Corée du Nord: et si Trump avait raison?

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Réunis à Hanoï la semaine dernière, Kim Jong-un et Donald Trump ont échoué à trouver un accord de dénucléarisation. Leur sommet n’en reste pas moins riche d’enseignements. Car en dépit des ratés, la politique nord-coréenne de Trump est jugée positivement à Séoul.

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C’est ce mardi à 3 heures du matin que le fameux train vert olive de Kim Jong-un est entré dans la gare centrale de Pyongyang. Comité d’accueil au garde-à-vous, fleurs en papier, saluts de la main et mine fatiguée… Le « Leader suprême » nord-coréen a-t-il fait 120 heures de train aller-retour entre Pyongyang et Hanoï, à travers la campagne chinoise, pour rentrer les mains vides ?

Pas complètement. En dépit de l’absence d’accord avec Donald Trump la semaine dernière au Vietnam, les deux camps ont tout de même affiché leur détermination à poursuivre les discussions et à continuer de transformer une relation marquée par soixante-dix ans d’hostilités. À ce titre, l’annonce dès dimanche par Séoul et Washington de l’annulation de leurs exercices militaires massifs organisés chaque printemps est significative.

Kim Jong-un et Donald Trump ont échoué à trouver un accord de dénucléarisation. Mais le dialogue n'est pas rompu. © Reuters Kim Jong-un et Donald Trump ont échoué à trouver un accord de dénucléarisation. Mais le dialogue n'est pas rompu. © Reuters

Ces « jeux de guerre » (dixit Trump lui-même), baptisés Foal Eagle et Key Resolve, mobilisaient des centaines de milliers de soldats sud-coréens et américains. Ils provoquaient la fureur de Pyongyang, qui les considérait comme des préparatifs à une invasion. Ils ont été remplacés par des opérations réduites qui ont démarré lundi. Leur disparition est un geste important, tangible et utile pour améliorer la confiance entre Corée du Nord et États-Unis. Les tensions continuent de baisser.

Le sommet de Hanoï a eu pour avantage de faire connaître publiquement et précisément les exigences du régime en termes de levée des sanctions. Pyongyang veut la fin de la majeure partie des cinq résolutions votées entre 2016 et 2017 par le Conseil de sécurité (UNSC 2397, 2375, 2371, 2321 et 2270). Il s’agit des mesures les plus lourdes, celles qui affectent 90 % des exportations nord-coréennes.

On sait aussi à présent ce qu’offre le régime en échange : le démantèlement d’une partie de son complexe nucléaire vieillissant de Yongbyon, comprenant un réacteur au graphite de 5 MW, une usine de retraitement de combustible usé et un ensemble de centrifugeuses d’enrichissement.

Ceci laisse de côté de nombreuses autres installations, notamment un réacteur expérimental à eau légère, souligne le spécialiste Ankit Panda. Il existe aussi d’autres sites d’enrichissement dont le régime refuse de reconnaître l’existence. Washington exige des mesures de dénucléarisation beaucoup plus substantielles avant de lever les sanctions de 2016 et 2018.

Il n’est donc pas surprenant que les Américains n’aient pas accepté le deal mis sur la table par les Nord-Coréens. Il semble que chaque camp – Kim comme Trump – soit arrivé à Hanoï en surestimant ses propres capacités de persuader son interlocuteur.

Les mesures décidées ont cependant un impact, et les exigences nord-coréennes confirment que le régime est sous pression. Les élites de Pyongyang ont besoin d’une levée des sanctions, alors que leur économie montre des signes d’asphyxie. Les exportations de matières premières désormais interdites se sont effondrées. Le PIB nord-coréen aurait chuté de 3,5 % en 2017 et pourrait s’être contracté de 5 % en 2018, selon un récent rapport sud-coréen.

En 2018, le régime a procédé à au moins soixante-dix purges d’apparatchiks corrompus dans l’objectif de confisquer leurs économies et de remplir les caisses de l’État, affirme à Séoul l’ONG North Korea Strategy Center, qui vient de publier un rapport fondé sur les témoignages d’une vingtaine de hauts responsables nord-coréens. Ces purges ciblent aussi ceux qui s’opposent aux récentes ouvertures diplomatiques de Kim Jong-un, affirme à Mediapart Ruby Woo, représentante de l’ONG.

Ces opposants sont « des membres de l’élite qui ont peur de perdre leur pouvoir à cause de ces changements. La majorité d’entre eux sont des militaires », estime la chercheuse. Elle affirme cependant que le pouvoir de Kim Jong-un reste solide.

Un invraisemblable incident soulève à ce sujet de nombreuses interrogations : quatre jours avant le sommet, un commando d’hommes asiatiques parlant coréen avec l’accent du Nord a attaqué l’ambassade nord-coréenne à Madrid, ligoté le personnel, puis pris la fuite avec des ordinateurs.

Extraordinaire coïncidence : Kim Hyok-chol, l’ancien ambassadeur nord-coréen en Espagne, est… l’actuel négociateur du régime chargé des relations avec les États-Unis. Faut-il voir dans cette opération le signe des luttes entre des factions à Pyongyang, faucons (représentés par le redoutable général Kim Yong-chol, présent à Hanoï) contre partisans d’une ouverture ?

Toujours est-il que Kim Jong-un a besoin de lever les sanctions pour relancer son économie, remplir ses promesses d’amélioration des conditions de vie de sa population et ainsi assoir sa légitimité. Il a pris des risques en allant à Hanoï, et sa presse officielle s’est d’ailleurs montrée inhabituellement transparente, en suivant le sommet au jour le jour. L’échec de la rencontre le met dans une position inconfortable.

Quant à Trump, quelles que soient les raisons qui l’ont poussé à adopter sa stratégie actuelle (égo démesuré, quête d’un Nobel, considérations de politique intérieure…), force est de reconnaître que sa politique nord-coréenne depuis 2018 est fondamentalement correcte. Une approche « top-down », qui consiste à s’adresser directement à Kim Jong-un, le seul capable de décider d’opérer un véritable virage stratégique, est sans doute la seule qui puisse fonctionner.

Certes, le président américain aurait pu et aurait dû trouver à Hanoï des compromis sur des sujets moins ambitieux, comme l’échange de bureaux de liaison ou une déclaration symbolique de fin de la guerre de Corée.

Mais en évitant de fâcher le régime, en traitant le dictateur nord-coréen comme un interlocuteur légitime, en montrant qu’il est prêt à transformer radicalement une relation avec Pyongyang caractérisée par une immense méfiance, Trump laisse la porte ouverte à une possible solution. Quand il fait miroiter des investissements économiques massifs, il touche juste. Les négociations ne sont pas terminées.

Donald Trump a aussi raison de se féliciter de l’arrêt depuis fin 2017 des essais nucléaires et balistiques nord-coréens. Ce gel ralentit le programme nucléaire du régime, qui ne possède pas encore de missile intercontinental capable de frapper de façon fiable le territoire américain avec une ogive. Pyongyang reste « au seuil » de la dissuasion nucléaire.

Les différences de positions entre États-Unis et Corée du Nord « devraient être surmontables, mais cela nécessitera du temps et plus d’efforts concertés », veut croire l’expert nucléaire américain Siegfried Hecker. « Tant que la Corée du Nord cesse les essais, nous avons le temps de trouver un compromis ; mais cela nécessite clairement une forme d’allègement des sanctions. »

En Corée du Sud, la politique trumpienne a suscité un renversement politique inédit. Les progressistes sud-coréens, partisans d’un rapprochement avec le Nord, chantent les louanges du président américain… tandis que la droite dure sud-coréenne, qui applaudissait la rhétorique guerrière de Trump en 2017, partage à présent le profond scepticisme des démocrates américains.

À Séoul, l’échec du sommet a été vécu comme une catastrophe. Le gouvernement a été pris par surprise. Les sanctions restant en place, le président Moon Jae-in ne peut pas relancer la coopération économique avec le Nord. Sa stratégie, qui consiste à ancrer le voisin nordiste dans l’économie régionale pour développer des leviers et changer le pays de l’intérieur, est en péril. L’élan du rapprochement intercoréen est coupé.

Moon Jae-in entend reprendre son bâton de pèlerin et son rôle de médiateur entre Kim et Trump, rôle qui lui a tant réussi en 2018. Mais la tâche s’annonce ardue. Et l’empressement de la Corée du Sud à se rapprocher du Nord, au risque de faire des compromis trop grands sur le nucléaire, suscite déjà la méfiance des chancelleries occidentales.

La suite ? Elle dépendra en partie de l’attitude de la Chine et de la Russie face aux sanctions. Les deux puissances voisines, fatiguées de l’intransigeance américaine, pourraient accepter de desserrer l’étau autour de la Corée du Nord, pour éviter une instabilité trop grande à leurs frontières. Une diplomatie faite de « petits pas » plutôt que de big deal, de compromis patiemment élaborés et vérifiables, de mesures destinées à améliorer la confiance semble être la seule solution. Trump y est-il prêt ?

Depuis Hanoï, les médias officiels nord-coréens ont en tout cas évité toute critique visant Washington, une retenue qui montre que Pyongyang privilégie toujours l’option du dialogue. Et en Corée du Sud, beaucoup espèrent que le calendrier électoral américain ne viendra pas perturber un processus qui est vu comme une opportunité historique de parvenir, enfin, à une solution au problème nord-coréen.

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