Le Portugal en pleine austérité Analyse

Portugal: sévèrement battu, le PS fait face à des choix difficiles

Le PS est le grand perdant des élections portugaises qui reconduisent la coalition sortante de centre-droit, qui ne disposera pourtant pas de majorité absolue au parlement. Des choix difficiles attendent les socialistes portugais. Surprise du scrutin : la forte poussée du Bloco, coalition de gauche radicale, qui dépasse les 10 %.

Philippe Riès

5 octobre 2015 à 13h52

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Si la victoire, mais sans majorité absolue, de la coalition de centre-droit était attendue, c’est l’ampleur de la défaite du PS portugais dans les élections législatives du 4 octobre qui peut surprendre. Mais elle place, paradoxalement, le parti d’Antonio Costa en position charnière, dans une Assemblée de la République où les formations de gauche disposent désormais d’un avantage arithmétique sans pouvoir gouverner ensemble. L’exception portugaise, qui voit une équipe sortante survivre tant bien que mal à quatre années et demie « d’austérité » sous « intervention » étrangère, ne détonne donc pas dans le paysage sinistré de la social-démocratie européenne.

Selon les résultats quasi définitifs, la coalition du PSD du premier ministre Pedro Passos Coelho et du CDS de son partenaire Paulo Portas obtient 38,55 % des suffrages exprimés, et 104 députés, loin des 116 mandats nécessaires pour une majorité absolue. Toutefois, le revers du PS est si net, avec seulement 32,38 % et 85 sièges, que le président de la République Anibal Cavaco Silva, dont le rôle va être décisif dans la période d’incertitude politique qui s’ouvre, devrait logiquement convier le chef du gouvernement sortant à former un gouvernement minoritaire.

Cela s’est déjà produit à plusieurs reprises depuis le rétablissement de la démocratie en 1974-75. Avec une abstention record (43,07 %), effaçant même des tablettes le chiffre de 2011, le mandat des « vainqueurs » apparaît toutefois précaire et sans doute provisoire.

Les résultats du vote du 4 octobre © Expresso

Dès dimanche soir, Pedro Passos Coelho, tout en revendiquant une « victoire sans équivoque », a lancé un appel à Antonio Costa, invoquant « la filiation européenne » du PS et le respect « des règles de la zone euro » qui constituent le patrimoine commun des partis du « bloc central » ayant alterné au pouvoir depuis la fin du processus révolutionnaire. « Nous ne cesserons pas d’aller à la rencontre des socialistes », a-t-il lancé.

L’échec du PS est pour beaucoup celui de son leader, qui a proclamé son intention de rester en fonction mais dont le sort est clairement sur la sellette. La tactique consistant à tenir un discours de campagne radical, excluant par exemple tout soutien au projet de budget 2016 en cas de reconduction de la coalition sortante, n’a pas permis de faire jouer le « vote utile » à gauche, comme en témoigne la forte poussée du Bloco (Bloc des gauches ou BE) dans la dernière ligne droite. Percée que les sondages n’avaient pas décelée, en dépit de la très bonne campagne de sa porte-parole, Catarina Martins. Avec 10,22 % des suffrages exprimés, cette formation de la « gauche de la gauche » enregistre un résultat qualifié d'« historique ».

Pour la première fois, elle devance la CDU, habillage « frontiste » du Parti communiste portugais, non seulement en voix (les 8,27 % habituels du PCP) mais aussi en nombre de mandats (19 contre 17), avec un groupe parlementaire plus que doublé. C’est une humiliation pour le leader des communistes, Jeronimo de Sousa, au terme d’une campagne très axée sur sa personne. L’échec est par contre cinglant pour la myriade de petites formations « alternatives » qui se rêvaient en émules lusitaniens de Syriza ou de Podemos. Si « vote utile » il y a eu, c’est à la gauche de la gauche et en faveur du BE. Le seul « mini-parti » qui tire son épingle du jeu, avec 1,39 % et un élu à Lisbonne, est le PAN (« Personnes, animaux, nature »), formation écologiste indépendante, les « verts » officiels s’étant noyés dans la CDU. 

Toutes les contradictions de la position du PS, radicalisme verbal mais programme en fin de compte très modéré notamment sur l’avenir de « l’État social », étaient manifestes dans les propos de défaite d’Antonio Costa, une espèce de « ni, ni ». « Que personne ne compte sur nous pour permettre à la coalition de poursuivre sa politique comme si elle était la nôtre, ni ne compte sur le PS pour former un cartel des non sans conditions pour créer une alternative de gouvernement. » Aux appels du pied du BE et du PCP pour défaire la droite au Parlement, Antonio Costa a opposé un rejet des « majorités négatives ». Et il a insisté sur le respect des engagements européens du pays. Il a ajouté que le PS assumait « pleinement la responsabilité de garantir que la volonté des Portugais ne se perde pas dans l’impossibilité de gouverner, le vide ou l’aliénation ». Comprenne qui pourra.

La question européenne divise la gauche portugaise

La question de l’Europe et de la monnaie unique se dresse en effet comme un obstacle infranchissable sur la voie d’une coopération entre les trois formations se réclamant de la gauche et qui disposeront de 121 mandats dans la nouvelle chambre. Au-delà des pétitions de principe contre « l’austérité » et pour l’annulation ou la renégociation de la dette publique du pays (130 % du PIB), la gauche de la gauche est soit ambiguë (le PCP), soit divisée en interne (le Bloco) sur l’avenir du pays au sein de la zone euro.

Au niveau institutionnel, la situation est figée. Pas de nouvelles élections possibles avant six mois et de toute façon, le chef de l’État ne peut exercer son droit de dissolution dans le dernier semestre de son mandat, qui expire en mars prochain. Anibal Cavaco Silva ne cachait pas qu’en l’absence de majorité absolue pour l’un des deux camps du « bloc central », ses faveurs allaient à une grande coalition entre le centre droit et le centre gauche.

Il faudra aussi compter avec la pression des « marchés » et des partenaires européens, notamment l’Allemagne elle-même en grande coalition et longtemps bailleur de fonds du PS portugais, afin de garantir la continuité dans l’effort de redressement des comptes du pays. Ce qui veut dire au minimum une abstention du groupe parlementaire socialiste pour permettre l’adoption du programme du nouveau gouvernement et celle du budget 2016, qui doit atteindre l’objectif du déficit budgétaire ramené sous le seuil fatidique des 3 % du PIB.

La clarification au sein du PS portugais, entre une rhétorique « radicale » qui a échoué et une modération programmatique qui reflète le centre de gravité du parti, fournit la clef de la situation politique au moins jusqu’au printemps prochain et l’arrivée d’un nouveau locataire au palais présidentiel de Belem. Et elle passe probablement par le départ d’Antonio Costa. L’ancien maire de Lisbonne avait construit sa prise de pouvoir contre José Antonio Seguro sur les résultats médiocres du PS lors des dernières élections européennes. Dès dimanche soir, les « séguristes » demandaient la tête de Costa.

Mais au-delà de questions de personnes d’un intérêt limité, la défaite du PS portugais soulève une fois encore la question de l’espace vital dont dispose la social-démocratie quand il n’y a plus « de grain à moudre » parce que l’État providence est de facto en faillite.

Avant la crise financière de 2007-2008, la réponse du gouvernement de José Socrates fut une fuite en avant dans la dépense publique et la multiplication des PPP (partenariats publics-privés) dont la facture s’est révélée ruineuse pour les finances du pays. Les mésaventures personnelles du « numéro 44 » (la cellule de l’ancien premier ministre à la prison spéciale d’Evora où il est resté neuf mois sous accusation de corruption) ont garanti que l’expérience ne soit pas oubliée, ce qui a pu contribuer à la défaite du PS. De ce passé-là aussi, les socialistes portugais ont encore à faire l’inventaire.

Philippe Riès


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