Le Hamas annonce faire peau neuve

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Le mouvement islamique qui dirige Gaza a publié un document politique infléchissant sa position sur les frontières de la Palestine et sa relation à l'Égypte. Au même moment, le président palestinien Mahmoud Abbas s'apprête à rencontrer Donald Trump. Véritable changement ou adaptation stratégique ?

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Inflexion réelle ou adaptation stratégique ? C’est la question qui se pose après que le Hamas, le mouvement islamique palestinien qui dirige la bande de Gaza, a présenté lundi 1er mai un document d’orientation politique qui amende quelques points essentiels de l’ancienne charte, en particulier sur les frontières et les relations avec Israël et l’Égypte. Ce texte est le résultat de nombreux mois de négociations au sein du Hamas, mais le fait qu’il soit rendu public au moment où le président palestinien Mahmoud Abbas s’apprête à rencontrer Donald Trump à Washington, mercredi 3 mai, avec l’objectif admis par les deux parties de relancer le processus de paix israélo-palestinien, indique une évolution notable au sein d’un mouvement qui figure toujours sur les listes européenne et américaine des organisations terroristes.

Selon le dirigeant historique du Hamas, Khaled Mechaal (qui quitte la présidence du bureau politique qu’il occupait depuis 22 ans), interrogé par la chercheuse Leïla Seurat pour Orient XXI, « ce [nouveau] document reflète l’évolution de notre pensée et de nos pratiques […]. Le Hamas n’oublie pas son passé. Néanmoins la charte illustre la période des années 1980 et le document illustre notre politique en 2017. À chaque époque ses textes. Cette évolution ne doit pas être entendue comme un éloignement des principes originels, mais plutôt comme une dérivation de la pensée et des outils pour servir au mieux la cause dans son étape actuelle ». Autrement dit, le Hamas évolue mais ne change pas.

Les dirigeants du Hamas Ismaël Haniyeh et Yahya Sinouar lors de la présentation du nouveau document politique du mouvement, le 1er mai 2017. © Reuters Les dirigeants du Hamas Ismaël Haniyeh et Yahya Sinouar lors de la présentation du nouveau document politique du mouvement, le 1er mai 2017. © Reuters
On constate cette approche prudente tout au long du document mis en ligne en arabe et en anglais. Par exemple, alors que la précédente charte était accusée d’être antisémite, le Hamas prend désormais soin de préciser qu’il « ne mène pas un combat contre les juifs parce qu’ils sont juifs, mais un combat contre les sionistes qui occupent la Palestine. Ce sont les sionistes qui identifient constamment le judaïsme et les juifs avec leur propre projet colonial ».

Sur la question des frontières, même si le mouvement islamique répète à deux reprises que la Palestine doit s’établir du « Jourdain à la Méditerranée » (et donc à la place d’Israël), il semble faire une concession à la réalité géopolitique de ces dernières décennies en admettant que « le Hamas considère que l’établissement d’un État palestinien indépendant et souverain avec Jérusalem pour capitale le long des lignes du 4 juin 1967, avec le retour des réfugiés et des expulsés sur leurs terres, est une formule de consensus national ». Cette position, si elle est confirmée à l’avenir, placerait le Hamas non plus dans une position d’éradicateur d’Israël mais dans celle d’un éventuel négociateur, puisque les frontières dites « de 1967 », celles d’avant la guerre des Six Jours et les innombrables annexions de territoire, forment la base de la plupart des discussions de paix.

Le dernier infléchissement de la ligne du Hamas concerne l’Égypte. Alors qu’il s’est longtemps présenté comme « branche palestinienne des Frères musulmans », le Hamas se définit désormais comme un « mouvement palestinien islamique de libération nationale et de résistance ». Depuis l’accession du maréchal al-Sissi au pouvoir au Caire, qui a fait des Frères musulmans sa bête noire et qui a détruit les tunnels de contrebande entre Gaza et l’Égypte, les relations sont très mauvaises. Or, comme le souligne Leïla Seurat, « le Hamas a plus que jamais besoin de conforter son rapprochement avec de solides partenaires régionaux, aux premiers rangs desquels l’Égypte, seul pays qui dispose d’une frontière avec la bande de Gaza hormis Israël ».

La publication de ce document intervient dans un moment d’agitation palpable au sein de la politique palestinienne. Il y a tout d’abord le mouvement de grève de la faim entrepris par les prisonniers palestiniens en Israël qui est autant un défi à Tel Aviv qu’au président Mahmoud Abbas, usé, affaibli, et dont la légitimité ne cesse d’être contestée depuis que son mandat a expiré il y a huit ans sans qu’un nouveau scrutin ne soit organisé (lire ici). Il y a ensuite la décision prise par l’Autorité palestinienne de ne plus payer la facture d’électricité de la bande de Gaza et l’annonce qu’elle pourrait suspendre les salaires de certains fonctionnaires sur place. L’Autorité palestinienne, qui siège à Ramallah, reproche au Hamas de ne pas lui transférer l’argent des factures payées par les Gazaouis. Mais derrière cette querelle de paiements se tapit l’éternel bras de fer politique entre l’AP et le Hamas, dans la perspective des élections municipales palestiniennes et de la visite d’Abbas à Washington.

Ce dernier fait le pari, depuis des années, que les Gazaouis vont se lasser du contrôle absolu du Hamas sur un territoire asphyxié économiquement et qui a subi trois guerres douloureuses (2008-09, 2012, 2014). Mais il se dit également qu’il a tout intérêt à montrer des gages face à l’imprévisible Donald Trump, qu’il rencontre mercredi 3 mai. Depuis son accession à la Maison Blanche, le président américain a soufflé le chaud et le froid et dit tout et son contraire sur le conflit israélo-palestinien – comme sur d’autres sujets internationaux (Chine, Corée du Nord, Mexique, OTAN…).

Après avoir adopté une approche très pro-israélienne avant même le début de son mandat (en nommant des diplomates favorables à la colonisation et en promettant le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem), Trump a depuis fait entendre une tonalité différente, en demandant à Tel Aviv de restreindre ses constructions dans les territoires palestiniens occupés. Les diplomates palestiniens semblent même étonnamment enthousiastes à l’idée de discuter avec le président des États-Unis et ses émissaires. Le représentant de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Washington a indiqué que Trump et Abbas avaient déjà eu « une conversation très positive » et qu’il existait « une opportunité historique de paix avec le président Trump ». Un autre diplomate palestinien a confirmé à Mediapart que les rencontres préalables entre Palestiniens et Américains s’étaient « très bien déroulées » et s’avéraient prometteuses.

Dans ce contexte volatil, tant du côté palestinien qu’américain, le Hamas semble tenté de jouer sa propre carte en affichant un visage de plus grande modération, grâce à des positions qui se rapprochent de celles du Fatah (le parti de Mahmoud Abbas). Il reste bien sûr à voir comment l’organisation islamique entend mettre en pratique cette orientation. Car là aussi, les incertitudes règnent : le nouveau président du Hamas à Gaza, Yahya Sinouar, qui a passé 25 années dans les geôles israéliennes, est considéré comme un « dur », partisan de la lutte armée et intransigeant face au Fatah. Pourtant, depuis trois mois qu’il occupe cette fonction, il s’est efforcé d’éviter les conflits, notamment en refusant de répliquer à l’assassinat d’un haut commandant militaire le 24 mars 2017, probablement par les Israéliens.

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