L’enquête sur le meurtre du journaliste slovaque Ján Kuciak s’accélère

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Après l’arrestation de quatre personnes suspectées d’avoir participé au meurtre du journaliste Ján Kuciak en février, les regards se tournent vers un homme d’affaires slovaque. À Bratislava, la mobilisation citoyenne ne faiblit pas.

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L’enquête sur le meurtre du journaliste d’investigation Ján Kuciak et de sa fiancée Martina Kušnířová, qui a bouleversé la Slovaquie en février dernier, s’est accélérée ces derniers jours. C’est un ancien policier du nom de Tomáš Szabó qui a abattu le jeune journaliste de 27 ans par balles le 21 février dans sa maison à Veľká Mača, cinquante kilomètres à l’est de Bratislava, où il avait été conduit par son cousin Miroslav Marček, un vétéran de l’armée slovaque, si l'on s’en tient aux derniers éléments de l’enquête en cours.

Le tueur à gages, qui a suivi un entraînement en Pologne dans une agence de sécurité privée, a été recruté par Alena Zsuzsová, par l’intermédiaire de Zoltán Andruskó, pour la somme de cinquante mille euros (plus vingt mille euros à l’intermédiaire). Quant à la compagne du journaliste, elle a simplement eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au moment. Ce sont les conclusions auxquelles est arrivée la justice slovaque à ce stade, après sept mois d’enquête, telles que présentées lundi lors d’une conférence de presse des responsables de l’enquête policière et de la procédure judiciaire.

L’affaire a connu un nouveau rebondissement mercredi 3 octobre au soir, quand le journal Denník N a rapporté que l’intermédiaire Zoltán Andruskó, dont la police a précisé qu’il se montrait coopératif, venait de désigner l’homme d’affaires slovaque Marian Kočner comme le commanditaire de l’assassinat.

Un peu plus tôt dans la journée, l’homme, déjà écroué depuis le mois de juin en raison de son implication dans une affaire d’escroquerie, avait été transféré dans la célèbre prison de Leopoldov – autrefois la plus grande prison du royaume de Hongrie – sans explications toutefois de la part du procureur spécial en charge de l’enquête. Selon les informations de plusieurs médias slovaques, la recruteuse du tueur était proche de Kočner et lui aurait servi d’interprète (slovaque-italien).

Dès le départ, la raison du crime n’a fait aucun doute ni pour la classe politique, ni pour la police, ni pour la justice : comme la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia quelques mois plus tôt, le 21 octobre 2017, c’est bien pour son travail que Ján Kuciak a été assassiné. Or sa dernière enquête, publiée le 9 février, visait précisément Marian Kočner, un homme d’affaires aussi riche que sulfureux, soupçonné dans diverses affaires de fraudes et qui avait déjà, par le passé, menacé le journaliste.

Une manifestation à Bratislava, le 16 mars 2018, après le meurtre du journaliste Ján Kuciak et sa fiancée. © Reuters / David W. Cerny Une manifestation à Bratislava, le 16 mars 2018, après le meurtre du journaliste Ján Kuciak et sa fiancée. © Reuters / David W. Cerny

Ces derniers rebondissements sont lourds de conséquences politiques. Robert Fico, l’homme fort du pays depuis 2006, qui avait dû abandonner son poste de premier ministre peu après le double meurtre, sous la pression de manifestations d’une ampleur inédite depuis la Révolution de velours en 1989, voit l’heure de la revanche sonner. « Les médias et l’opposition ont fait de notre parti le responsable de la mort du journaliste et de sa petite amie. L’enquête montre aujourd’hui qu’il s’agit d’un mensonge et que les accusés sont au contraire assez proches des politiciens de l’opposition », a-t-il réagi mercredi dans une vidéo postée sur sa page Facebook.

Celui qui avait dénoncé un « coup d’État » et qui emprunte volontiers à son voisin hongrois Viktor Orbán ses saillies conspirationnistes (à l’encontre du milliardaire George Soros), a désigné tour à tour ses adversaires : l’opposition, le président de la République Andrej Kiska, les journalistes et les organisations civiles.

Robert Fico va vite en besogne, malgré le refus de la justice de commenter les dernières informations parues dans la presse. Il est en effet trop tôt pour écarter la piste de la mafia calabraise, la 'Ndrangheta, qui avait été privilégiée par les médias slovaques immédiatement après le double assassinat. Car au moment où il a été tué, Ján Kuciak enquêtait sur plusieurs familles italiennes installées dans l’est de la Slovaquie, où elles s’adonnaient – parmi d’autres activités délictueuses et criminelles – à la fraude aux fonds européens pour l’agriculture. Le journaliste avait aussi et surtout mis en lumière les entrées de la Pieuvre jusqu’au sommet de l’État slovaque. (Son enquête inachevée a été publiée peu après sa mort par l’OCCRP auquel appartient Mediapart).

Vendredi soir, environ cinq mille personnes ont manifesté à Bratislava, la capitale de ce pays de cinq millions d’habitants, et quelques centaines dans d’autres villes du pays (Banská Bystrica et Košice). Elles ont répondu à l’appel du mouvement citoyen Pour une Slovaquie intègre (Za slušné Slovensko), à l’initiative de nombreuses manifestations antigouvernementales depuis le double meurtre, pour réclamer aux autorités le ou les noms des commanditaires du meurtre de Ján Kuciak et de Martina Kušnířová.

Outre l’enquête, les organisateurs du rassemblement ont dénoncé le jeu de chaises musicales aux postes gouvernementaux, en dépit de leurs mobilisations qui avaient contraint le premier ministre Robert Fico et son ministre de l’intérieur à la démission au mois de mars. « Six mois après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement, nous ne voyons aucune amélioration, bien au contraire, la situation s’est détériorée », constatent-ils, pointant du doigt, en particulier, la nomination de Denisa Saková à la tête du ministère de l’intérieur, qui passe pour être un relais de son prédécesseur, le très controversé Robert Kaliňák.

D’autant plus que son nouveau conseiller n’est autre que l’ancien chef de la police, Tibor Gašpar, poussé lui aussi à la démission par les manifestants. Autant de signaux envoyés par le pouvoir qui ne sont pas de nature à rétablir la confiance avec cette partie de la population, plutôt jeune et urbaine, mais pas uniquement.

« Ce pays nous appartient, pas à la mafia ni aux politiciens corrompus. Nous allons le reprendre ! » a lancé à la foule l’organisateur principal du rassemblement, Juraj Šeliga (Mediapart avait publié un entretien avec lui cet été). Pourtant, force est de constater que le SMER de Robert Fico, qui gouverne la Slovaquie depuis 2006 avec une seule interruption de 2010 à 2012, a recouvré ses forces depuis le meurtre de Kuciak, à coups de mesures sociales emblématiques, comme la gratuité des repas scolaires, et de promesses, comme l’inscription dans la Constitution d’un âge maximal de départ à la retraite.

Il continue de régner sur une vie partisane éclatée d’où émergent difficilement le parti libéral Liberté et Solidarité (SaS), le parti conservateur des “Gens ordinaires” (OĽaNO) et le parti fasciste de Marian Kotleba, Notre Slovaquie (ĽSNS). Et puis Fico a prévenu, un poil menaçant : une fois l’enquête terminée, le moment viendra de tirer au clair les événements qui ont suivi le meurtre du journaliste… et d’en tirer les conséquences pour les élections de 2020.

 

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