Pourquoi les paysans se suicident par milliers en Inde

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Le gouvernement Modi essaie de maquiller les chiffres mais la réalité est pourtant là : les suicides d’agriculteurs repartent à la hausse dans le sous-continent. L’endettement est l’une des explications de ce drame, mais elle n’est pas la seule.

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Kisna est un paysan sans le sou du Vidarbha, une région agricole du cœur de l’Inde grande comme le Portugal. Il essaie de cultiver le coton, comme tous ses voisins d’infortune, sur des lopins de terre où la pluie ne tombe jamais quand il faut. Alka, son épouse, le tient à l’œil. Elle ne craint qu’une chose : qu’il mette fin à ses jours, comme leur ami Bhaskar qui était écrasé de dettes et que l’on vient de retrouver pendu à un arbre, au milieu de son champ. L’amour n’y pourra rien : désespéré par la sécheresse, Kisna mourra électrocuté en essayant de brancher sur une ligne à haute tension la petite pompe qui devait faire remonter de l’eau des profondeurs pour remplir son puits et irriguer sa parcelle. Ce drame de la campagne indienne est le scénario d’un film, Gabhricha Paus (The Damned Rain), sorti sur les écrans en 2009 et deux ans plus tard en France, sous le titre de Maudite pluie ! À l’époque, son réalisateur, Satish Manwar, voulait montrer la réalité quotidienne des milliers de paysans qui se suicident chaque année en Inde (regarder la bande-annonce ici). Une situation qui reste malheureusement plus que jamais d’actualité : entre 2005 et 2015, plus de 300 000 suicides sont survenus.

Rien n’a donc changé, au contraire. À la mi-juillet, à Delhi, le ministère de l’intérieur a publié les statistiques collectées par le National Crime Records Bureau (NCRB). En apparence, les chiffres sont rassurants. L’an dernier, officiellement, 5 642 agriculteurs se sont donné la mort dans le pays, soit deux fois moins qu’en 2013. La moitié d’entre eux étaient du Maharashtra et c’est dans le Vidarbha, qui dépend administrativement de cet État, que l’on a enregistré le score le plus important. Ce triste privilège s’est trouvé confirmé au premier semestre 2015 : entre les mois de janvier et juin, 671 suicides ont été à déplorer dans la région de nos personnages de fiction, Kisna et Alka.

L’ennui, c’est que ces statistiques sont très largement sous-estimées. Désemparé devant une situation qu’aucun responsable politique n’a réussi à enrayer jusqu’ici, le gouvernement Modi a récemment modifié la méthodologie du NCRB, pour adopter une définition plus restrictive du mot agriculteur. « Le sujet est devenu un problème politique ces dernières années et le moyen le plus facile d’éviter les reproches est de maquiller les chiffres », estime Himanshu, professeur d’économie à l’université Jawaharlal-Nehru de Delhi et éditorialiste au quotidien économique Mint.

Désormais, seuls les suicides des propriétaires terriens sont pris en compte, au motif que ce sont les seuls pour lesquels un lien peut être établi entre le fait de pratiquer une activité agricole et celui de se donner la mort. Le gouvernement sous-entend ainsi que ces suicides sont la conséquence de problèmes essentiellement financiers, liés à l’endettement. « Ce sont les commissariats de police qui recensent les suicides et il est très facile pour eux d’enregistrer un agriculteur décédé dans la catégorie “ouvrier agricole”. Qui ira vérifier ? » demande Himanshu. Le résultat de tout cela, c’est qu’en apparence, la situation paraît s’être améliorée depuis l’arrivée au pouvoir des dirigeants actuels. En apparence seulement.

La réalité est évidemment tout autre quand les fermiers et les ouvriers agricoles, autrement dit les sans-terre, sont eux aussi comptabilisés. En fait, pour la première fois depuis six ans, les suicides paysans sont repartis à la hausse en Inde. En 2014, 12 360 cas ont été à déplorer. De quoi alimenter toutes les interprétations de la part des experts. « Jusqu’ici, ceux qui sont salariés allaient voir ailleurs lorsqu’ils perdaient leur emploi, tandis que ceux qui possèdent la terre, étant attachés à leur exploitation, avaient une plus grande propension au suicide. Aujourd’hui, si les ouvriers agricoles mettent eux aussi fin à leurs jours, cela signifie qu’ils n’ont plus la possibilité de changer d’endroit pour trouver du travail, que les exploitants ne peuvent plus les embaucher et que le système étatique de garantie de l’emploi est en échec », observe Sudhir Panwar, président du syndicat agricole Kisan Jagriti Manch, professeur à l’université de Lucknow et membre de la commission de planification de l’État d’Uttar Pradesh.


L'Etat du Vidharba, au cœur de l'Inde. © w:user:Planemad. L'Etat du Vidharba, au cœur de l'Inde. © w:user:Planemad.
Dans la région du Vidarbha, le collectif d’organisations paysannes Kisan Mitra a étudié à la loupe les données enregistrées depuis trois ans et il vient de faire savoir combien la situation était sinistre dans la région : un tiers des agriculteurs qui s’y sont suicidés étaient endettés à hauteur de seulement 10 000 à 15 000 roupies (145 à 220 euros). « Nous avons découvert que dans beaucoup de cas, même un emprunt pour un montant aussi faible suffisait à pousser les paysans à l’irréparable. Cela en dit long sur le peu de confiance que ces gens ont dans la volonté et la capacité de l’État à leur venir en aide », observe Madhukar Gumble, directeur de Kisan Mitra.

Accessoirement, cette réalité donne un cynique écho au slogan que Narendra Modi, premier ministre de l’Inde, martelait l’année dernière, durant sa campagne électorale. « Achhe din anne wale hain », que l’on peut traduire par « Des jours meilleurs vont arriver », ne valait-il pas promesse d’un avenir prospère ? Kisan Mitra se montre d’autant plus pessimiste qu’au Vidarbha, un suicidé sur quatre a moins de trente ans. « Les jeunes qui prennent le risque de reprendre une exploitation pensent qu’il vont faire mieux que la génération précédente. Mais lorsqu’ils font face à des pertes financières et qu’ils se rendent compte de l’absence de soutien du gouvernement, leur enthousiasme se transforme très rapidement en frustration », explique l’organisation. Parmi les propriétaires terriens, ce sont sans surprise ceux qui ont les plus petites exploitations qui sont les plus fragiles : les trois quarts de ceux qui se suicident travaillaient sur des fermes de moins de 2 hectares de superficie.

Au Maharashtra (114 millions d’habitants), le gouvernement régional a débloqué l’hiver dernier une enveloppe de 40 milliards de roupies (590 millions d’euros) pour indemniser les agriculteurs frappés par des pluies et des averses de grêle inhabituelles. Une mesure conjoncturelle jugée suffisamment faible pour que soit lancée, mi-juillet, une opération “zéro suicide”. Le ministre en chef de l’État, Devendra Fadnavis, qui appartient au même camp politique que Narendra Modi, a annoncé la mobilisation de 250 milliards de roupies (3,6 milliards d’euros) sur cinq ans. Un montant destiné à être investi dans la construction de puits, de barrages, de centrales électriques et de systèmes d’irrigation. Le dirigeant a en revanche écarté toute idée d’annuler la dette bancaire des paysans locaux, réclamée par l’opposition, qui représenterait un effacement d’ardoise de 160 milliards de roupies (2,3 milliards d’euros). « Ceci bénéficierait aux plus gros exploitants et laisserait débiteurs environ trois millions et demi de petits paysans dont les emprunts ne sont pas garantis », avance Devendra Fadnavis pour se justifier.

Au niveau fédéral, les pouvoirs publics actionnent quant à eux, justement, le levier des garanties bancaires. Mercredi 22 juillet, le ministre des finances, Arun Jaitley, a ajouté 50 milliards de roupies (720 millions d’euros) à l’enveloppe de 130 milliards de roupies (1,9 milliard d’euros) déjà inscrite au budget, cette année, pour subventionner les prêts accordés par les banques publiques aux agriculteurs et pour refinancer d’anciens prêts des banques coopératives agricoles. Grâce à ce dispositif, les établissements financiers sont supposés injecter l’équivalent de 123 milliards d’euros dans le secteur en 2015. Ils prêtent au taux de 7 % mais les agriculteurs ont droit à une ristourne de trois points, ce qui ramène le coût de leurs emprunts à 4 %.

En outre, les indemnités versées en cas de perte de récolte pour raisons climatiques ont augmenté de 50 %. Concrètement, un paysan qui perd plus de 30 % de sa récolte peut espérer toucher entre 7 000 et 18 000 roupies (entre 100 et 260 euros) par hectare. « La plupart du temps, la réponse politique à la crise des suicides paysans est simpliste et elle aggrave la situation. On préfère indemniser plutôt que mettre en place des mesures préventives de long terme », déplore Shamika Ravi, représentante à Delhi du think tank américain Brookings India. Dans une étude que cette dernière vient de réaliser dans les États du Maharashtra et de l’Andhra Pradesh avec Mudit Kapoor, chercheur à l’Indian School of Business d’Hyderabad, il apparaît que si 30 % de l’ensemble des suicides comptabilisés dans le sous-continent frappent le secteur agricole, 5 % seulement du total sont motivés par un problème de dette ou de faillite.

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