A la frontière turco-grecque, les migrants sont piégés par les fausses promesses d’Erdogan

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En annonçant l’ouverture de ses frontières avec l’Europe, la Turquie a fait affluer des milliers de migrants vers la frontière grecque. Démunis, ceux-ci sont coincés entre l’intransigeance des policiers turcs et la violence des forces de sécurité grecques.

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Édirne (Turquie), de notre envoyé spécial.– Doyran est un peu l’appartement témoin du grand chambardement migratoire provoqué par la Turquie. Sous la belle lumière d’un printemps précoce, le hameau turc, avec ses maisonnettes blanches, ses odeurs de feu de bois et le cours majestueux du fleuve Meriç (Évros en grec) tout proche, semble presque paisible.

Quelque 200 migrants se sont égaillés dans le pré et le bois bordant le fleuve qui marque la frontière entre Grèce et Turquie, regroupés par affinités familiales, ethniques ou nationales, à l’abri d’une bâche coupe-vent ou au coin d’un feu.

Les Afghans sont ici majoritaires, mais on croise aussi des Pakistanais, des Syriens, des Somaliens, des Marocains. Des bienfaiteurs turcs viennent de temps à autre distribuer de la nourriture, dans un calme relatif. La police est invisible.

Les récits des migrants démentent cependant les apparences bucoliques du lieu. « Quand on a entendu à la télé que la Turquie ouvrait les portes de l’Europe, on a donné tout ce qu’on avait pour venir ici », affirme Muhammed Husseini, un Afghan de 32 ans originaire de Kaboul, arrivé à la frontière grecque avec sa femme et ses cinq enfants en provenance de Denizli, dans le sud-ouest de la Turquie, où la famille vivait depuis sept mois.

Un petit groupe de migrants manifeste aux cris de « Ouvrez la frontière » à Doyran, un hameau turc proche de la frontière grecque. © NC Un petit groupe de migrants manifeste aux cris de « Ouvrez la frontière » à Doyran, un hameau turc proche de la frontière grecque. © NC

Dans les heures qui ont suivi la mort de 34 soldats turcs sous les bombes du régime syrien à Idlib, la dernière enclave syrienne tenue par l’opposition, Ankara a annoncé, vendredi 28 février, l’ouverture de ses frontières avec l’Europe – de fait seulement avec la Grèce – pour tous les étrangers désireux de quitter son territoire.

Une façon de pousser les pays occidentaux à assumer leurs responsabilités tant sur le plan humanitaire (accueillir davantage de réfugiés) que diplomatique, voire militaire, alors que la chute d’Idlib fait peser la menace d’une nouvelle vague de réfugiés syriens déferlant sur la Turquie, qui en accueille déjà 3,7 millions. Un contre-feu commode, aussi, pour détourner l’attention de l’opinion publique turque des pertes croissantes de son armée dans le conflit syrien.

Mais cinq jours plus tard, la famille Husseini est toujours là, les promesses du gouvernement turc n’engageant évidemment pas les gardes-frontières grecs. En trois endroits, elle a tenté de traverser l’Évros. En vain. « Les Turcs nous ont fait dépenser tout notre argent pour nous convoyer d’un endroit à l’autre le long de la frontière, s’exclame l’épouse de Muhammed, Zahra, 30 ans. Pendant ce temps, nos enfants passent les nuits en tremblant de froid. »

« Maintenant, nous sommes bloqués ici, sans possibilité d’aller vers l’avant ni les moyens pour revenir en arrière », se lamente Muhammed. L’aînée des Husseini, Sara Raini, ne cache pas, pour sa part, sa colère : « C’est le président [turc, Recep Tayyip Erdogan – ndlr] qui nous a mis dans cette situation, en affirmant que la frontière était ouverte. C’est à lui maintenant de nous redonner une maison. »

Ghasem Rezai, un Afghan de 18 ans originaire de Ghazni, a tenté dimanche soir la traversée de l’Évros. Mais l’aventure a mal tourné. « La police turque m’a installé sur un bateau. On était six. On est passés de l’autre côté, mais on s’est fait attraper dans les bois par un agent grec », relate le jeune homme, arrivé à Doyran avec une vingtaine de membres de sa famille depuis Samsun, dans le nord de la Turquie. 

« On nous a emmenés en voiture jusqu’à une prison où on nous a gardés pendant un jour et une nuit. Là-bas, on nous a battus à coups de bâtons, on nous a pris tout ce qu’on avait, on nous a déshabillés et on nous a renvoyés en Turquie », poursuit-il. Le garçon ne présente toutefois pas de traces probantes des coups reçus.

Une famille de migrants arrive en marchant aux abords du poste-frontière gréco-turc de Pazarkule. © NC Une famille de migrants arrive en marchant aux abords du poste-frontière gréco-turc de Pazarkule. © NC

Deux autres migrants, de nationalités différentes et interrogés séparément, confirment avoir été incités à traverser le fleuve par les forces de sécurité turques sur des embarcations mises à leur disposition gratuitement. Ils évoquent eux aussi les passages à tabac. L’un d’eux présente des traces de brûlures aux mains, selon lui causées par un pistolet à impulsion électrique (Taser) utilisé par les agents grecs à son encontre.

Pour atteindre la frontière grecque, la famille de Ghasem dit avoir négocié un convoyage par minibus pour 4 000 TL (600 euros) depuis Samsun. Appartenant à l’ethnie Hazara, persécutée par les talibans, le clan a d’abord fui en Iran.

« On travaillait dans l’industrie plastique, à Téhéran. Mais là-bas, on n’avait pas de droits : on ne pouvait pas acheter de maison, ou de voiture, ou même de mobylette, on ne pouvait pas vivre décemment », se souvient Yunes Dowlati, 58 ans. 

La famille a ainsi poursuivi sa migration, un premier membre s’installant en Turquie en 2011, jusqu’au dernier, arrivé il y a six mois. Mais la dégradation de la situation économique dans leur nouveau pays d’accueil les pousse aujourd’hui à poursuivre plus à l’ouest. 

« À cause de la crise, mon fils ne trouve pas de travail. Moi, ça m’est déjà arrivé trois fois qu’on ne me paie pas à la fin d’un travail, affirme le quadragénaire Reza Dowlati. Depuis le début, la raison pour laquelle on fait tout ça, c’est qu’on veut donner un avenir à nos enfants, qu’ils puissent faire des études. »

Le groupe des migrants de Doyran comprend aussi des jeunes célibataires voyageant en petits groupes et venus en Turquie dans le seul but d’atteindre l’Europe, comme Simo, un Marocain âgé de 28 ans, arrivé il y a huit mois à Istanbul avec cinq compatriotes et deux Algériens. 

« On était en contact avec un passeur, mais ça ne s’est pas fait. Alors, quand on a appris que la frontière s’ouvrait, on a pris un taxi et on est venus jusqu’ici. Enfin, comme on n’avait plus d’argent, on a fait les trente derniers kilomètres à pied », déclare le jeune homme, originaire de Casablanca.

« Maintenant, ça fait cinq jours qu’on dort avec la terre pour lit et le ciel pour couverture. On a le moral à zéro, et si on ne trouve pas de solution, on devra rentrer à Istanbul en marchant », soit une randonnée de 240 km, ajoute-t-il.

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