Un financier français dans la tourmente pour avoir vendu l’or du Venezuela

Par Sylvain Besson (Tamedia)

Le financier franco-suisse Olivier Couriol, déjà cité dans des affaires de corruption impliquant l’avionneur Airbus et les pétroliers Shell et ENI, est accusé par l’opposition vénézuélienne de brader les réserves d’or du pays aux Émirats arabes unis. Washington le menace de sanctions, il se défend.

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Quand tout va mal, il ne reste plus qu’à vendre les bijoux de famille. C’est ce que tente de faire le régime aux abois du président vénézuélien Nicolás Maduro. Ces derniers mois, il a commencé à liquider les réserves d’or du pays, qui étaient de 132 tonnes l’automne dernier, officiellement pour importer des biens de première nécessité.

Après avoir vendu trois tonnes d’or aux Émirats arabes unis le 21 janvier, le régime chaviste prévoyait d’en céder encore 15 à 20 tonnes ce mois-ci, affirment Reuters et Bloomberg. Au cours actuel du kilo d’or, cela représente une valeur d’environ 550 à plus de 700 millions d'euros.

Le financier franco-suisse Olivier Couriol. © Mediapart Le financier franco-suisse Olivier Couriol. © Mediapart

Mais le plan a déraillé lorsque l’opposition vénézuélienne a dénoncé une trahison pour s’emparer de l’or national, menée par un « groupe d’usurpateurs illégitimes et corrompus ». Les États-Unis ont menacé de sanctions ceux qui achèteraient cet or.

Dans un tweet, le sénateur de Floride Marco Rubio a ciblé Noor Capital, un fonds d’investissement des Émirats arabes unis créé par un ancien dirigeant du fonds souverain Abu Dhabi Investment Authority : « Un Français travaillant pour Noor Capital est à Caracas aujourd’hui pour organiser le vol de davantage d’or du Venezuela », dénonçait Rubio le 31 janvier. Il avertissait Noor, son employé et toute compagnie aérienne qui transporterait l’or qu’ils seraient « sujets à des sanctions du Trésor » américain.

Selon les informations de Mediapart et de notre partenaire suisse Tamedia (Tribune de Genève/Tages Anzeiger), l’employé de Noor Capital ciblé par ce tweet est un sulfureux financier français, Olivier Couriol. Il a longtemps travaillé comme banquier à Genève, où il a obtenu la double nationalité suisse, avant de migrer aux Émirats arabes unis.

Contacté par Tamedia, cet ancien du Credit Suisse confirme être impliqué dans la vente à Noor de trois tonnes d’or du Venezuela. Mais il assure que cette opération est parfaitement légale : « La transaction vient de Noor, pas de moi. On traite avec des institutions, pas avec des personnes. Je ne vois pas où est le problème. Tout cela a été fait avec des avocats. C’est une transaction classique. On n’est pas les seuls à faire ce genre de transaction. Alors pourquoi parle-t-on de nous ? »

Selon nos informations, Olivier Couriol a servi d’intermédiaire lors de la vente d’or entre les autorités vénézuéliennes et Noor, en prélevant une commission au passage. Parmi les avocats impliqués dans la transaction figure l’associé d’une discrète étude du quartier de Champel, à Genève. Contacté, ce spécialiste des gros contrats de gré à gré entre banques ne confirme pas son rôle et évoque les « accords de confidentialité très stricts », usuels, lors de ce genre d’affaires.

Le financier franco-suisse Olivier Couriol est loin d’être un inconnu. Des personnes qui le connaissent le décrivent comme un spécialiste des transports d’argent liquide, qui aurait quitté la Suisse et ses réglementations trop strictes pour l’atmosphère plus accommodante des Émirats. Depuis trois ans, son nom apparaît dans des affaires judiciaires de plus en plus retentissantes.

En 2016, il a été inculpé dans une enquête retentissante menée par le procureur genevois Yves Bertossa. Ce dernier lui reproche d’avoir monté des structures offshore pour abriter des millions détournés par l’un de ses anciens collègues du Credit Suisse, le gérant de fortune Patrice Lescaudron, condamné en 2018 à cinq ans de prison. L’enquête a peu progressé depuis, et Olivier Couriol bénéficie de la présomption d’innocence dans ce dossier.

Mais ce n’est pas tout. Le financier est prévenu dans une seconde enquête genevoise pour corruption visant Airbus : comme l’a révélé Mediapart, Olivier Couriol a joué un rôle dans le transfert de 20 millions de dollars par Airbus à un intermédiaire au Mali, via un investissement dans une mine d’or du pays qui n’a quasiment rien produit et dont les actionnaires ont perdu leur mise.

Enfin, Olivier Couriol a été entendu comme témoin par la justice suisse en lien avec une vaste affaire de corruption pétrolière au Nigeria. À la demande de juges italiens, le parquet suisse a perquisitionné en 2016 l’appartement genevois de Couriol, où elle a trouvé une valise appartenant à un intermédiaire nigérian, Emeka Obi, condamné pour corruption en Italie fin 2018.

Renfermant trois passeports et des clés USB comptant plus de 40 000 documents, la valise pourrait contenir les preuves de pots-de-vin versés par les compagnies pétrolières Shell et ENI au Nigeria, selon les magistrats italiens. À ce sujet, Olivier Couriol explique que le Nigérian était un « ami » : il trouve « injuste » de se retrouver lui-même décrit comme un « grand corrupteur » à cause de cette affaire.

Manifestation des opposants au président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas le 23 janvier 2019. © Reuters Manifestation des opposants au président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas le 23 janvier 2019. © Reuters

Avec la vente de l’or vénézuélien, c’est la première fois que le financier franco-suisse se retrouve ciblé publiquement aux États-Unis. Face à la vindicte américaine, le fonds d’investissement Noor Capital, dont Couriol est l’un des directeurs, a réagi en indiquant qu’il « s’abstiendrait de nouvelles transactions jusqu’à ce que la situation au Venezuela se stabilise ». Selon un document publié par le blogueur Alex Boyd, qui a dénoncé très tôt le « pillage » de l’or du pays, la société était déjà apparue l’automne dernier comme partenaire de la Banque centrale vénézuélienne pour le stockage d’un montant maximal de 750 millions de dollars du précieux métal.

Mais Olivier Couriol assure ne pas être impliqué dans les plans qui viseraient à vendre 15 à 20 tonnes d’or vénézuélien supplémentaire aux Émirats. Le projet s’annonce de toute façon difficile à réaliser, tant les menaces de Washington semblent avoir effrayé les investisseurs. Le conseiller à la sécurité nationale, le faucon ultraconservateur John Bolton, a annoncé qu’une partie des réserves d’or vénézuéliennes stockée à l’étranger avait été bloquée avec l’aide de pays européens. La Banque d’Angleterre aurait notamment refusé de restituer à Caracas l’équivalent de 1,2 milliard de dollars en or.

Pour la Suisse, le sujet est délicat. Ces dernières années, des sommes énormes ont été déposées dans des banques helvétiques par des hommes d’affaires proches du régime et par la société pétrolière nationale PDVSA ou ses satellites. Selon nos informations, un relevé précis de ces montants est entre les mains de l’administration fédérale, sur la base d’annonces faites récemment par les banques. Grâce à la loi suisse, le Conseil fédéral aurait le pouvoir de bloquer cet argent si un changement de régime au Venezuela devenait « inexorable ». De quoi nourrir les conversations que le ministre suisse des affaires étrangères Ignazio Cassis devait avoir avec John Bolton, ce mercredi à Washington.

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Cet article a été réalisé par le service enquêtes du groupe de médias suisse Tamedia (Tribune de Genève/Tages Anzeiger), partenaire de Mediapart au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), avec lequel nous avons notamment enquêté sur les Football Leaks.