La crise du BTP saoudien rejaillit sur l’Inde

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Le gouvernement Modi est en train d’organiser le rapatriement de dix mille ressortissants indiens ayant perdu leur emploi dans la monarchie pétrolière, actuellement bloqués dans des camps de réfugiés. Beaucoup travaillaient sur des chantiers d’infrastructures qui ont été gelés par la crise économique.

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Bombay (Inde), de notre correspondant.-  L'affaire Saudi Oger est en train de faire le tour de la planète. Depuis la fin 2015, cette entreprise de bâtiment et travaux publics (BTP), connue en France à travers sa filiale d'ingénierie Oger International, a mis sur le carreau plusieurs milliers d'employés en Arabie saoudite, où se trouve son siège social. Certains ont été licenciés du jour au lendemain, d'autres ne touchent plus leur salaire. Au total, ce sont plus de 31 000 salariés, sur un effectif global de 58 000, qui se retrouvent au chômage, dont une majorité de ressortissants d'Inde, du Pakistan et du Bangladesh, mais aussi d'Asie du Sud-Est et des Philippines.

Comment en est-on arrivé là ? La réponse se trouve dans les barils de pétrole. Tombé en février à moins de 30 dollars, le prix de l'or noir a fait fondre les recettes du royaume saoudien et si une embellie a été observée au printemps, le baril vient de repasser sous les 40 dollars, soit une chute de 60 % en deux ans qui laisse craindre une crise durable dans le pays. Pour le moment, le roi Salman n'a d'autre choix que de fermer le robinet des dépenses publiques pour éviter un dérapage incontrôlé du déficit. C'est ainsi que les grands chantiers d'infrastructures ont été stoppés, tandis que les projets encore dans les cartons ont été renvoyés aux calendes grecques.

Officiellement, Saudi Oger a arrêté ses grues et ses bulldozers à cause des factures que l'État n'honore plus mais selon des sources internes citées par le site d'information Arab News, l'entreprise, dont le capital est contrôlé par Saad Hariri, ancien premier ministre du Liban, connaît de graves problèmes de gestion. Cinq énormes chantiers sont en tout cas à l'arrêt : le centre culturel Roi Abdulaziz de Dhahran, érigé pour le compte du conglomérat pétrolier national Aramco, dont le coût est évalué par le magazine Construction Week à 480 millions de dollars ; la gare Haramain de Djeddah, située sur la future ligne de TGV La Mecque-Médine et réalisée pour les chemins de fer saoudiens ; la cité financière Roi Abdullah de Riyad et son monorail, financés par la caisse de retraite des fonctionnaires ; et enfin le palais des congrès de Djeddah, destiné au ministère des finances.

Des travailleurs indiens devant les bureaux de Saudi Oger à Riyad, le 3 août 2016. © Reuters Des travailleurs indiens devant les bureaux de Saudi Oger à Riyad, le 3 août 2016. © Reuters
Tous les majors du BTP sont évidemment touchés par la crise, à commencer par le numéro un, le groupe Saudi Ben Laden. Bâtisseur favori de la famille royale, ce dernier construit actuellement une gigantesque tour de Babel composée de douze gratte-ciel collés les uns aux autres à La Mecque, pour 3,5 milliards de dollars. Il vient d'annoncer un plan social frappant 77 000 salariés. Le tiers de ses effectifs !

Si cette situation commence à faire du bruit, c'est qu'elle s'est brusquement détériorée au début de l'été dans les camps de fortune où beaucoup d'ouvriers se sont réfugiés, faute de pouvoir regagner leur pays d'origine. Plusieurs capitales asiatiques se sont brusquement réveillées et envoient des vivres en catastrophe, en attendant d'organiser des rapatriements de masse. Manille a été la première à réagir, en dépêchant sur place une délégation, fin juillet, afin de fournir à ses ressortissants une assistance financière d'environ 400 euros par tête.

Début août, c'est Delhi qui a lancé le branle-bas de combat. Il faut dire que la diaspora indienne en Arabie saoudite se chiffre à trois millions de personnes et qu'au moins 10 000 Indiens seraient actuellement bloqués dans le royaume, dont environ 2 500 salariés de Saudi Oger. À travers ses représentations diplomatiques et moyennant l'aide de plusieurs associations humanitaires, l'Inde distribue des rations de nourriture qui se comptent en dizaines de tonnes. « Il n'est pas question que nos concitoyens dorment le ventre vide », a promis la ministre des affaires étrangères, Sushma Swaraj, dont la principale tâche consiste maintenant à démêler l'imbroglio administratif qui empêche les expatriés de quitter le sol saoudien.

L'Inde a déjà été confrontée à ce genre de situation dramatique mais jamais pour des raisons économiques dans un pays en paix. En 2015, elle avait dû rapatrier 43 000 personnes du Népal, après deux tremblements de terre successifs, et 4 600 autres du Yémen, en raison de la guerre civile. En 2014, c'est encore la guerre qui avait entraîné des sauvetages massifs : 1 000 environ en Ukraine, et 7 000 en Irak. La plus grosse opération de rapatriement reste celle effectuée en 1990, pendant la guerre du Golfe. Cette année-là, il avait fallu faire rentrer du Koweit 170 000 Indiens.

En Arabie saoudite comme dans d'autres monarchies de la région, la loi interdit aux ouvriers qui ne sont plus payés d'obtenir le renouvellement de leur titre de séjour, l'iqama. Sans ce papier, les immigrés voient automatiquement leur couverture sociale suspendue et leur compte en banque gelé. En outre, le système dit du kafala permet à l'employeur de conserver leur passeport, ce qui les empêche, non seulement de chercher un emploi ailleurs, mais surtout de quitter le pays. « C'est là tout le nœud du problème », dénonce l'ONG Human Rights Watch, qui avait tiré la sonnette d'alarme il y a déjà longtemps contre un pays « où les migrants sont exploités de manière endémique ».

L'an dernier, Amnesty International India avait pour sa part estimé qu'en Arabie saoudite, « un employé sur trois reçoit son salaire de manière irrégulière » et beaucoup sont « sous-payés », alors qu'ils ont des horaires de travail dépassant les normes internationales. Le gouvernement Modi est en train de négocier avec Riyad des visas de sortie pour les Indiens mais à l'avenir, estime Amnesty International India, il vaudrait mieux contrôler les agences qui recrutent les travailleurs immigrés à l'étranger.

Repris en novembre 2015 par le quotidien The Hindustan Times, cet état des lieux avait suscité la colère de l'ambassadeur d'Arabie saoudite en Inde. Saud Al Sati avait alors dénoncé « la mauvaise foi » d'un rapport donnant « une image négative » de son royaume. Il avait rappelé que sur dix millions d'expatriés, les Indiens forment la plus grande communauté, et assuré qu'il y avait parmi eux « des centaines de milliers de hauts diplômés », médecins, ingénieurs, cadres du secteur de la high-tech…

Pour l'Inde, l'enjeu est de taille. À Delhi, le ministère des affaires étrangères souligne que les pays du Golfe captent 96 % des Indiens partant travailler à l'étranger et que ces derniers réinjectent près de 70 milliards de dollars dans l'économie du sous-continent chaque année. Pour l'Arabie saoudite aussi, cette affaire risque de marquer un tournant. Comme l'a rappelé au printemps la Saudi Gazette, la population active saoudienne est composée à 65 % d'étrangers et dans le secteur privé, cette proportion dépasse les 80 %. Le royaume, où sept habitants sur dix ont moins de trente ans, est donc très loin des objectifs qu'il s'était fixés en 2011, en lançant son programme de nationalisation des emplois. Chez les jeunes Saoudiens, le taux de chômage frôle aujourd'hui les 30 %.

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