Comment la Chine stimule la métamorphose économique du Laos

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De nation enclavée à carrefour connecté : le Laos, pays de vallées, de rivières et de montagnes, qui compte seulement sept millions d'habitants, connaît un développement à marche forcée, stimulé par les investissements chinois.

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Laos, envoyée spéciale.- À Vientiane, capitale la plus tranquille d’Asie du Sud-Est, réputée pour ses larges avenues bordées de bâtiments d’époque coloniale et de temples bouddhistes, les choses changent. De plus en plus d’automobilistes s’agglutinent aux heures de pointe, le premier cinéma multiplexe va ouvrir à la fin de l’année et sur la route de l’aéroport, un centre commercial flambant neuf a été construit sur les cendres du marché San Jiang, parti en flammes à l’été 2017. 

Le complexe se trouve au sein du plus grand Chinatown du Laos, surnommé le « château chinois ». « Pourquoi êtes-vous venue au Laos ? » demande un journaliste de la chaîne japonaise NHK à Qin Zhen, une vendeuse de plantes médicinales originaire de Shanghaï. « Il y a peu de compétition, pas de stress et la vie y est deux fois moins chère. Le Laos est encore en développement, comparable à la Chine dans les années 1970 et 80. Cela peut devenir plus difficile dans les années à venir, mais nous devrions encore être en mesure de faire des bons profits pour cinq ans », répond la prospère femme d’affaires.

Des dizaines de milliers de Chinois vivent désormais au Laos, zone à défricher pour les pionniers dans l’âme et les laissés-pour-compte d’une économie galopante. Il y a dix ans, l’ouverture de corridors économiques via le Laos – des routes financées par la Chine, la Thaïlande et la Banque asiatique de développement (BAD) – a facilité cette migration, qui repart sur les traces d’un sentier de caravanes emprunté il y a 1 200 ans par les marchands de thé de la province chinoise du Yunnan. Quarante ans après avoir été chassées du pays, suite à la prise du pouvoir, en 1975, par le Pathet Lao, parti unique d’obédience marxiste-léniniste, qui voyait en elles des « capitalistes », les communautés chinoises se reforment et retrouvent leur rôle d’intermédiaires. Depuis dix ans, la Chine est en tête du trio d’investisseurs au Laos, devant la Thaïlande et le Vietnam.

Selon la BAD, l’Asie-Pacifique doit investir 21 billions d’euros dans les infrastructures entre 2016 et 2030, soit 1,4 billion d’euros par an, si la région veut maintenir sa croissance, éradiquer la pauvreté et répondre aux changements climatiques. Une mission que la Chine prend à bras-le-corps, déterminée à favoriser l’essor industriel de ses voisins pour nourrir sa propre croissance. Avec le Cambodge, dirigé d’une main de fer par l’inamovible Hun Sen, le Laos est le pays le plus ouvert à ses initiatives.

Tout au long de la route, les panneaux dans les stations-essence ou sur les terrains à vendre sont en trois langues, laotien, anglais, chinois, et parfois aussi en vietnamien et coréen. © Laure Siegel Tout au long de la route, les panneaux dans les stations-essence ou sur les terrains à vendre sont en trois langues, laotien, anglais, chinois, et parfois aussi en vietnamien et coréen. © Laure Siegel

Lancé dans une montée en lacets, le van pile en plein virage, à l’approche d’une longue file de véhicules à l’arrêt. Il y a quelques jours, un éboulement a bloqué une des voies de la route entre Vientiane et Vang Vieng, centre d’écotourisme au milieu du pays. « Une demi-heure pour les véhicules qui descendent, une demi-heure pour ceux qui montent », explique le chauffeur en déchirant l’emballage d’un paquet de cigarettes. Le trajet de 155 km peut durer cinq heures, entre pneus éclatés et circulation alternée. Seul axe qui traverse le pays du sud au nord, de la frontière cambodgienne à la frontière chinoise, la route 13, en mauvais état et surchargée, rend le transport entre les provinces laborieux.

En novembre 2017, la Chine et le Laos ont signé un accord pour la construction d’une autoroute à huit voies entre Vientiane et Boten, ville frontalière avec le Yunnan, qui devrait être ouverte à la circulation dans trois ans. La Chine, qui détient 95 % des parts, a déjà commencé à creuser des tunnels dans la roche pour raccourcir le tracé.

Un autre grand chantier va changer la donne : sur 430 km, une ligne ferroviaire va relier la Chine au Laos. Les travaux, menés par l’entreprise étatique China Railway Group, ont débuté en décembre 2016 et devraient être achevés le 2 décembre 2021, jour de la fête nationale laotienne. Prévu pour rouler à une vitesse de 120 km/h pour les marchandises et à 160 km/h pour les passagers, ce train est la condition de la survie du gouvernement laotien dans une économie mondiale. Pour la Chine, la ligne est un accès direct aux ports de la péninsule indochinoise et un moyen d’exporter sa technologie.

Avec plus de 20 000 km de voies ferrées, la Chine a le plus grand réseau de chemins de fer à grande vitesse au monde et compte bien le connecter avec le reste de la région. La portion Vientiane-Boten n’est que l’amorce de trois lignes qui relieront en dix heures Kunming, capitale du Yunnan, à Singapour et seront réalisées en modernisant des réseaux existants ou en les bâtissant de toutes pièces. Le Laos représente un défi technique : dans ce paysage accidenté, recouvert aux trois quarts de montagnes et de plateaux, il faudra creuser 75 tunnels, bâtir 167 ponts et poursuivre une vaste opération de déminage pour construire la première ligne ferroviaire du pays. Pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis ont largué 260 millions de bombes sur le Laos voisin pour couper la piste Hô Chi Minh, dont un tiers n’ont pas explosé.

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Les prénoms de M. Loe et M. Chantha ont été modifiés pour des raisons de sécurité.