Les Kurdes de Turquie victimes de violences de plus en plus meurtrières

Par Zafer Sivrikaya

Alors que le sud du pays brûle, la minorité kurde est victime d’une série d’attaques racistes alimentées par des rumeurs sur son rôle dans les incendies. Erdogan semble lui-même y donner crédit. Le HDP, parti de gauche pro-kurde, est menacé d’interdiction. Un vent mauvais souffle sur la société turque.

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Istanbul (Turquie).– Confrontée à des records historiques de chaleur, la Turquie est, depuis la fin du mois de juillet, la proie des flammes. Les incendies ravagent le sud du pays, et les très touristiques régions de Bodrum, Marmaris et Antalya sont particulièrement touchées. Un peu partout le long de la côte méditerranéenne se succèdent des images de touristes évacués à la hâte, traînant d’un air hagard leurs valises à roulettes.

Surtout, alors que des dizaines de milliers d’hectares se consument, les habitants mettent en cause la lenteur et le manque d’efficacité des services de l’État. L’opposition dénonce le manque d’avions bombardiers d’eau, seuls à même parfois de lutter efficacement contre les flammes.

Rapidement, dans cette consternation générale, une rumeur monte : autant de foyers d’incendie, au même moment, dans des zones si touristiques, c’est le résultat d’un sabotage, les terroristes du PKK (la guérilla kurde) et leurs soutiens infiltrés dans la population veulent brûler le pays. La rumeur folle fait le tour des réseaux, partagée des centaines de milliers de fois sur Twitter.

Dans les zones touchées, des groupes d’hommes prennent la rue, armés, contrôlant les identités. Les scènes de chasse à l’homme et de lynchages de prétendus incendiaires se multiplient: mieux vaut n’être pas kurde ou avoir une voiture immatriculée dans l’est du pays, sous peine d'être immédiatement suspecté.

Des habitants fuient les incendies de forêt à Mugla en Turquie le 3 août 2021. © Photo Ali Balli / Agence Anadolu via AFP Des habitants fuient les incendies de forêt à Mugla en Turquie le 3 août 2021. © Photo Ali Balli / Agence Anadolu via AFP

Pourtant, aucune revendication n’est émise par la guérilla, aucune arrestation effectuée, mais le président de la République, Recep Tayyip Erdogan, semble donner du crédit à la rumeur : « Si nous identifions des traces du terrorisme derrière ces événements, et nous avons des indications en ce sens, nous ferons le nécessaire, quoi qu’il en coûte », déclare le chef de l’État.

Vendredi 30 juillet, aux alentours de 19 heures, dans la très conservatrice ville de Konya, bastion de la coalition islamo-nationaliste au pouvoir, un homme pénètre dans la cour de la maison de la famille Dedeoglu. Kurdes, originaires de la ville de Kars, dans le nord-est du pays, les Dedeoglu sont installés à Konya depuis quinze ans et ils entendent y rester, même s’ils sont en butte à l’hostilité de leurs voisins.

« Ils jettent des feux d’artifice dans le jardin, montent à dix sur leur toit pour uriner en direction de notre maison [...] Ils disent qu’ils ne veulent pas de Kurdes ici, nous craignons pour notre sécurité », racontait Baris Dedeoglu au média en ligne Gazete Duvar, à la suite d’une violente agression qu’ils ont subie au mois de mai, quand une foule de plusieurs dizaines de personnes, certaines armées de couteaux et de barres de fer, a attaqué leur domicile, blessant gravement plusieurs membres de la famille.

La plupart des assaillants avaient été immédiatement relâchés, à l’exception de trois d’entre eux, dont une voisine, Ayse Keles, très brièvement incarcérée. C’est son frère qui, ce vendredi soir, fait irruption dans la cour, un sac en plastique à la main. Sur les images de la caméra de surveillance installée par les Dedeoglu depuis leur agression, on le voit sortir une arme du sac. La famille se précipite pour tenter de la lui retirer, il fait feu, achève froidement les blessés puis tente d’incendier la maison à l’aide d’un bidon d’essence qu’il va chercher dans sa voiture.

Sept membres de la famille ont été abattus. Dès le lendemain, les autorités comme la presse pro-gouvernementale balaient la thèse d’un crime raciste, évoquant un conflit entre voisins vieux de dix ans à propos d’un chat. « Le crime raciste est évident ! », fulmine Abdurrahman Karabulut, l’avocat de la famille. « Lors de l’agression du mois de mai, les assaillants se réclamaient ouvertement de l’extrême droite. Cela ne serait pas arrivé si les autorités avaient fait droit à la demande de protection que j’avais émise au nom de mes clients, ni si l’État ne laissait pas régner l’impunité et se multiplier les crimes racistes. »

Neuf jours auparavant, à vingt kilomètres de là, dans le village de Çarikli, c’était une autre famille kurde qui était attaquée par une foule de plus de cinquante personnes, blessant mortellement l’un de ses membres, Hakim Dal. La famille Dal était, elle aussi, victime depuis plusieurs années d’attaques racistes, mais la presse parlera d’un « conflit autour des lieux de pâturage ».

Un vent mauvais souffle sur la société turque, alimenté par les cercueils de soldats qui rentrent régulièrement dans le pays depuis le nord de la Syrie et le nord de l’Irak, où les autorités semblent plus que jamais décidées à régler militairement la « question kurde », et par les propos des dirigeants politiques.

« Ce pouvoir aime diviser, il se construit dans la polarisation et multiplie les divisions, entre religieux et laïcs, entre alévis [un culte hétérodoxe turc dérivé du chiisme – ndlr] et sunnites, entre Turcs et Kurdes. Face à cela, il faut que les partis d’opposition, les organisations de la société civile fassent front ensemble, pas seulement pour les Kurdes mais pour l’avenir de la démocratie dans ce pays », estime Hüda Kaya, députée du HDP, le parti qui rassemble les pro-Kurdes mais aussi la gauche turque.

HDP, bête noire du président Erdogan

Troisième force politique au Parlement, ce parti est devenu la bête noire du président Erdogan. Régulièrement désigné comme un « nid de terroristes », le HDP voit ses bureaux à travers le pays attaqués à intervalles réguliers.

Le 17 juin, un homme armé, partisan affiché de l’extrême droite (le parti ultranationaliste MHP fait partie de la coalition gouvernementale aux côtés de l’AKP d’Erdogan), faisait irruption dans les bureaux du HDP dans la ville d’Izmir. Espérant tomber sur une réunion, il ne trouva que la jeune Deniz Poyraz, employée du parti, qu’il cribla mortellement de six balles. Quelques jours plus tard, le 21 juin, la Cour constitutionnelle turque acceptait de se saisir du procès en dissolution du HDP, et de l’interdiction d’activités politiques de 450 de ses figures de premier plan, dont la députée Hüda Kaya.

Istanbul, le 17 juin 2021. Manifestation en hommage à Deniz Poyraz, tuée par un homme, partisan affiché de l'extrême droite, dans les bureaux du parti pro-kurde HDP de la province d'Izmir le même jour. © Photo par Zeynep Kuray / AFP Istanbul, le 17 juin 2021. Manifestation en hommage à Deniz Poyraz, tuée par un homme, partisan affiché de l'extrême droite, dans les bureaux du parti pro-kurde HDP de la province d'Izmir le même jour. © Photo par Zeynep Kuray / AFP

Pièce maîtresse du dispositif judiciaire contre le HDP, le procès dit de « Kobane » doit reprendre le 20 septembre. Cent huit personnes, dont l’ancien dirigeant charismatique du parti, Selahattin Demirtas, incarcéré depuis novembre 2016, y comparaissent. En octobre 2014, ils avaient appelé la population du pays à manifester contre l’immobilisme de la Turquie et son refus d’ouvrir la frontière pour laisser les volontaires participer à la défense de la ville kurde de Syrie face à l’avancée des troupes de l’État islamique. Des affrontements de rue entre manifestants, forces de l’ordre, milices d’extrême droite et islamistes kurdes avaient alors causé la mort de 46 personnes.

En dépit de l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme du 22 décembre 2020, qui juge que les déclarations faites à l’époque par Selahattin Demirtas entrent dans le cadre de la liberté d’expression, et ordonne sa libération et le paiement d’une amende en réparation du préjudice moral, l’ancien président du HDP et ses coaccusés sont poursuivis par la justice pénale turque. « Et ce n’est pas un hasard si ce procès ressort maintenant. Pourquoi avoir attendu sept ans pour juger ces faits ? Ce procès est destiné à ouvrir la voie à l’interdiction du HDP. Ils vont essayer de le bâcler en quelques mois puis d’interdire le parti en se basant sur ce procès », estime Ezgi Güngördü, avocate des accusés. 

« On tente de plonger le pays dans le chaos. Il faut garder la tête froide et ne pas tomber dans le piège », prévient Hüda Kaya, alors que le baiser de la mort donné par l’extrême droite à l’AKP en intégrant la coalition au pouvoir interdit au président Erdogan toute politique d’apaisement ou de retour au processus de paix.

Confronté à une chute importante de sa popularité, le leader turc peut être tenté de continuer à jouer la carte anti-kurde pour essayer de solidifier sa base, diviser l’opposition et distraire l’opinion des crises écologiques et économiques qui ébranlent le pays. Visiblement dépassé, il s’est finalement rendu dans la région touchée par les incendies, sans rien promettre de concret ni délivrer une de ces performances charismatiques dont il était coutumier par le passé.

Perché sur le toit d’un bus, il s’est contenté de jeter des paquets de thé à la foule comme autant d’extincteurs. « Erdogan est en train de perdre pied, il a un comportement de plus en plus erratique et irrationnel, cela peut devenir dangereux », s’inquiète la députée Hüda Kaya.

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