La lutte en trompe-l’œil du Kremlin contre la corruption

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À trois mois de la présidentielle, le pouvoir vante son action en matière de lutte anticorruption. Outre la condamnation à huit ans de prison du ministre Oulioukaev, plusieurs gouverneurs et responsables des forces de l’ordre sont tombés ces derniers mois. Mais les proches de Poutine restent intouchables.

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En cette veille de fêtes de fin d’année, un vent de paranoïa souffle dans les cabinets des ministères et des grandes entreprises étatiques. Comme le rapporte le journal en ligne The Bell, entre fonctionnaires, la consigne a été donnée de se méfier comme de la peste des cadeaux emballés ou des corbeilles remplies de victuailles et de boissons, de peur que quelqu’un n’y ait glissé des billets ou que cela ne soit considéré comme un « pot-de-vin ».

Cette année, tout au plus est-il possible d’accepter une carte de vœux ou une boîte de chocolats, pourvu qu’elle ne coûte pas plus de 3 000 roubles – une limite fixée en 2014, mais que tout le monde enfreignait joyeusement jusqu’ici –, témoigne « l’assistant d’un ministre » cité anonymement par le journal, expliquant que cette grande méfiance s’est renforcée après la condamnation, vendredi 15 décembre, à huit ans de colonie pénitentiaire du ministre Alexeï Oulioukaev.  

Alexeï Oulioukaev, ancien ministre du développement économique, condamné à huit ans de prison. Il a fait appel de ce jugement. © Reuters Alexeï Oulioukaev, ancien ministre du développement économique, condamné à huit ans de prison. Il a fait appel de ce jugement. © Reuters

L’ancien ministre du développement économique, qui dénonce une « provocation », avait été arrêté en novembre 2016, alors qu’il venait d’accepter de la main du président du géant pétrolier Rosneft, Igor Setchine, un sac contenant deux millions de dollars, afin, selon l’accusation, de donner son feu vert à une transaction : le rachat de 50 % de Bachneft par Rosneft. De mèche avec les enquêteurs, Setchine lui avait alors également remis « une corbeille de saucissons », une expression qui depuis est devenue mythique sur les réseaux sociaux et synonyme de grand danger.

Le gouverneur de la région de Kirovsk, Nikita Belykh, le jour de son arrestation. Juin 2016. © Parquet général de Russie Le gouverneur de la région de Kirovsk, Nikita Belykh, le jour de son arrestation. Juin 2016. © Parquet général de Russie
Et c’est également un paquet enrubanné – et qui contenait, lui, 400 000 euros – qui a fait tomber le gouverneur de la région de Kirovsk, Nikita Belykh, un ancien proche de l’opposition arrêté en juin 2016 dans un restaurant moscovite. Il dit lui aussi être tombé dans un « piège ».

À trois mois de la présidentielle de mars 2018, qui devrait sans surprise introniser « Poutine IV », le pouvoir met les bouchées doubles pour vanter son action en matière de lutte anticorruption.

Les déclarations d’intention et les initiatives se multiplient, sur fond d’arrestations ultramédiatisées et ciblées. Toutefois, aucun des proches du président russe n’a jamais été inquiété, en dépit des enquêtes documentées de l’opposant Alexeï Navalny. Lequel vient justement d’être déclaré inéligible.

Vendredi 15 décembre, le jour de l’annonce du verdict dans le procès Oulioukaev, s’est tenue à Moscou une réunion de coordination entre les plus hauts responsables des organes de sécurité du pays et des représentants de l’administration présidentielle, chargés de mettre en œuvre le « plan national anticorruption 2016-2017 », qui avait été impulsé par un oukase du président Poutine en avril 2016.

Le parquet général de Russie, qui chapeaute le dispositif, a rendu publique toute une série de chiffres, tableaux et statistiques, estimant que le coût de la corruption au cours des trois dernières années avait atteint 148 milliards de roubles (2,1 milliards d’euros), avec une année record en 2016 (78 milliards de roubles), et qu’il fallait mettre fin à ce « fléau ».

« Des efforts significatifs ont été réalisés afin de réprimer et de prévenir le détournement de fonds budgétaires alloués à la mise en œuvre de programmes fédéraux ciblés, en préparation à la tenue de championnats du monde de football, et la lutte contre la corruption a été intensifiée dans les régions les plus touchées », peut-on lire dans le communiqué de presse, sans autres détails.

En 2016, 33 000 infractions pour faits de corruption ont été enregistrées, avec une progression de 1,5 % par rapport à l’année précédente. De janvier à septembre 2017, plus de 12 000 personnes ont été inculpées, dont plus de 1 000 fonctionnaires occupant des postes dans les organes exécutifs ou législatifs. Parmi eux, 150 travaillaient à l’échelon fédéral.

Le ménage bat son plein au niveau régional. Plusieurs personnalités sont dans le viseur de la justice. Parmi les victimes, on trouve l’ancien gouverneur de la République des Maris, Leonid Markelov, arrêté en avril 2017 pour des pots-de-vin estimés à 235 millions de roubles (3,3 millions d’euros) reçus de la part d’un homme d’affaires, et qui, en attente de son procès, écrit des poèmes à Vladimir Poutine pour être gracié ; ou l’ancien chef de la république d’Oudmourtie, Alexandre Soloviev, qui reconnaît en partie sa culpabilité et est soupçonné d’avoir touché 140 millions de roubles (2 millions d’euros) en échange de son feu vert pour la construction de ponts.

L’ancien gouverneur de la région de Tcheliabinsk Mikhaïl Yurevitch est poursuivi depuis mars 2017 pour avoir reçu des dessous-de-table d’un total de 24 millions de roubles (376 000 euros) de la part du ministre régional de la santé. En 2014, il avait été renvoyé pour avoir dilapidé des fonds budgétaires en gardes du corps et en hélicoptères, gagnant ainsi le surnom de « Micha Vertoliot » (« Micha l’hélicoptère »).

Son successeur, le gouverneur Boris Doubrovski, traîne aussi derrière lui quelques retentissantes casseroles, mais, loyal à l’égard du Kremlin, il a été épargné. Une enquête publiée dans le cadre des « Panama Papers » a pu prouver qu’il était, en 2014, à la tête d’une fortune offshore et titulaire d’un compte en banque en Suisse, en violation flagrante de la loi interdisant aux hauts fonctionnaires, à leurs femmes et à leurs enfants de détenir des actifs à l’étranger.

Dmitri Zakharchenko, le « colonel-milliardaire » ancien chef de la lutte anticorruption. © Capture d'écran RT Dmitri Zakharchenko, le « colonel-milliardaire » ancien chef de la lutte anticorruption. © Capture d'écran RT
Une autre affaire défraie la chronique : celle du « colonel-milliardaire » Dmitri Zakharchenko. Ancien chef du département « T » du ministère de l’intérieur (lutte contre la corruption), il a été arrêté pour détournement de fonds et pour abus de pouvoir en septembre 2016. Il s’avère être à la tête d’une fortune immobilière en Russie et à l’étranger, avec des comptes en banque en Suisse, sans rapport avec son salaire. Toute sa famille en aurait largement profité : 124 millions de dollars et 1,5 million d’euros en liquide ont ainsi été retrouvés dans l’appartement de sa sœur.

À côté de cela, la « Prokuratura » est aussi chargée de contrôler les déclarations de patrimoine des hauts fonctionnaires qui, chaque année, doivent remplir des formulaires qui sont rendus publics. Pour les neuf premiers mois de 2017, 60 000 irrégularités ou violations ont été signalées, et 19 000 personnes ont été soumises à des procédures disciplinaires pour ne pas s’être pliées à leurs obligations anticorruption, ce qui a abouti au renvoi pour « perte de confiance » de 790 d’entre elles.

Le site du parquet général publie aussi en libre accès la liste, en principe complète, des entreprises russes condamnées pour « paiements illégaux » – elles sont au nombre de 219 pour 2017 –, un instrument qui permet de les exclure de tout appel d’offres organisé par l’État, comme le veut une législation adoptée en 2013.

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