Dans le sud de l’Arizona, le désert de Sonora est devenu un cimetière de migrants

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Entre 1998 et 2018, plus de 7 000 migrants sont morts sur le sol américain, le long de la frontière mexicaine, en tentant d’entrer illégalement dans le pays. Soit un mort par jour depuis vingt ans. Après avoir tergiversé, Joe Biden s’est engagé à accueillir plus de migrants.

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Arizona (États-Unis).– « Je vais bien, maman. » Lorsque Diana rassure sa mère au téléphone, ce 2 août 2019, elle s’apprête à franchir le dernier obstacle qui la sépare de son grand « rêve ». Avec un compagnon de route qui tente lui aussi sa chance ce jour-là, son tour est venu. Bientôt, elle sera en Amérique. À sept jours d’autocar et de son petit hameau de Tlacopetec, dans le sud du Mexique. 

Le passeur viendra les chercher dans quelques heures, probablement à l’aube. « El señor » le monsieur »), une connaissance du village en lien avec celui-ci, l’a rassurée. Il n’y aura « qu’une seule heure de marche entre Agua Prieta », à la descente du dernier bus côté mexicain, et sa destination finale, la ville de Douglas, en Arizona.

« Le seul risque », promet-il à la jeune femme de 24 ans, serait de se faire arrêter par la Border Patrol américaine, la redoutée police aux frontières. Prix de cette traversée illicite : 5 000 dollars. Diana s’est engagée à rembourser la somme dès qu’elle trouverait un emploi à New York. 

Au milieu des majestueux cactus du désert de Sonora, les Saguaro, les migrants meurent littéralement de soif, dans la quasi indifférence. © PN Au milieu des majestueux cactus du désert de Sonora, les Saguaro, les migrants meurent littéralement de soif, dans la quasi indifférence. © PN

Aux États-Unis, les immigrés illégaux peuvent facilement travailler et même payer leurs impôts. Il leur suffit pour cela d’obtenir un identifiant fiscal spécifique. Ces travailleurs de l’ombre – 11 millions de personnes – tiennent des pans entiers de l’économie, dans l’agriculture ou le BTP.

Diana est bien arrivée à Douglas. Son corps a été retrouvé au croisement de deux routes menant au petit aéroport local, plus de deux mois après avoir traversé la frontière.

L’Arizona et ses terres désertiques figurent parmi les points de passage les plus dangereux de la frontière, où la température peut atteindre jusqu’à 49 °C l’été. Les immigrés, des jeunes gens pour la plupart, des hommes surtout, qui marchent plusieurs dizaines de kilomètres en plein désert, à pied, avant de pouvoir être exfiltrés, meurent alors littéralement de soif sur le parcours, déshydratés.

« Aujourd’hui encore je me demande comment on a pu la laisser partir », confie à Mediapart la sœur de Diana, Lorena, 33 ans. La famille faisait confiance au passeur, le « coyote », qui n’a cessé de leur assurer que Diana était encore en vie, « placée en centre de détention ». « C’est ce que disent toujours » les passeursexplique Mirza Monterroso, directrice du Missing Migrants Project, au sein de l’association Colibri. 

Depuis 2016, cette dernière s’efforce de remettre aux familles les restes de leur proche disparu, à travers la collecte de tests ADN réalisés en coordination avec les consulats des pays respectifs des défunts, du Mexique et du Guatemala essentiellement, et le légiste de Tucson.

Selon les chiffres officiels, entre 1998 et 2018, au moins 7 505 personnes ont perdu la vie sur le sol américain, le long de la frontière avec le Mexique. Soit un mort par jour depuis vingt ans. 

Dans les sacs blancs de la chambre froide de Tucson, une dizaine de corps sont alignés. Chacun porte un numéro et une inscription «unidentified» («Non identifié»). Ces corps appartiennent aux migrants morts ces dernières semaines dans le désert. © PN Dans les sacs blancs de la chambre froide de Tucson, une dizaine de corps sont alignés. Chacun porte un numéro et une inscription «unidentified» («Non identifié»). Ces corps appartiennent aux migrants morts ces dernières semaines dans le désert. © PN

Or ces décès pourraient être évités. Les données recueillies ces dernières années, notamment via le recours aux nouvelles technologies, permettent de mesurer avec précision l’impact – létal – de plusieurs décennies de lois ultra-sécuritaires, des politiques soutenues entre autres par un ancien membre du puissant Sénat américain, le président Joe Biden. Il a été élu à la Maison-Blanche en novembre 2020, peu après que le corps de Diana a été retrouvé, sur la promesse d’une réforme de l’immigration plus juste et humaine.

Mais il a tergiversé, suscitant les critiques de son camp. Mi-avril, il décidait par exemple sur une autre catégorie de réfugiés de conserver temporairement le plafond historiquement bas de 15 000 personnes admises par an aux États-Unis fixé par Donald Trump. Finalement, lundi, il a annoncé vouloir passer à 62 500. Vendredi 7 mai, sa vice-présidente Kamala Harris, dont les deux parents ont immigré aux États-Unis, doit s’entretenir avec le président mexicain, Andrés Manuel López Obrador.

Dès 2014, l’administration Obama s’est appuyée sur les capacités de son voisin à durcir son dispositif de contrôles avec le Guatemala. À l’époque, le Mexique lançait l’opération « Programa Frontera Sur ». Depuis, sous la pression de l’ancien président Trump qui a longtemps menacé d’augmenter les droits de douane, Mexico a sévi.

Outre les milliers de soldats et de policiers mexicains déployés autour de checkpoints, le pays a accepté de collaborer au très controversé programme « Remain in Mexico » de Donald Trump, qui obligeait les demandeurs d'asile à attendre au Mexique que leurs demandes d’asile soient traitées.

Malgré toutes ces mesures, le nombre de migrants placés en détention aux États-Unis, en particulier des mineurs non accompagnés, a atteint des records en mars dernier (avec 172 000 détentions), son plus haut niveau depuis 20 ans. 

Cette crise à la frontière pousse ainsi un grand nombre de personnes, désespérées, à tenter le tout pour le tout dans le désert de Sonora.

Pour comprendre la hausse persistante de la mortalité, le géographe Sam Chambers, professeur assistant à l’université d’Arizona, a décidé de modéliser les variables géographiques du terrain (densité de la végétation, dénivelé, etc.) et de comparer les résultats aux itinéraires les plus empruntés par les migrants. Conclusion : c’est la politique dite « prevention through deterrence » (« la prévention par la dissuasion »), validée par le président démocrate Bill Clinton en 1994 et consolidée depuis, qui a contraint les migrants à transiter par des zones « isolées et inhabitées » plus périlleuses, visant précisément à mettre les candidats à l’immigration « en danger de mort ».

En Arizona, le transit se concentre dorénavant autour de l’Altar Valley et de la petite ville de Sells, sur la nationale 86, au cœur de la réserve indigène Tohono O’odham, gérée par les autorités tribales , explique Sam Chambers à Mediapart. De nombreux déchets ou affaires personnelles abandonnés dans la vallée en témoignent. « Parfois, on retrouve même une série de sacs à dos » alignés sur le sol, précise Rebecca Fowler, administratrice auprès de l’association Humane Borders, qui apporte de l’eau aux migrants dans le désert. 

Fin avril, l’une des anthropologues judiciaires de Tucson, nettoie des ossements récemment retrouvés dans le désert, en particulier le fémur, où pourra être prélevé un échantillon d’ADN. © PN Fin avril, l’une des anthropologues judiciaires de Tucson, nettoie des ossements récemment retrouvés dans le désert, en particulier le fémur, où pourra être prélevé un échantillon d’ADN. © PN

Plus que le nombre, ce qui frappe l’humanitaire en ce moment, c’est leur profil. Il ne s’agit plus seulement de populations pauvres d’Amérique centrale, mais de classes moyennes venues de pays en crise, comme le Venezuela ou le Brésil.

Le téléphone n’arrête pas de sonner. En une seule semaine, Rebecca Fowler a travaillé sur cinq ou six signalements de disparus. À l’association Colibri, on est entre dix et quinze nouveaux signalements hebdomadaires.

Pour les équipes de recherche et sauvetage du shérif du comté de Pima, c’est un appel de détresse par jour, résume le sergent Steve Ferree à Mediapart. Et encore, ses agents n’interviennent qu’en renfort, à la demande de la Bordel Patrol, qui concentre les moyens et, par conséquent, les appels. 

En plus des 700 miles de mur, 1 126 kilomètres de barrières métalliques de plus de quatre mètres de haut par endroits, la police aux frontières a en effet vu ses effectifs exploser (4 000 agents en 1994, 21 000 aujourd’hui). Tout comme son budget, 9,1 milliards de dollars en 2003 contre 23,7 milliards de dollars en 2018, dans le cadre des deux agences : la Customs and Border Protection (CBP) et l’Immigration and Customs Enforcement (ICE).

Des migrants renvoyés au Mexique tentent de traverser deux, trois, quatre et même cinq fois le désert. Comme Maria*, 20 ans, retrouvée morte à quelques mètres du musée de la tribu indienne Tohono. Elle a été autopsiée par les équipes du docteur Hess, le médecin légiste de Tucson. La loi ne l’oblige pas à identifier les cadavres ou les ossements du désert. « Mais quand vous êtes la première puissance mondiale, qu’est-ce qu’on attend de vous ? Que vous fassiez quelque chose, que vous tentiez d’identifier ces personnes », dit-il.

Dans la chambre froide, les corps des migrants ou ce qu’il en reste remplissent plusieurs étagères dans une forte odeur de décomposition. À côté, dans une petite salle, une anthropologue judiciaire nettoie des ossements récemment retrouvés. Un fémur, un pelvis, un crâne. « Une femme jeune, entre 25 et 50 ans, 1,60 mètre, avec une bonne dentition et des côtes cassées, sûrement dévorée après sa mort par un animal », précise le docteur Hess.

Pour lui redonner une identité, il devra sans doute procéder à un test ADN, payé par les consulats ou les propres autorités américaines. Quelque part en Amérique du Sud, une famille attend sans doute des nouvelles de cette femme, dans l’inquiétude. 

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Contacté, le Customs and Border Protection (CBP), après avoir accepté de répondre à quelques questions par écrit, n'a pas donné suite à notre demande d'interview. Les autorités du peuple Tohono O’odham, policières notamment, n'ont pas répondu à nos demandes. 

Sur les 18 corps de femmes retrouvés dans le désert de Sonora en 2020, seuls sept ont pu être identifiés à ce jour. Quatre étaient originaires du Mexique, une du Guatemala et une dernière femme de Colombie. Son histoire, comme toutes les autres, raconte les drames invisibles de la frontière. Ne supportant plus de vivre loin de son jeune fils, cette femme colombienne, qui résidait illégalement aux États-Unis, a décidé de retourner à Bogota. Face aux difficultés économiques, elle a décidé de revenir sur le sol américain, où elle a fini par perdre la vie, dans le désert. 

La traversée est particulièrement dangereuse pour les femmes, qui s'exposent à toutes sortes de violences, y compris sexuelles. Selon une enquête du New York Times, publiée en mars 2019, il existe plus de 100 rapports documentés d’agressions sexuelles de femmes sans papiers le long de la frontière, survenues au cours de ces vingt dernières années.

Entre 2015 et 2020, 67 femmes sont mortes en Arizona, dans le désert de Sonora, principalement pour cause d'hyperthermie. 

La plupart de ces femmes sont mexicaines. Voici les prénoms de celles qui ont pu être identifiées.

Margarita, 20 ans. Angelica, 46 ans. Hedilma, 28 ans. Jovita 35 ans. Valeriana20 ans. Ireny23 ans. Yuliana31 ans. Gurupreet, 6 ans. Victoria, 20 ans. Enedina, 22 ans. Natali, 35 ans. Diana, 24 ans. Elia, 46 ans. Araceli, 33 ans. Marta, 41 ans. Maria, 30 ans. Maria, 47 ans. Erika, 38 ans. Aura, 43. Eleuteria, 30 ans. Yuliana, 32 ans. Elma, 19 ans. Isabel, 31 ans. Blanca Irlanda, 36 ans. Irene, 34 ans. Maria,49 ans. Maria, 23 ans. Aneyeli, 24 ans. Roxana, 23 ans. Evelia, 48 ans. Endriqueta, 28 ans. Theresa, 33 ans. Ana Maria, 35 ans. Arely, 24 ans.