Brésil: Dilma Rousseff destituée, la révolution conservatrice est en marche

Par

Les sénateurs brésiliens ont voté la destitution de la présidente, écartée depuis mai. Sa sortie de scène marque l'épuisement du système mis en place par le Parti des travailleurs depuis quinze ans. Les élites conservatrices reprennent la main, promettant un programme ultralibéral.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

De notre correspondante.- Michel Temer vient de s'envoler pour la Chine. Il va pouvoir assister aux travaux du G20 – qui réunit les 19 pays les plus riches du monde et l'Union européenne – avec le titre de président du Brésil. Ce mercredi 31 août 2016, Dilma Rousseff, la première femme élue chef d'État du géant latino-américain, a été définitivement démise de ses fonctions par le Sénat, réuni depuis six jours pour ce jugement final. Près de neuf mois après l'ouverture d'un processus de destitution qui a plongé le Brésil dans la pire crise politique de son histoire, 61 des 81 élus de la chambre haute ont mis fin au second mandat de Dilma Rousseff. C'est bien plus que les deux tiers de votes requis.

Michel Temer prend la présidence du Brésil. © Beto Barata/PR Michel Temer prend la présidence du Brésil. © Beto Barata/PR

Des hourras ont fusé dans les quartiers chics, en particulier à São Paulo, la capitale économique. Mais dans le reste du pays, c'est la mélancolie qui prime, même si la majorité des Brésiliens étaient en faveur du départ de Dilma Rousseff, à laquelle ils reprochent l'effondrement de l'économie et l'envolée du chômage. À Brasilia, en face du Congrès, on ne comptait d'ailleurs qu'une centaine de militants, réunis autour de baraques à saucisses et munis de rares banderoles pour protester contre le « coup d’État ».

Le Brésil est plongé dans l'apathie. Depuis le 12 mai, date à laquelle Dilma Rousseff a été écartée provisoirement de ses fonctions, cédant la place à Michel Temer, son vice-président depuis le 1er janvier 2011, les partisans des deux camps ont déserté la rue. La messe était dite, et les rares épisodes susceptibles de mettre en doute le jugement de la population – celui des sénateurs avait déjà été négocié – sont passés inaperçus de la majorité des Brésiliens, grâce aux efforts d'une presse travaillant activement à la destitution de la présidente. Une prise de parti telle que les sièges des journaux et télévisions ont été les premiers protégés par la police militaire lors des manifestations en faveur de la chef d’État.

Lundi 29 août, cette complicité a été illustrée jusqu'à la caricature. Alors que la présidente décidait d'assurer sa propre défense face aux sénateurs, avec un discours suivi de quatorze heures d'interrogatoire, les chaînes de télévision hertziennes rivalisaient de créativité pour en faire un non-événement. La palme allant à la chaîne de télévision Globo, le seul canal atteignant près de 100 % du territoire brésilien, et qui, quand Dilma Rousseff prenait la parole, a transmis un cours de cuisine enseignant aux téléspectateurs à faire un œuf au plat. Un peu plus tard, le présentateur vedette du journal télévisé annonçait son divorce, pour occuper son public.

C'est pourtant un discours historique qu'a prononcé Dilma Rousseff lors de ses dernières heures à la tête du pays. « Sans doute le meilleur de toute sa carrière politique », estime Mauricio Santoro, professeur de sciences politiques à l'université d’État de Rio de Janeiro. « J'en arrive à me demander si elle n'aurait pas pu changer le cours des choses en adoptant cette posture plus tôt dans la crise politique», poursuit-il. Dilma Rousseff savait que, sauf miracle, elle avait déjà perdu. Son allocution, prononcée durant quarante minutes dans un silence absolu, fait rare au Congrès, n'avait pas pour objectif de convaincre ses 81 juges, mais de rendre justice à sa propre biographie.

Montage sur les réseaux sociaux. Dilma Rousseff, jugée par les militaires en 1970, jugée par les sénateurs aujourd'hui. Montage sur les réseaux sociaux. Dilma Rousseff, jugée par les militaires en 1970, jugée par les sénateurs aujourd'hui.

Elle n'avait que 20 ans, rappela-t-elle, quand la dictature la jeta en prison. La jeune guérillera a payé son engagement contre le régime militaire de trois ans de prison, marqués par les viols et la torture. « C'est le deuxième jugement auquel je suis soumise, avec, les deux fois, la démocratie à mes côtés sur le banc des accusés », a martelé Dilma Rousseff avant de préciser : « J'avais peur de mourir, aujourd'hui, je crains la mort de la démocratie. » Une photographie, exhumée des archives militaires fin 2011, la montre en 1971 face au tribunal militaire. Celle qu'on ne connaît alors que sous le nom de guerre de “Vanda” et “Estela” est belle, épuisée, mais affiche un regard déterminé. En arrière-plan, les militaires qui la jugent dissimulent leurs visages derrière leur main. Le cliché, associé aux photographies de la Présidente devant le Sénat, fait fureur dans les pages de ses sympathisants, sur les réseaux sociaux.

Lundi, Dilma Rousseff a insisté sur le fait qu'elle n'était pas coupable. Le recours à des crédits d'établissements publics pour maquiller provisoirement l'ampleur du déficit public, dont elle est accusée, n'est pas, à ses dires, un « crime de responsabilité», seule raison selon la Constitution de démettre un chef d’État. Tous ses prédécesseurs y ont eu recours, « les règles ne peuvent pas changer en cours de jeu», a-t-elle insisté. De fait, les arguments juridiques à son encontre sont très fragiles, au point que Janaina Paschoal, l'un des deux avocats à l'origine de la plainte, a argumenté que la destitution de Dilma était « l'œuvre de Dieu», un argument « technique » qui a embarrassé les opposants de la présidente.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale