Venezuela: l’opposition espère le retour de l’homme providentiel, les maduristes resserrent les rangs

Par

Juan Guaidó annonce son retour au Venezuela et appelle à la mobilisation ce lundi contre Nicolás Maduro. Le bras de fer entre les deux présidents semble s’enliser. Les organisations pro-Guaidó les plus radicales s’impatientent. Dans le camp adverse, face aux menaces étrangères, on affiche une unité retrouvée autour de Maduro.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Caracas (Venezuela), de notre envoyé spécial. - « Bien sûr qu'il faut qu'il revienne ! S’il ne revient pas, c'est fini. On reste avec Maduro », s'exclame un homme aux cheveux grisonnants en triturant un sac plastique où repose un paquet de pâtes. « Un pied au Venezuela, il se fait arrêter, tu fais quoi après ? », lui répond son collègue assis sur des marches d'escalier. Dans le hall de cet immeuble de Chacao, une municipalité de l'opposition de la capitale Caracas, le retour annoncé de Juan Guaidó agite encore les conversations.

Celui qui s'est proclamé président intérimaire du Venezuela a réitéré dimanche 3 mars, dans les réseaux sociaux, son intention de rentrer au pays. Il appelait les Vénézuéliens à manifester ce lundi dans tout le pays. Sous le coup d'une interdiction de sortie du territoire depuis le 29 janvier, il s'était tout de même rendu à la frontière colombienne le 22 février pour accompagner l'entrée de l'aide humanitaire de l'opposition.

Défiant un peu plus le pouvoir chaviste, il s'est ensuite lancé dans une tournée sud-américaine qui l'a mené au Brésil, au Paraguay, en Argentine et en Équateur. Nicolás Maduro a assuré que si son adversaire revenait, il devrait « rendre des comptes à la justice ».

Toute la semaine passée, les rumeurs ont circulé. Des militaires vénézuéliens l'aideraient de nouveau à franchir la frontière colombienne, le peuple amérindien Pemón le ferait passer par l'Amazonie du côté brésilien, il serait là demain, il est là… Ces chuchotements de couloirs, ces propos tenus sur le ton de la confidence ou affirmés fièrement sur les réseaux sociaux révèlent l'impatience des partisans du départ du président socialiste.

Le Venezuela a vécu un temps mort d'une semaine. La tension persiste encore mais sans les manifestations, organisées par l'opposition, la pression s'essouffle rapidement. L'annonce de Juan Guaidó dimanche ne pouvait arriver plus tard.

Sous les blanches colonnes du Palais fédéral législatif, où siège l'Assemblée nationale opposante, des députés assurent depuis des jours que ce retour sera imminent. « Il va rentrer car il doit donner physiquement un message fort à la population et accélérer ainsi la fin de l'usurpation », avance le député Romel Guzamana portant toujours avec fierté sa coiffe amérindienne. Il est l'un des trois députés dont l'élection, en décembre 2015, a été jugée frauduleuse par le Tribunal suprême de justice (TSJ), aux mains des chavistes.

Ce tribunal a par la suite déclaré le Parlement en « desacato » (en « outrage »). Ses décisions sont jugées nulles et sans effet par les opposants au chavisme. L'Assemblée nationale, centre névralgique de la contestation, appuie juridiquement l'absence de leur président. Sous la vaste banderole réclamant la libération du député de Primero Justicia (D'abord la justice) Juan Requesens, les députés autorisent à l'unanimité le président intérimaire à s'absenter cinq jours supplémentaires du pays.

Juan Guaidó lors de son passage à Salinas, en Équateur, le 2 mars 2019 © Reuters / Daniel Tapia. Juan Guaidó lors de son passage à Salinas, en Équateur, le 2 mars 2019 © Reuters / Daniel Tapia.

L’aile droite de l’opposition favorable à une action militaire

L'opposition a mis une semaine pour reprendre en main l'agenda politique et panser ses plaies. Le 23 février fut un échec : l'aide humanitaire promise n'est pas entrée au Venezuela si ce n'est, peut-être, au Brésil par une camionnette qui ne faisait pas partie du convoi officiel. Dans la foulée, 567 militaires ont franchi la frontière à en croire la migration colombienne. Mais les hauts gradés sont, eux, restés en place. Le bilan est lourd. Le dernier décompte de Foro Penal fait état d'un total de six morts, tous à la frontière brésilienne.

Le député chaviste de l'Assemblée constituante, Jesús Faría, voit dans ses revers l'annonce de la défaite de l'opposition : « Il n'y a pas eu la fracture de l'union civico-militaire. Les États-Unis sont déterminés mais ils dépendent de l'opinion internationale et aucun pays ne peut soutenir son ingérence au Venezuela », dit-il.

Les propos de Juan Guaidó, qui, en écho aux menaces réitérées de Washington, appelaient la communauté internationale à considérer « toutes les options » au soir du 23 février, ont été effacés par la réunion du Groupe de Lima le 25 février. Ces pays américains ont redit que la transition devait se dérouler « pacifiquement ».

Dans le patio du Palais fédéral, la question de l'intervention armée met mal à l'aise les députés les plus modérés. Delsa Solórzano, du parti Un Nuevo Tiempo (Un nouveau temps, centre droit), y est opposée : « L'intervention militaire, c'est celle de Cuba pour soutenir Nicolás Maduro », évacue-t-elle rapidement. L'aile droite de l'opposition, la plus radicale, piaffe, elle, d'impatience.

Le groupe parlementaire « 16 de julio » (16 juillet) a demandé ce mercredi 27 février à l'Assemblée nationale, « l'emploi d'actions militaires pacifiques qui permettent l'entrée de l'aide humanitaire au Venezuela », selon les mots du député Omar González du parti Vente Venezuela (« Viens Venezuela », libéral). Plus l'affrontement entre les deux pouvoirs se prolonge, plus les voix de ce groupe se font attendre alors que ses députés sont largement minoritaires. Il compte quatre députés sur 167 et neuf suppléants.

Américo De Grazia, du parti La Causa R (La Causa Radical), pourtant marqué à gauche, est lui aussi prêt à voter une telle loi « des deux mains ». Il est député de l'État de Bolivar, là où se trouve l'Arc minier de l'Orénoque avec ses mines gérées par des groupes armés. « Une assistance militaire est inévitable et nécessaire. Le Venezuela est occupé par l'ELN [Armée de Libération nationale, guérilla colombienne], les mafias… Et il ne faut pas croire qu'ils disparaîtront avec l'entrée de Guaidó à Miraflores. »

Les chavistes et l’épouvantail du conflit armé

Cette menace de l'arrivée sur le sol vénézuélien de forces étrangères est la pierre angulaire de la communication du gouvernement. Elle continue de l'être après le 23 février. « Le cheval de Troie » d'une intervention armée est censé avoir été déjoué. « Il faut assumer que nous sommes en guerre », a déclaré Freddy Bernal dimanche lors d'un entretien télévisé. Ce dernier, qui se présente comme le « protecteur » de l'État de Táchira (ouest), qui doit défendre cet État frontalier avec la Colombie, craint une autre « agression » à la frontière.

Les soutiens du président présentent régulièrement les miliciens comme la pièce maîtresse de leur défense. L'objectif du gouvernement est que ces civils armés, prêtant main-forte aux forces armées, soient deux millions d'ici avril. Ce bellicisme s'accompagne, non sans paradoxe, d'appels au dialogue.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale