Asie Reportage

Chine: la mémoire du massacre de Tiananmen est en voie d'effacement

Vingt-huit ans après le massacre de juin 1989, l’événement est toujours tenu sous le boisseau par les autorités chinoises. Mediapart a rencontré des familles qui se battent encore pour la vérité.

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Elodie Goulesque

5 juin 2017 à 09h36

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Pékin (Chine), correspondance.-  « Ce n’est pas possible. » Voilà ce que répond Feng Youxiang, 64 ans, lorsqu’on lui demande ce qu’il compte faire si le gouvernement chinois continue à nier « l’incident du 4 juin » 1989. C’était il y a 28 ans. Dans la nuit du 3 au 4 juin, à Pékin, l’armée chinoise marchait sur la place Tiananmen et ses alentours, faisant des centaines voire plus d’un millier de morts par balles ou écrasés sous les chars. Parmi les victimes, la femme de Feng Youxiang. « Nous habitions dans le quartier, à Muxidi, mon fils était malade et nous sommes partis à vélo pour chercher un médecin. Quand nous sommes revenus, nous avons entendu des tirs et tout le monde nous a dit de nous mettre à l’abri. » Mais le couple n’en a pas eu le temps. Il a été touché d’une balle dans la jambe, elle a reçu une balle dans la tête. Elle est morte sur le coup.

Les gouvernements successifs n’ont jamais reconnu la responsabilité de l’État dans cette répression contre des étudiants qui voulaient une Chine plus juste, plus démocratique et moins corrompue. « Tous les slogans disaient “Vive le parti, à bas la corruption” », explique Feng Youxiang. Comme de nombreuses victimes ce soir-là, lui et sa femme n’avaient jamais pris part aux manifestations qui se tenaient à Pékin et à travers toute la Chine depuis une cinquantaine de jours. Ce sont des victimes « collatérales » de la répression que Deng Xiaoping et Li Peng, premier ministre à l’époque, ont décidé d’exercer sur ces jeunes Chinois considérés par l’État comme des « contre-révolutionnaires ».

La décision de faire intervenir ou non l’armée a provoqué à l'époque de nombreux débats au sein du parti communiste. Mais certains politiques haut placés ont préféré la manière forte, comme le révèle le livre The Tiananmen papers qui dévoile des documents officiels ayant fuité après le massacre. Les mots du vice-président Wang Zhen, le 2 juin, laissent peu de place au doute quant aux intentions du gouvernement : « Les bâtards ! Pour qui se prennent-ils ? […] N’est-ce pas le but de l’armée de libération populaire d’attraper ces contre-révolutionnaires ? […] Quiconque tente de renverser le parti communiste mérite la mort et pas de funérailles ! »

Vingt-huit ans plus tard, difficile de savoir ce que ressent Feng Youxiang. Lui dit ne pas éprouver de haine contre l’État. Il semble même défendre le parti communiste : « À l’époque, le gouvernement était divisé et ne savait pas quoi faire pour stopper ce mouvement. Beaucoup de proches de Mao Zedong étaient contre l’usage de la force… Même Mao n’aurait jamais fait ça. » Le sexagénaire, toujours en forme, vit dans une maison modeste de la banlieue rurale de Pékin. Chez lui, il n’y a aucune photo, aucun objet qui n’aurait pas d’utilité. Fumant cigarette sur cigarette, il explique malgré tout que le gouvernement n’avait aucun droit de tirer sur le peuple. Lorsqu’on lui demande quel sentiment l’habite depuis ce jour où il a perdu sa femme, il n’a qu’un mot : « La peine. » Il reprend : « Nous sommes des laobaixing, des gens du peuple. Nous ne sommes pas des criminels mais des victimes. »

Ce rescapé fait partie de l’association Les Mères de Tiananmen. Fondé au début des années 1990, ce groupe de familles de victimes comptait à l’époque 27 membres. Au fil des ans, les troupes se sont étoffées, allant jusqu’à 136 adhérents. Mais aujourd’hui, beaucoup d’entre eux sont décédés ou malades. Dans une lettre publiée en 2016 à la date anniversaire du massacre, l’association annonçait le décès de 41 de ses membres et attirait l’attention sur un point : malgré les années, le combat continue et ne cessera que lorsque le gouvernement reconnaîtra ce qu’il s’est passé. Une mention spéciale est adressée aux jeunes générations : « Nous parlons avec notre amour maternel immense et nous déclarons publiquement aux futures générations : ne succombez pas à la brutalité, battez-vous contre les forces du mal avec courage, la justice triomphera ! Le massacre du 4 juin sera gravé à jamais dans l’histoire du monde et aucun pouvoir ne peut effacer cela ! »

Cette lettre est signée par chaque membre de l’association. Pour écrire un tel texte en Chine aujourd'hui, il faut un courage et une détermination immenses. Certains en subissent d’ailleurs les conséquences, comme Zhang Xianling, l’une des figures fortes des Mères de Tiananmen : « Chaque année, aux alentours du 25 mai, les autorités viennent me voir et me demandent de ne pas parler aux journalistes. Je refuse, donc ils postent des gens à côté de mon ascenseur, en bas de mon immeuble et il y a des voitures de police qui me suivent partout pour s'assurer que je ne communique pas avec la presse », explique-t-elle.

Difficile de transmettre la mémoire de Tiananmen aux générations suivantes lorsque la pression est si grande. Mais petit à petit, le passage de relais se fait. Certains membres de l’association, aujourd’hui trop âgés, laissent la place aux parents plus jeunes ou plus en forme pour répondre aux interviews. C’est le cas de Di Mengqi, qui parle à des journalistes étrangers pour la première fois. Lorsqu’elle évoque le décès de son fils, Wang Hongli, elle ne peut retenir ses larmes. Pressant les photos du jeune homme de 21 ans entre ses mains, elle se remémore lentement les événements de cette nuit-là.

Accompagnant ses paroles de gestes, elle explique : « Wang rentrait du travail à vélo lorsqu’une balle l’a transpercé du côté droit de l’abdomen avant de ressortir de l’autre côté. » Sa famille s’est inquiétée de ne pas le voir rentrer à la maison et n’a été prévenue que le lendemain, le 4 juin, de ce qui s’était passé. Ils ont ensuite dû se rendre à l’hôpital pour identifier le corps. « Mon fils n’avait rien fait de mal ou d’illégal », affirme Di Mengqi.

« Qui oserait aujourd’hui s’opposer au parti communiste ? »

Pour cette première interview, elle est venue accompagnée de sa fille, âgée de 45 ans, qui accepte de répondre aux questions mais ne souhaite pas que son identité soit révélée. Elle ponctue les réponses de sa mère quand la mémoire lui fait faux bond. Elle avait 17 ans à l’époque : « Mon frère, c’était mon modèle. Il étudiait beaucoup et avait un si bon caractère. Sa mort est injuste. » Quand on lui demande si elle est prête à continuer le combat de ses parents, lorsqu’ils n’en auront plus la force, pour faire vivre la mémoire de son frère, elle répond, sans hésitation : « Bien sûr… c’est ma famille. » Elle a aujourd’hui un fils, « qui a à peu près l’âge de Wang quand il a été tué », mais elle avoue ne pas évoquer ce sujet avec lui : « Il sait qu’il y a un oncle… qui est mort. »

Malgré les années, la mémoire est au moins aussi forte et vive que la peine de ces familles. Le combat d’une vie qui pourrait être apaisé si trois choses seulement étaient accomplies par le gouvernement : expliquer ce qu’il s’est vraiment passé ce soir-là, donner la liste des noms des victimes (le nombre réel de morts n’a jamais été révélé) et condamner les responsables de ce massacre. Depuis 28 ans, les revendications des Mères de Tiananmen sont les mêmes. Depuis 28 ans, elles ne reçoivent aucune réponse de la part du gouvernement chinois. « Si une voiture percute quelqu’un, il y a une explication, un responsable. Nous voulons la même chose : que le gouvernement nous explique ce qu’il s’est passé pour la mort de notre fils, ajoute Di Mengqi. En tant que mère, je n’oublierai jamais, que ce soit après 28 ans ou même après 82 ans ! Quoi qu’il arrive, nous continuerons à nous battre. »

Pour l’ancienne génération, il est difficile de comprendre pourquoi l’armée a tiré sur la foule : « Je suis née en 1946, explique Zhang Xianling, la Chine a été libérée en 1949 sans aucun coup de feu, je ne comprends pas pourquoi ils ont tiré sur des innocents. » Quelle sera la compréhension des plus jeunes alors que la plupart d’entre eux n’ont jamais entendu parler de cette nuit du 4 juin ? Dans les livres scolaires, cet événement n’est pas mentionné. À l’université, la plupart des manuels y consacrent seulement 4 pages sur plus de 500. « J’ai une amie qui m’a raconté qu’à l’école, la maîtresse de sa petite fille parlait toujours des dates de l’histoire chinoise : quand les Japonais ont fait ci, quand les Américains ont fait ça, etc. Un jour, sa petite fille a demandé ce qu’il s’était passé le 4 juin 1989. Dans la classe, tout le monde a rigolé et la maîtresse n’a pas répondu », se souvient Zhang Xianling.

Car malgré tous les efforts des familles de victimes, si le gouvernement chinois a décidé d’effacer un événement de la mémoire collective, il peut y mettre les moyens. Les familles interviewées pour cet article espèrent toutes que le président chinois Xi Jinping, arrivé au pouvoir en 2012 et qui prône un renouveau du parti, pourra faire un geste. Selon Louisa Lim, auteure du livre The people’s Republic of Amnesia, Tiananmen revisited et conférencière à l’université de Melbourne en Australie, il n’y a pourtant aucun signe d’encouragement : « La mémoire est surtout vivante en dehors de Chine. Hong Kong est le seul endroit en Chine où il y a des célébrations publiques, mais depuis quelques années, on constate beaucoup plus de répression sur les commémorations, même dans un cadre privé. Il y a une stratégie pour renforcer le contrôle sur l’histoire de la Chine. » 

Lors de l’écriture de son livre, l’ancienne journaliste de la BBC a fait un test. Elle s’est rendue dans quatre campus universitaires à Pékin et a montré à des étudiants la célèbre photo (ci-dessous) d’un homme qui fait face aux chars près de Tiananmen. Sur 100 personnes interrogées, 15 seulement savaient de quoi il s’agissait.

Place Tiananmen, le 5 juin 1989. © Reuters

Mais pourquoi le gouvernement chinois souhaite-t-il faire oublier ce douloureux épisode ? Quelles seraient les conséquences d’une reconnaissance du massacre de Tiananmen alors que, 28 ans plus tard, l’une des plus grandes « menaces » officielles reste les familles qui souhaitent simplement faire le deuil de leurs proches ? « La réponse la plus évidente, c’est que la mémoire “active” est une menace pour le discours officiel du parti communiste. Si l’on questionne les décisions prises par le parti sur cet événement, alors c’est tout un enchaînement de remises en question qui risque d’éclater », explique Louisa Lim.

Dans une Chine qui vit aujourd’hui un retour en arrière sur la question des droits de l’homme ou des libertés individuelles et qui ne laisse aucune place à l’imprévu, difficile donc de croire que quoi que ce soit va changer. Le contexte actuel est plutôt tendu dans le pays, notamment à la suite de la campagne anticorruption du président Xi Jinping qui a permis de « purger » le parti ou encore des arrestations massives d’avocats des droits de l’homme.

Seuls l’espoir et l’amour pour leurs proches assassinés il y a 28 ans donnent le courage de continuer à se battre à Zhang Xianling, Di Mengqi et Feng Youxiang. Car comme le dit simplement Feng : « Qui oserait aujourd’hui s’opposer au parti communiste ? »


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