Albanie, Monténégro, Serbie… La vague de contestations rend possible un printemps des Balkans

Une vague de contestations inédite s’étend à tous les pays des Balkans. Partout, les citoyens dénoncent des régimes autoritaires, clientélistes et corrompus, mais se défient également des partis d’opposition. Un « printemps des Balkans » est-il en train de germer en cette fin d’hiver ?

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Podgorica (Monténégro), envoyés spéciaux.– Cela faisait bien longtemps que l’on n’avait pas autant battu le pavé des villes des Balkans. Après Belgrade, c’est à Podgorica, la capitale du Monténégro, que les citoyens manifestent en scandant « Milo voleur, démission ! Nous sommes l’État ! » Ils réclament les démissions du président de la République Milo Đukanović et du premier ministre Duško Marković, celles des principaux procureurs du pays mais aussi des dirigeants de la télévision publique RTCG.

En Serbie, le mouvement de protestation, amorcé le 8 décembre, ne cesse de s’étendre : désormais, des rassemblements ont lieu chaque fin de semaine, le vendredi ou le samedi soir, dans 60 à 70 villes du pays, dont de petites bourgades où les dernières manifestations de rue remontent à la chute de Slobodan Milošević, en octobre 2000. On a même vu des cortèges dans les enclaves serbes du Kosovo, peu habituées à se révolter contre Belgrade. Samedi 23 février, une soixantaine de personnes ont défilé dans le petit village de Pasjane, dans l’est du pays dont le pouvoir serbe ne reconnaît toujours pas l’indépendance.

Manifestation à Podgorica, le 23 février 2019. © Rafael Yaghobzadeh Manifestation à Podgorica, le 23 février 2019. © Rafael Yaghobzadeh

En Albanie, les étudiants sont également mobilisés depuis le début du mois de décembre contre la réforme de l’enseignement supérieur voulue par le gouvernement social-démocrate d’Edi Rama, et soutenue par l’Union européenne. Ils dénoncent la mise en concurrence des universités entre elles, et ont déjà obtenu le retrait de la hausse des droits d’inscription.

Une victoire partielle, arrachée alors que le pouvoir semble aux abois. Le 28 décembre, Edi Rama a limogé la moitié de son gouvernement, et il doit désormais faire face à la mobilisation de l’opposition conservatrice, qui a organisé un imposant rassemblement samedi 16 février, lequel a d’ailleurs sombré dans la violence. Le 21 février, les députés du Parti démocratique (PD), accompagnés par des milliers de sympathisants, ont réussi à forcer l’entrée du Parlement pour y remettre leur démission collective, et une nouvelle manifestation a encore réuni une foule considérable le 27.

Les étudiants albanais ne voient pas d’un bon œil cette « récupération » de la contestation, et ne cessent de répéter qu’ils n’ont de sympathie pour aucun des deux mouvements qui se succèdent au pouvoir depuis la chute du communisme en 1991, le PD et le Parti socialiste (PS) d’Edi Rama. « Quand l’un d’entre eux arrive au pouvoir, il mène la même politique néolibérale que son prédécesseur. C’est cette pseudo-alternance que dénoncent les étudiants », analyse le sociologue Blendi Kajsiu dans les colonnes de l’hebdomadaire Panorama. Il y voit « la révolte d’une génération qui a grandi après le communisme, dans cette interminable “transition” ».

À Belgrade, alors que l’extrême gauche serbe est atomisée en de multiples chapelles, une grande banderole anonyme flotte au-dessus de chaque cortège, proclamant : « À bas Vučić, à bas le capitalisme ! » Transfuge de l’extrême droite nationaliste, Aleksandar Vučić est devenu premier ministre en 2014, président de la République en 2017, tandis que son Parti progressiste serbe (SNS) contrôle sans partage la quasi-totalité des mairies et toutes les institutions du pays.

Membre du Parti populaire européen (PPE), le SNS revendique une ligne « pro-européenne », tout en appliquant une politique néolibérale débridée, associée à un népotisme et à un clientélisme systématisés. Aleksandar Vučić jouit toujours du soutien ouvert de la plupart des dirigeants européens, qui croient voir en lui l’homme capable d’accepter un « compromis historique » sur la toujours brûlante question du statut du Kosovo.

Manifestation à Podgorica, le 23 février 2019. © Rafael Yaghobzadeh Manifestation à Podgorica, le 23 février 2019. © Rafael Yaghobzadeh

En Serbie, les partis de l’opposition parlementaire tentent pourtant aussi de reprendre la main et proposent depuis deux semaines un « accord avec le peuple », reposant sur la mise en place d’un gouvernement technique et la préparation d’élections anticipées dans des conditions « libres et démocratiques ». Ces partis sont réunis dans la coalition « Union pour la Serbie », qui regroupe des formations de centre-gauche comme le Parti démocrate aussi bien que les nationalistes conservateurs du mouvement Dveri, mais les formations qui ont été au pouvoir dans les années 2000 sont toutes discréditées par des scandales de corruption, et leurs dirigeants se font discrets dans la foule.

Ce sont des artistes, des intellectuels ou les membres d’un informel comité d’organisation qui prennent la parole au départ de chaque cortège. Il en va de même au Monténégro, où la mobilisation a été lancée par un collectif issu de la société civile, à la suite de la révélation d’un nouveau scandale de corruption impliquant le Parti démocratique des socialistes (DPS) : l’homme d’affaires Duško Knežević a reconnu avoir financé durant des années la formation de Milo Đukanović, qui monopolise le pouvoir depuis 1990.

Mi-janvier, une vidéo a été diffusée qui le montre remettant une enveloppe contenant 100 000 euros à l’ancien maire de la capitale, Slavoljub Stijepović. Ce dernier a reconnu les faits, mais en assurant que l’enveloppe ne contenait que 97 000 euros… Depuis, les manifestants brandissent de grandes enveloppes de carton, sur lesquelles ils ont rédigé leurs « 97 000 » raisons de se révolter.

« C'est la première fois que la société civile prend son destin en main », estime la journaliste Milka Tadić, qui se bat depuis trois décennies pour la liberté de la presse. « Le mouvement va s'étendre. La preuve directe de la corruption du pouvoir est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. » Depuis les années 1990, la vie politique monténégrine a longtemps été clivée entre le camp souverainiste et pro-occidental, incarné par le DPS, et les partis « unionistes » ou « pro-serbes » ; mais ces derniers n’ont pas la main sur le mouvement, qui balaie cette fracture profonde de la société monténégrine.

Džemal Perović, l’un de ses porte-parole, animateur d’une ONG écologiste de la ville côtière d’Ulcinj, dénonce un système généralisé de corruption, dont « l’affaire de l’enveloppe » n’est que la pointe émergée et qui empêche tout changement. Pour lui, participer à des élections où la plupart des voix sont achetées revient à cautionner un système dont les réseaux clientélistes innervent toute la société. « C’est à la rue de forger une autre loi, où les enveloppes d’argent n’existeront plus », estime-t-il.

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