Iran: naissance d’une «troisième force»

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L’agitation se poursuit en Iran, gagne de nouvelles villes et prend une coloration très anti-religieuse. Contrairement à 2009, « c’est vraiment le peuple qui est dans la rue », notent les observateurs. Le clivage réformateurs-radicaux est dépassé. On compte une vingtaine de morts et des milliers d’arrestations.

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La vieille division entre factions réformatrices et factions radicales, les “oussoulgarayan” (les “principalistes”, comme on les appelle en Iran), a volé en éclats. Ce clivage était pertinent lors du grand mouvement d’opposition à la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, en 2009, qui vit l’arrestation des deux grandes figures du camp réformateur, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi (l’un et l’autre toujours en résidence surveillée), ou lors de la dernière élection présidentielle de mai 2017 qui a consacré la réélection triomphale de Hassan Rohani. Ce qui se joue aujourd’hui dans la rue iranienne est d’une tout autre nature.

La révolte en cours oppose les exclus du système à ceux qui en tirent profit, les pauvres à ceux qui bénéficient de la rente pétrolière, les victimes de la corruption sans frein à ceux qui en sont les instruments. D’ailleurs, depuis le début de la contestation, les personnalités du camp réformateur sont restées muettes ou ont condamné l’agitation. Car, cette fois, c’est toute la république islamique qui est mise en cause par les manifestants, lesquels apparaissent désormais comme une troisième force sur le théâtre iranien. Une force certes inorganisée et sans leadership mais qui rejette à la fois les dignitaires du régime, les institutions religieuses et même l’islam en général, au risque pour les meneurs d’être condamnés à mort.

Manifestation à Téhéran (Iran), le 30 décembre 2017. © Reuters (image extraite des réseaux sociaux) Manifestation à Téhéran (Iran), le 30 décembre 2017. © Reuters (image extraite des réseaux sociaux)
Au sixième jour de troubles qui ont fait plus de vingt morts et entraîné au moins un millier d’arrestations, la vague de protestation touche environ 70 villes et bourgades – mardi soir, elle a gagné pour la première fois les villes de Sanandaj (Kurdistan), Abadan (extrême sud de l’Iran) et Khomeynishahr. Elle s’est aussi beaucoup radicalisée.

Lundi soir, selon la télévision publique, des heurts ont fait neuf morts, dont deux membres des forces de sécurité, dans la province d'Ispahan. Dans la petite ville de Qahderijan, des manifestants ont attaqué un commissariat de police. Six des assaillants ont été tués, selon les autorités. La révolte a désormais une coloration anti-islamique dans certaines provinces, avec des slogans dénonçant à la fois le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, dont les affiches ont été parfois déchirées, et les religieux en général. « Mollahs, quittez l’Iran », ont scandé les manifestants dans plusieurs villes, y compris à Mechhed, la grande ville sainte du nord-est de l’Iran, où le sanctuaire de l’imam Reza accueille pourtant chaque année des millions de pèlerins. La télévision publique a même rapporté que des manifestants avaient incendié lundi quatre mosquées dans des villages du comté de Savadkuh, dans le nord de l'Iran – les responsables de ces attaques auraient été arrêtés.

Face à la montée de la contestation, le régime avait d’abord fait preuve d’une relative modération dans la répression qui tranchait avec celle, particulièrement violente, de 2009. Car, cette fois, il s’agissait de sa base sociale qui protestait. Le président Rohani lui-même a pris soin dimanche de faire la distinction entre les manifestants, assurant qu’il comprenait certaines de leurs revendications, et les émeutiers. Il a même prôné la création d’un « espace » pour que le peuple puisse exprimer ses « inquiétudes quotidiennes ».

Lundi, il a cependant durci son discours. « Le peuple iranien répondra aux fauteurs de troubles et aux hors-la-loi », a-t-il menacé, qualifiant les protestataires de « petite minorité qui […] insulte les valeurs sacrées et révolutionnaires ». Comme on pouvait s’y attendre, le Guide de la révolution islamique s’est montré encore plus dur sur son site Internet. « Ces derniers jours, les ennemis de l'Iran ont employé divers moyens, argent, armes, politique, appareil de renseignement, pour fomenter des troubles dans la République islamique. » Si l’ayatollah Ali Khamenei n'a pas précisé quels « ennemis de l'Iran » se cachaient derrière cette agitation, l’un de ses proches, Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil national suprême de sécurité, a mis en cause les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Arabie saoudite, affirmant même que « les Saoudiens recevront de l'Iran une riposte inattendue ».

Reste que la nervosité du régime commence à monter. Musa Ghazanfarabadi, chef du tribunal révolutionnaire de Téhéran, a lancé mardi une mise en garde aux protestataires, menaçant de traduire en justice les personnes interpellées et les meneurs de répondre à des accusations pouvant aller jusqu'à celle de « mohareb » (ennemi de Dieu), passible de la peine de mort. La veille, le chef de l'appareil judiciaire de la république islamique, Sadeq Larijani – l’un des adversaires politiques de Rohani – , avait ordonné aux procureurs de « punir sévèrement les émeutiers ». Cependant, contrairement à 2009, le régime n’a pas fait appel aux pasdarans (gardiens de la révolution), ni au Bassidj (la milice islamique) pour réprimer les troubles.

Pour le chercheur iranien Reza Moini, les dénonciations d’ingérences étrangères rappellent beaucoup celles qui étaient proférées du temps du Chah contre l’URSS au début de la révolution islamique, en 1978. « Les premières grandes manifestations ont eu lieu à Tabriz, une ville proche de la frontière avec l’Azerbaïdjan, et le régime de Mohammed-Reza Chah avait alors accusé le Toudeh (le parti communiste iranien) et son protecteur, l’URSS, d’en être les organisateurs, ce qui était ridicule. » Pour ce spécialiste de la politique iranienne, la comparaison ne s’arrête pas là : « On retrouve les mêmes tactiques que du temps du Chah. Par exemple, les rassemblements contre le régime ont lieu la nuit, parce que, dans l’obscurité, les manifestants courent moins le risque d’être reconnus. Et comme à cette époque, ils ont lieu essentiellement en province, particulièrement dans les petites villes. »

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