Europe

La droite madrilène agite encore le spectre de l’ETA pour rester au pouvoir

La région de Madrid élit mardi son parlement. La conservatrice Isabel Díaz Ayuso, favorite du scrutin, a multiplié les références à l’ETA, un groupe armé dissous en 2018, pour gêner la gauche. Dans son viseur, le rapprochement de dizaines de détenus basques.

Ludovic Lamant

3 mai 2021 à 12h56

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Madrid (Espagne).– Depuis qu’elle a provoqué, le 10 mars dernier, des élections anticipées dans la région de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, la très droitière candidate du Parti populaire (PP), a glissé la même référence dans la quasi-totalité de ses discours de campagne : la favorite du scrutin, qui se déroule ce mardi 4 mai, n’a cessé d’évoquer le terrorisme de l’ETA pour dénoncer les ambiguïtés coupables, à ses yeux, des gauches espagnoles d’aujourd’hui.

Elle l’a fait, notamment, lors de l’un des moments les plus tendus de la campagne madrilène, le 23 avril. Le candidat d’Unidas Podemos (gauche critique), l’un de ses principaux opposants, venait de recevoir, comme d’autres responsables marqués à gauche, une lettre de menace de mort, contenant une balle de fusil d’assaut utilisé par l’armée espagnole par le passé.

Lors d’un débat à la radio entre candidats à la région de Madrid, la cheffe de file de Vox (extrême droite) s’est refusée à toute condamnation, mettant en doute la véracité de ces menaces. Ce qui a provoqué la colère d’Iglesias puis son départ du studio. Par la suite, Isabel Díaz Ayuso a soutenu indirectement de la candidate de Vox, lançant à Iglesias : « Si tu veux obtenir une condamnation de la violence, commence par t’en éloigner, toi. […] Le seul fait de flirter et de blanchir des personnes comme Otegi prouve à quel point Iglesias est le premier à s’égarer. » Elle faisait ici référence à Arnaldo Otegi, un ancien militant de l’ETA, incarcéré à plusieurs reprises et libre depuis 2016, qui reste l’une des figures historiques de la gauche indépendantiste basque.

Isabel Díaz Ayuso lors de son dernier acte de campagne, le 2 mai à Madrid, avec Pablo Casado, le patron du PP, de dos © Javier Soriano / AFP.

Autre épisode marquant, lors d’un meeting le 28 avril dans la localité d’Aranjuez, en présence de Pablo Casado, le patron du PP. Les intervenants ont exprimé leur soutien à « IDA » tout en annonçant le dépôt, au Congrès des députés, d’une directive pour un nouveau « statut de la victime », qui permettrait notamment à ce que les victimes de terrorisme aient leur mot à dire sur le parcours carcéral des prisonniers basques de l’ETA. « Le gouvernement n’en a toujours pas fini avec ce discours complice et ignominieux qui place à égale distance victimes et bourreaux », a lancé Casado.

« C’est aussi sur cela que l’on se prononcera mardi », a renchéri, ce jour-là, le numéro quatre de la liste PP, Enrique López, avant d’assurer : « Rufián [député indépendantiste catalan, de gauche – ndlr] et [Arnaldo] Otegi ne voteraient pas Ayuso, ils voteraient pour Gabilondo, Iglesias ou Mónica [les chefs de file des partis de gauche aux élections madrilènes – ndlr] ». Ayuso a par ailleurs intégré, en seizième position sur sa liste, Marimar Blanco, la sœur d’un élu conservateur assassiné par l’ETA, elle aussi très visible dans les derniers jours de campagne.

Associer la gauche et le terrorisme est un vieux réflexe pour le PP. Cette rhétorique s’est mise en place au début des années 2000, lorsque Mariano Rajoy (PP) était l’opposant numéro un au chef du gouvernement socialiste José Luis Rodríguez Zapatero. Le paysage a pourtant beaucoup changé depuis : l’ETA a annoncé en 2011 la fin de son action armée – avec un bilan de 855 personnes tuées, selon le ministère de l’intérieur espagnol –, avant d’enclencher son désarmement (2017) et d’acter sa dissolution (3 mai 2018). « Ils continuent d’aborder le sujet de l’ETA, une organisation qui n’existe plus, comme si elle existait encore », regrette Mertxe Aizpurua, une députée indépendantiste basque (EH Bildu), régulièrement prise pour cible par la droite espagnole au Congrès.

Les critiques du Parti populaire se concentrent ces jours-ci sur une dimension sensible de la question basque : les rapprochements de plusieurs dizaines de prisonniers de l’ETA dans des prisons proches de leur région ou directement au Pays basque, décidés depuis l’arrivée au pouvoir de Pedro Sánchez à l’été 2018. Le socialiste est ainsi accusé d’avoir exécuté les demandes du gouvernement régional basque. En l’échange, il se serait assuré soutien du PNV (parti majoritaire, nationaliste de droite) et de la coalition EH Bildu (gauche indépendantiste) lors de votes clés de la législature à Madrid (lors de son investiture, sur le budget ou encore lors des renouvellements de l’état d’alarme, durant la gestion de la crise sanitaire). « Pedro Sánchez est devenu chef du gouvernement grâce à Bildu, un parti qui refuse de condamner 850 assassins », a encore affirmé Pablo Casado lors du meeting du 28 avril.

« Parce que le terrorisme a fait beaucoup de victimes, que les cicatrices restent vives, et que des cas restent non résolus, n’importe quelle mesure prise, qui aurait une composante, même modeste, d’adoucissement de la peine des prisonniers, est perçue avec antipathie par une partie de la population », met en garde Juan Antonio Lascuraín, un professeur de droit pénal à l’université autonome de Madrid.

La politique de « dispersion » se met en place à la fin des années quatre vingt : elle prévoit que les prisonniers condamnés pour terrorisme purgent leur peine dans des prisons éloignées de leur famille, par exemple, dans le cas de l’ETA, en Andalousie, mais aussi aux Baléares ou aux Canaries. Elle succède à une politique dite de « concentration », abandonnée parce qu’elle avait permis, à l’époque, de renforcer le collectif des prisonniers de l’ETA pour faire entendre leurs revendications (par des grèves de la faim coordonnées, notamment).

Officiellement, la dissolution du groupe armé en 2018 n’a pas mis fin à cette politique de « dispersion ». Selon le collectif Etxerat, constitué par des proches de détenus basques, 64 % de ces prisonniers vivent encore dans des prisons situées à au moins 600 kilomètres, et jusqu’à 1 100 kilomètres, de leur famille.

« Beaucoup de familles parcourent des milliers de kilomètres, aller-retour, pour aller voir un proche. Ce sont les familles, pas les prisonniers, qui souffrent en priorité de cette situation, insiste la députée Mertxe Aizpurua. La pandémie et les fermetures des régions ont encore compliqué la donne, certains ayant même écopé d’amendes lors de leurs déplacements vers la prison ». Elle se félicite des « étapes qui sont franchies en ce moment, même si c’est évidemment plus lent que ce que l’on voudrait ».

Si l’on s’en tient aux chiffres communiqués par l’Association des victimes de terrorisme (AVT), confirmés par le site de fact-checking Newtral, 52 prisonniers basques ont profité d’un rapprochement sur la période septembre 2018 – avril 2021, sur un total de 207 prisonniers de l’ETA aujourd’hui détenus en Espagne. À comparer aux six rapprochements effectués sous les deux gouvernements Rajoy (2011-2018). Ni les partis indépendantistes basques, ni le PSOE ne reconnaissent que le rapprochement des prisonniers était à l’agenda des négociations en amont de l’investiture du gouvernement Sánchez. « Cela n’est absolument pas lié », assure à Mediapart Mertxe Aizpurua. Mais les oppositions, elles, en sont convaincues.

Alors que cette « dérogation à la politique de dispersion » suscite l’« indignation » et la « tristesse » de l’Association des victimes de terrorisme, les droites et extrêmes droites espagnoles se sont donc, elles aussi, emparées du sujet, à la faveur de la campagne de Madrid. « Il faut beaucoup de pédagogie pour expliquer les raisons de ce rapprochement, précise l’universitaire Juan Antonio Lascuraín. Cela ne signifie pas raccourcir la peine, mais plutôt faire en sorte que cette peine intègre une dimension de “resocialisation”, comme le prévoit la constitution espagnole. » C’est l’un des objectifs du rapprochement des prisonniers : préparer le terrain à la réinsertion des anciens prisonniers, en les rapprochant de leur milieu d’origine.

Sollicités par des demandes de prisonniers, l’Audience nationale en 2015, puis le Tribunal constitutionnel en 2017, ont validé les mesures d’éloignement. En 2019, la Cour européenne des droits de l’homme a elle aussi validé cette mesure d’exception, estimant qu’il n’y avait pas violation du droit au respect de la vie familiale (article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme : lire une analyse de la décision ici). Alors que la société espagnole semble encore très divisée sur le sujet, Juan Antonio Lascuraín assure toutefois qu’une majorité des juristes espagnols est favorable au rapprochement. « J’ignore à quel rythme nous y allons, mais nous nous dirigeons vers le monde d’après la disparition/dissolution de l’ETA », veut-il croire.

Ludovic Lamant


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