Etats-Unis: pourquoi l'industrie de la prison vise les pauvres et les Noirs

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Avec 5 % de la population mondiale, les Etats-Unis comptent 25 % des prisonniers de la planète. L’avocat américain  Bryan Stevenson revient sur sa lutte contre l’incarcération de masse des pauvres et des Noirs.

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Bryan Stevenson en 2012 Bryan Stevenson en 2012
L’avocat Bryan Stevenson, né dans une famille pauvre du Delaware dont les ancêtres ont connu l’esclavage en Virginie, a fondé en 1994 l’Equal Justice Initiative dans l’Alabama, État du Sud connu pour sa pauvreté, ses tensions raciales et son recours à la peine capitale – 60 personnes y ont été exécutées depuis le rétablissement de la peine de mort, en 1976. Dans les tribunaux, il défend en priorité les pauvres, les Noirs et en particulier les enfants sujets à des punitions disproportionnées, prononcées par une justice pénale biaisée et orientée par des décennies de politiques prétendant mener la « guerre à la drogue ».

À l’extérieur des cours de justice, il s’active pour mettre fin à une incarcération de masse, qu’il juge déflagratoire, non seulement pour les communautés concernées mais encore pour l’identité américaine dans son ensemble. Il milite également pour construire des lieux de mémoire aux endroits où furent lynchés des milliers de Noirs américains.

Entretien à l’occasion de son passage à Paris et de la parution en français de son ouvrage Et la justice égale pour tous. Un avocat dans l’enfer des prisons (éditions Olivier Triau), un livre de mémoires qui décrit de multiples cas, notamment celui de Walter McMillian, un bûcheron noir que tout innocentait du meurtre d’une jeune fille commis en 1986, mais que le système accabla jusqu’à le mener dans les couloirs de la mort.

Mediapart : Comment expliquez-vous que les États-Unis aient le taux d’incarcération le plus élevé du monde ?

Bryan Stevenson : Nous avons été gouvernés par des politiques fondées sur la peur et le ressentiment depuis des décennies. Les crimes sont des sujets qui peuvent être très facilement exploités politiquement parce qu’aucun de nous ne veut, bien sûr, être victime de crimes et que l’existence de la criminalité nous révolte. Pendant les années Nixon, l’Amérique a déclaré une « guerre à la drogue » mal orientée, qui nous a menés à envoyer des centaines de milliers de personnes en prison. Au lieu d’estimer que l’addiction et la dépendance à la drogue étaient des problèmes de santé publique, nous avons considéré qu’il s’agissait de problèmes strictement criminels. Nous avons fait appel à la justice pénale pour répondre à l’addiction aux drogues.

Résultat : alors qu’au début des années 1970, nous avions 300 000 personnes derrière les barreaux, avec un taux d’incarcération qui était resté relativement stable durant tout le début du XXe siècle, nous en avons aujourd’hui 2,3 millions, auxquels il faut ajouter 7 millions de personnes en sursis ou en liberté conditionnelle. Cette « guerre à la drogue », combinée à une tendance politique, suivie par les deux grands partis, à la fois les républicains et les démocrates, à être sans merci envers toute délinquance et toute criminalité, a conduit à mettre en place des peines planchers et des sentences extrêmes, qui nous ont rapidement fait devenir l’une des sociétés les plus punitives de la planète.

Comment cette incarcération de masse a-t-elle transformé les États-Unis ?

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Cela a eu un impact perturbateur sur tous les services aux communautés défavorisées. Au début des années 1980, nous dépensions 6 milliards de dollars pour les prisons. L’an dernier, ce chiffre avait explosé pour représenter 18 milliards de dépenses ! L’État a pris l’argent destiné à l’éducation, à la santé et aux services à la personne pour financer cet investissement massif dans l’incarcération. Cela a donc eu un impact profond sur le système de santé et cela a induit les antagonismes, de classe et de race, que l’on voit aujourd’hui à l’œuvre, parce que les pauvres et les personnes de couleur ont été les cibles principales de cette stratégie de sur-incarcération. Les pauvres, qui appartiennent le plus souvent aux minorités ethniques, ont été ciblés, menacés, poursuivis et emprisonnés, parfois pour des comportements similaires à ceux de personnes plus favorisées, qui n’ont pas été harcelées et emprisonnées pour cela [notamment en raison de la différence de traitement de la cocaïne, en poudre ou sous forme de crack – ndlr].

Cette incarcération de masse a aussi créé une infrastructure et une culture politique qui séparent confortablement le monde entre les « bons » et les « méchants », les victimes et les délinquants. Et ce genre de raisonnement simpliste mène généralement à des politiques qui sont oppressives, abusives et discriminatoires. Cette incarcération de masse m’inquiète donc pour la conscience et la nature même de notre nation, parce qu’elle demeure dominée par des politiques simplistes de peur et de colère, qui permettent de tolérer des injustices graves.  

Est-ce la « guerre à la drogue » qui a mené à cibler les pauvres et les personnes de couleur, ou cette « guerre à la drogue » a-t-elle été menée pour les viser ?

Nous possédons une longue histoire de ciblage des communautés de couleur dans ce pays. La « guerre à la drogue » initiée par Nixon a été mise en place dans le but de légitimer les menaces et le ciblage des communautés de couleur. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, le mouvement anti-guerre était très fort et beaucoup de politiciens ont cherché à expliquer que les enfants de la classe moyenne blanche qui contestaient la politique gouvernementale étaient tous drogués ! Cela leur permettait d’affirmer que c’était la drogue qui était le problème, et pas la guerre ou la naissance d’un leadership et d’un activisme en lutte contre la politique gouvernementale.

Mais l’autre élément, encore plus important, était de répondre à l’activisme des droits civiques et à la colère des Noirs, redoublés après la mort de Martin Luther King. Intenter des procès à la chaîne aux populations noires au nom de la « guerre à la drogue » a été une manière de répondre à ce problème politique croissant pour le gouvernement.

Nous ne pouvons nier que l’incarcération de masse fait partie de notre histoire. Pour moi, elle a commencé avec l’esclavage, au sens où nous avons créé une idéologie de la suprématie blanche, nécessaire pour justifier cet esclavage. On a forgé un cadre moral et religieux qui permettait de penser que les Noirs n’étaient pas les égaux des Blancs, et même qu’ils n’appartenaient pas entièrement à la communauté humaine. Et nous n’avons pas vraiment remis en cause ce cadre de pensée et l’idéologie de la suprématie blanche, même après que l’esclavage a été aboli.

Lynchage de Lige Daniels au Texas en 1920 Lynchage de Lige Daniels au Texas en 1920
Après la guerre de Sécession et l’émancipation des Noirs, beaucoup d’entre eux sont passés directement du statut d’esclave à celui de criminel. On s’est servi des accusations de crimes pour « ré-esclavagiser » les Noirs et les faire à nouveau travailler de force, même si l’esclavage était aboli. Les lynchages et ce que j’appelle le « terrorisme racial » sont devenus les outils pour maintenir le système de la subordination et de la hiérarchie raciales. Pour se donner l’illusion qu’on ne lynchait pas les Noirs mais les criminels et ceux qui violaient les normes sociales, on a jugé qu’il suffisait d’être noir et de parler à une femme blanche pour devenir un criminel ; qu’il suffisait de ne pas dire « Monsieur » à un homme blanc pour être un délinquant ; qu’il suffisait de vouloir organiser les métayers ou demander de meilleurs salaires pour mériter la prison ou le travail forcé.

C’est cette criminalisation généralisée des actions des Noirs qui a abouti à la criminalisation du mouvement des droits civiques et à l’assassinat de Martin Luther King. Pour justifier le traitement des Noirs, il fallait en faire des criminels. Vous ne pouvez pas comprendre les abus de la « guerre à la drogue » et le traitement des pauvres et des personnes de couleur qu’elle a entraîné sans saisir le fil continu de cette histoire américaine. L’esclavage, le terrorisme racial, la ségrégation et l’incarcération de masse font partie du même continuum. Et si nous comprenons nos erreurs passées, nous pourrons peut-être mieux comprendre nos erreurs actuelles.

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