberté de mouvement. Si un résident de Pyongyang veut aller à Kaesong, ou si un résident de Kaesong veut sortir de sa ville, il a besoin d’un permis spécial, qui est extrêmement difficile à obtenir dans ce cas précis. Ainsi, même si les 50 000 ouvriers nord-coréens qui travaillaient [pour les entreprises sud-coréennes – ndlr] de la zone industrielle sont mieux informés de ce qui se passe au Sud, cela reste dans leur tête. Ils savent que s’ils ouvrent la bouche et racontent ce qu’ils savent, ils seront punis.

Kaesong est un excellent exemple de la façon dont le régime de Kim Jong-un contrôle les flux d’informations en Corée du Nord.

Le Trésor américain a récemment (le 31 mars) accru les sanctions contre le Nord. Quel sera l’impact de ces mesures sur le régime et ses élites ?

Les sanctions internationales ont été alourdies mais ne sont pas encore suffisantes. Par exemple, les États-Unis pourraient frapper de sanctions secondaires les entreprises chinoises qui continuent de faire des affaires avec la Corée du Nord. Pour mettre fin au programme nucléaire du Nord, le monde entier doit s’unir et faire pression ensemble.

Dans le passé, l’ancien dirigeant Kim Jong-il gagnait la loyauté de ses élites en leur offrant des produits de luxe ; mais Kim Jong-un ne peut plus le faire, en raison des sanctions et du manque de devises. Si les sanctions continuent et si les lacunes présentes dans le système actuel de sanctions sont comblées, cela affaiblira la position de Kim Jong-un, ainsi que l’industrie d’armement et l’économie dirigiste du Nord.

Combien de temps pensez-vous que le gouvernement actuel à Pyongyang puisse tenir ?

Je ne crois pas que la division actuelle de la péninsule coréenne puisse durer encore longtemps. Le fossé entre Nord et Sud se creuse, la taille de l’économie du Sud équivaut à 44 fois celle du Nord, selon une récente étude. Les gens au Nord sont maintenant très conscients de la prospérité du Sud, et la Corée du Sud est devenue un aimant puissant.

Kim Jong-un lui-même sait que le système actuel est en crise. C’est pour cela qu’il a accru le niveau de terreur. Il a été jusqu’à tuer son propre oncle et son demi-frère ! Parce qu’il pensait que son oncle pourrait être une menace future pour son régime. Bien sûr, Kim Il-sung et Kim Jong-il ont exécuté beaucoup de gens, mais jamais des membres de leur famille. Récemment, au Nord, des purges ont lieu jusqu’au sein même de l’appareil de sécurité de l’État.

Il est difficile de savoir si le nombre d’exécutions publiques a augmenté ou pas. Mais le système continue de tenir grâce à ces purges et grâce aux nombreux camps de prisonniers politiques. Jusqu’à aujourd’hui, cela a fonctionné, mais je ne crois pas qu’un système ou qu’une société puisse continuer indéfiniment en faisant régner la terreur.

Frederic Ojardias

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