Ronaldo, 150 millions d'euros dans les paradis fiscaux

Par Michael Hajdenberg, Michel Henry, Yann Philippin


La superstar du Real Madrid a dissimulé, depuis 2008, 150 millions d’euros dans des paradis fiscaux, en Suisse et aux îles Vierges britanniques, selon les documents Football Leaks révélés par Mediapart et ses partenaires de l’European Investigative Collaborations (EIC). Ronaldo a d’abord caché son magot au fisc, puis s’est débarrassé de sa coquille offshore, éludant au passage 31 millions d’euros d’impôts.

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Voilà enfin un trophée que Cristiano Ronaldo ne se verra pas contester par Lionel Messi. Il n’est pas question ici du Ballon d’or, attribué le 12 décembre, que les deux joueurs se partagent depuis 2008. Ni du match au sommet opposant ce samedi 3 décembre leurs clubs, le Real Madrid et le FC Barcelone, devant 500 millions de téléspectateurs. Mais d’un terrain sur lequel on ignorait que la vedette portugaise pulvérisait son rival argentin : la dissimulation fiscale.

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Avec son évasion de 4,1 millions d’euros organisée par son père et pour laquelle il a été condamné l’été dernier à 21 mois de prison avec sursis et 2 millions d’euros d’amende, Lionel Messi fait désormais figure d’artiste naïf. Ronaldo est, lui, un prestidigitateur de génie. Pendant que le monde du football a les yeux rivés sur ses passements de jambes, l’argent qu’il a entre les mains est déjà parti loin, très loin.

Ronaldo utilise depuis 2008 un système massif et très organisé d’évaporation d’argent, élaboré par son agent Jorge Mendes, selon les documents Football Leaks, obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par le réseau de journalistes d’investigation EIC (European Investigative Collaborations) dont Mediapart fait partie.

Ces documents montrent comment la star du Real a encaissé, en toute discrétion, un total de 149,5 millions d’euros de revenus de sponsoring dans des paradis fiscaux ces sept dernières années. L’attaquant n’a payé, sur cette fortune, que 5,6 millions d’impôts. Soit à peine 4 %. Une prouesse.

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Pour des montages offshore identiques, d’autres pensionnaires du Real Madrid, dont José Mourinho, ont été l’objet d’un redressement fiscal. Des joueurs du championnat espagnol, comme Samuel Eto’o et Lionel Messi, ont été traduits en justice pour des montants pourtant bien inférieurs. Mais Ronaldo est visiblement un contribuable à part. Ce qui ne manque pas d'interroger sur les protections dont il pourrait bénéficier.

Le joueur portugais a d’abord touché, entre 2009 et 2014, 74,8 millions via une société offshore immatriculée aux îles Vierges britanniques, sans en parler au fisc. Par peur d’être découvert, il a fini par en déclarer une partie. Un contrôle fiscal a été lancé. Mais ses avocats sont miraculeusement parvenus à lui éviter des pénalités. Selon nos informations, il n’a même pas eu à payer d’intérêts de retard pour sa très partielle et très tardive déclaration.

L’enquête de l’EIC a cependant permis de découvrir une seconde opération encore plus problématique. Le 20 décembre 2014, Ronaldo a vendu pour 74,7 millions d’euros ses droits marketing pour les années 2015-2020, afin de continuer à profiter d’un régime fiscal ultra-avantageux qui allait disparaître douze jours plus tard. Il a, de cette manière, éludé 31 millions d’euros d’impôts. Selon des documents obtenus par l’EIC, cette manœuvre donne des sueurs froides à ses avocats, le cabinet Senn Ferrero, qui estime qu’un nouveau contrôle fiscal à ce sujet est certain.

Interrogé par l’EIC, Senn Ferrero minimise et explique qu’« une inspection est toujours en cours. Apparemment, le plus probable est que les impôts espagnols trouveront très peu de choses ». En réalité, le cabinet d’avocats est terriblement inquiet. Le 24 novembre dernier, 24 heures après avoir reçu nos questions, Senn Ferrero a obtenu en Espagne une décision de justice qui interdit à notre partenaire El Mundo de publier le moindre article sur le sujet, et qui lui ordonne de communiquer l’ensemble des documents et l’identité de notre source, au motif que ces documents auraient été volés (lire ici). El Mundo a fait appel de ce jugement.

Senn Ferrero ne s’est pas arrêté là (voir également l’onglet Prolonger). L’EIC a reçu le 25 novembre un courrier des avocats du même cabinet, menaçant de poursuites tous les membres du projet Football Leaks si nous persistions à vouloir publier. Ni El Mundo, ni Mediapart, ni aucun des membres de l’EIC ne s’est plié à cette injonction gravement attentatoire à la liberté d’informer. Rappelons que dans une autre affaire de droits à l’image, le parquet vient de requérir dix ans de prison ferme à l’égard du footballeur camerounais Samuel Eto’o, dont la fraude n’a représenté un manque à gagner « que » de 3,9 millions d’euros pour le fisc espagnol.

Quant à Gestifute, la société de l’agent de Ronaldo, Jorge Mendes, elle a mis en ligne le 1er décembre un communiqué dans lequel elle menace elle aussi de poursuites judiciaires tout journal qui mettrait en cause la probité fiscale du joueur. « Cristiano Ronaldo et José Mourinho [également mis en cause] respectent pleinement leurs obligations fiscales vis-à-vis des autorités fiscales espagnoles et britanniques », avance Gestifute, qui tente de rassurer par avance les fans du joueur.

Le football permet de s’évader, et c’est aussi vrai pour les spectateurs. Devant un match, ils ne pensent qu’au jeu. Ils dépensent sans compter en dépit de tarifs cumulés exorbitants : places au stade, maillots, abonnements à des chaînes de télévision… Hypnotisés par le spectacle, les fans tolèrent des salaires démesurés. Ils se sont habitués à des montants de transferts exponentiels.

Le problème est que cet argent se volatilise. Quand les fans s’offrent une paire de Nike griffées « CR7 » (le numéro fétiche de Ronaldo, floqué sur son maillot) à 325 euros, ils ne s’imaginent pas que l’attaquant portugais encaisse 13 euros, via une société offshore aux îles Vierges britanniques. Ni que l’argent, qui ne revient pas sous forme d’impôt dans les caisses de l’État, fera ainsi défaut pour construire des stades, les transports qui les desserviront, pour payer les policiers qui en assureront la sécurité, bâtir des terrains pour des jeunes, ou encore faire fonctionner les hôpitaux où seront soignés les blessés.

Ronaldo est ou n’est pas le meilleur joueur du monde. Peu importe. Ce qui est sûr, c’est qu’il en est la plus grande star, son représentant le plus éclatant avec ses 200 millions de fans sur les réseaux sociaux. À compter d’aujourd’hui, il en deviendra aussi le symbole le moins reluisant. Car l’homme qui fait rêver les enfants n’aime pas les impôts. Considère-t-il qu’en payer équivaut à une défaite ? Vit-il tout cela comme un jeu, où la tricherie serait comparable à la simulation d’un penalty ? À moins que ce soit la déformation du sportif de haut niveau : vouloir gagner toujours plus même quand il a déjà tellement gagné.

Le contribuable Ronaldo a pourtant largement de quoi payer. Il a accumulé un patrimoine de 209 millions d’euros, logé en grande majorité entre la Suisse et le Luxembourg. Il y a aussi sa maison à Madrid (4,5 millions d'euros), ses quinze demeures au Portugal, ou encore sa collection de sept bolides d’une valeur totale de 1,25 million euros, comme sa McLaren MP4, sa Porsche Panamera, sa Lamborghini Aventador ou sa Ferrari 599.

Côté salaire, Ronaldo a touché très exactement 34 672 988,31 euros en 2014. Sans compter ses droits à l’image, versés par son club et des multinationales, pour s’approprier un peu de sa gloire. Ce sont justement ces gains de sponsoring, beaucoup plus faciles à dissimuler que les salaires, que Ronaldo a cachés derrière une société écran aux îles Vierges britanniques, un célèbre paradis fiscal.

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Douze journaux européens regroupés au sein du nouveau réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, révèlent à partir du vendredi 2 décembre l’opération Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport.

Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par tous les journaux membres de l’EIC, 18,6 millions de documents – soit un volume de 1 900 gigaoctets – offrent une plongée spectaculaire dans les secrets de l’industrie du football. Fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, exploitation de joueurs mineurs… Football Leaks documente de manière inédite la face noire du sport le plus populaire d’Europe.

Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois. Les publications d’intérêt public de Football Leaks, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

Outre Mediapart, le projet Football Leaks rassemble Der Spiegel (Allemagne), The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

Avant publication de cette première série d’articles sur le système Mendes, l’EIC a présenté les résultats de son enquête aux joueurs, clubs et agents ayant joué un rôle. L’ensemble des questions que nous leur avons posées avait pour but de connaître l’étendue de leurs connaissances sur cette affaire, et de leur permettre de répondre face aux faits révélés. Cristiano Ronaldo, José Mourinho et leur agent Jorge Mendes n’ont pas répondu. Les joueurs portugais Carvalho, Coentrao et Pepe, ainsi que les joueurs colombiens Radamel Falcao (AS Monaco) et James Rodriguez (Real Madrid), n’ont pas répondu non plus. Idem pour le comptable irlandais de Mendes, Andy Quinn, et le milliardaire Peter Lim, les sociétés MIM et Polaris.

Comme nous l’avons écrit dans notre article, les avocats de Cristiano Ronaldo, Senn Ferrero (en Espagne) et Carlos Osorio (au Portugal), nous ont indiqué que les documents en notre possession avaient été manipulés et falsifiés. L’EIC a fait tout ce qu’il pouvait pour authentifier ces documents. Ni Mediapart ni aucun de ses partenaires de l’EIC n’ont trouvé la moindre indication qui pouvait laisser penser qu’ils avaient été fabriqués, remodelés ou falsifiés. Aucun des documents publiés initialement par le site Football Leaks n’a par ailleurs jamais été mis en cause. Lorsque nous avons proposé à Senn Ferrero et à Carlos Osorio d’étayer leurs accusations, et de préciser à quels documents ils faisaient référence, ils n’ont pas donné suite.

Carlos Osorio affirme qu’il est totalement étranger à cette affaire : « Je n’ai rien à voir avec la création des structures de droits à l’image pour les personnes mentionnées. Je nie catégoriquement les accusations faites à mon encontre. »

Le Real Madrid a refusé de répondre à nos questions, justifiant sa réticence par le fait qu’un vol de documents était illégal. Le club a précisé que lorsqu’il versait des droits à l’image, il se pliait aux obligations fiscales, prélevait les impôts dus et les transférait à l’État conformément à la loi espagnole. Selon le Real, « aucune irrégularité de quelque nature que ce soit n’a jamais été détectée » lorsque les comptes du club ont été vérifiés.

L’administration fiscale espagnole n’a pas répondu à nos questions, au nom du secret fiscal.

En Grande-Bretagne, le club de Chelsea a expliqué qu’il avait toujours respecté la loi dans le paiement des droits à l’image, notamment dans le cas de José Mourinho. Les autorités fiscales anglaises n’ont pas souhaité répondre sur des situations individuelles, mais ont expliqué scruter « les arrangements entre les clubs et leurs employés sur les questions de droits à l’image pour s’assurer que les impôts sont bien payés ».