Venezuela: l’Europe peine à trouver une position commune

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Trois pays, dont la France, très volontaires pour tourner la page de Maduro, neuf États membres non signataires de la dernière déclaration commune européenne : le continent ne parle pas d’une seule voix sur la crise vénézuélienne. Et peine à désamorcer l’impression d’un alignement sur Washington.

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Faire entendre une voix autre que celle des États-Unis sur le dossier vénézuélien : tel est l’enjeu de la diplomatie européenne après l’autoproclamation, le 23 janvier, de Juan Guaidó comme président par intérim, suivie aussitôt par la reconnaissance de Donald Trump. Mais dans les faits, l’UE semble emboîter le pas de Washington, avec une unité toute relative.

Dès le 26 janvier, dans une déclaration partagée par les 28 États membres, l’Union européenne appelait à de nouvelles élections au Venezuela. « L’UE appelle fermement à la tenue urgente d’une élection présidentielle libre, transparente et crédible en accord avec les standards démocratiques internationaux et l’ordre constitutionnel du Venezuela, pouvait-on lire dans le communiqué de la Haute représentante pour les affaires extérieures de l’Union, Federica Mogherini. En l’absence d’une annonce dans les prochains jours de l’organisation de nouvelles élections avec les garanties nécessaires, l’UE va poursuivre d’autres actions. »

Dix jours plus tard, rien n’avait bougé du côté des autorités de Caracas et, lundi 4 février, ils n’étaient plus que dix-neuf États membres à s’accorder. Dans une nouvelle déclaration, ces dix-neuf pays donnaient toute légitimité à Juan Guaidó pour qu’il organise une élection présidentielle « libre, équitable et démocratique. » Neuf États n’ont pas signé ce texte : l’Italie, la Grèce, Chypre, la Slovaquie, la Slovénie, la Bulgarie, la Roumanie, le Royaume-Uni, l’Irlande.

C’est la première fois que des États européens s’immiscent de concert dans la situation intérieure d’un État d’Amérique du Sud. Pourquoi un tel positionnement, loin des radars habituels de la diplomatie européenne, et une telle convergence avec Washington ? « Il y a tant de différends avec les États-Unis, que ce soit sur le climat, le nucléaire iranien ou les traités commerciaux, qu’il ne fallait pas en rajouter avec l’affaire vénézuélienne », souligne une source diplomatique.

Dans une rue de Caracas, devant les portraits de Simon Bolivar, Hugo Chavez et Nicolas Maduro, le 30 janvier 2019. © Reuters Dans une rue de Caracas, devant les portraits de Simon Bolivar, Hugo Chavez et Nicolas Maduro, le 30 janvier 2019. © Reuters

Du côté du Quai d’Orsay, traditionnellement tourné vers le Proche-Orient, l’Afrique ou l’espace post-soviétique, on fait valoir qu’il y a 4 000 ressortissants français, pour la plupart binationaux. Et qu’il s’agit d’éviter que cette situation de crise risquant de déboucher sur des violences ne s’étende dans la région.

Pourtant la présence française au Venezuela est très modeste au regard des autres communautés, notamment celles des Espagnols et des Portugais – ces derniers étant de loin les plus nombreux (400 000). Derrière l’engagement de Paris sur ce dossier, il y a surtout un positionnement d’Emmanuel Macron qui remonte aux premiers mois de sa présidence. Dès la fin de l’été 2017, après la vague de révolte qui avait embrasé le pays, le chef de l’État français avait qualifié le régime de Nicolás Maduro de « dictature ». En avril 2018, il recevait en outre trois opposants vénézuéliens à l’Élysée : l’ancien maire de Caracas en exil, Antonio Ledezma (du parti social-démocrate Accion democratica), l'ancien président du Parlement, Julio Borges (Primero Justicia), et l'exilé Carlos Vecchio (Voluntad popular).

Pour le chercheur Thomas Posado, auteur d’une thèse sur le Venezuela soutenue à Paris VIII, « que ce soit aux États-Unis, en Colombie, ou encore en France, il y a une dimension d’instrumentalisation du Venezuela à des fins politiques intérieures. Dans l’engagement de Macron du côté de l’opposition à Maduro, il y a une allusion à peine voilée à ceux qui, comme Jean-Luc Mélenchon, soutiennent ce régime. C’est un moyen de disqualifier les gauches dans une région où la France n’est pas très implantée. »

Paris prend par ailleurs peu de risques sur ce dossier. « Pour Paris, s’engager sur le terrain vénézuélien n’est pas trop coûteux en termes économiques, poursuit le chercheur en sciences politiques. À part Total, les entreprises françaises ont peu investi dans le pays. Le gouvernement français n’a pas grand-chose à perdre, et il a une posture à gagner : il peut se prévaloir d’une position humaniste de défense des droits de l’homme – ce qu’il ne fait pas sur le Gabon, les Émirats Arabes Unis ou bien d’autres pays où les risques à prendre sont plus importants. »

Paris est même allé plus loin que la déclaration commune avec les autres États européens : le gouvernement français a répondu positivement à la demande de Guaidó d’envoyer un de ses représentants dans la capitale française. Le côté hors cadre des usages diplomatiques est assumé. Pour Paris, il s’agit d’un soutien politique fort pour mettre en œuvre un agenda de sortie de crise. « Ce n’est pas une volonté de changement de régime, précise une source diplomatique. C’est une volonté de prendre en compte une situation de crise et d’urgence humanitaire. Il faut qu’entre Caracas et Paris, la relation soit fluide. »

La France n’est pas la seule en première ligne sur le Venezuela. L’initiative européenne est partie d’un noyau proactif formé par Paris, Madrid et Berlin, auxquels se sont rapidement agrégés Pays-Bas, Royaume-Uni et Portugal. Les autres États membres ont ensuite rejoint le mouvement avec quelques ralliements inattendus, comme celui de la Hongrie, qui tient pourtant une ligne pro-russe depuis qu’Orbán est à la tête du pays. Moscou étant un soutien important de Maduro, la relation avec la Russie est un déterminant important dans le positionnement des différents États vis-à-vis de Caracas.

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