Avec l’élection de Pachinian, «une nouvelle génération» émerge en Arménie

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Ce mardi 8 mai, le Parlement arménien a désigné un nouveau chef de gouvernement. Nikol Pachinian, tête de file des manifestations qui agitent le pays depuis fin avril, a été élu avec 59 voix. Un homme habile qui a évité l’affrontement avec Moscou.

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Dans le grand domino de l’espace postsoviétique, les gouvernements se renversaient jusque-là sur fond de tensions avec Moscou ou de volonté de rapprochement avec l’Union européenne. Ce n’est pas le cas avec l’Arménie. Depuis le début des manifestations à Erevan, déclenchées par la tentative, le 23 avril, de l’ancien président Serge Sargsian de s’accrocher au pouvoir en devenant premier ministre, la population réclame la fin de la corruption, le respect des règles démocratiques, un renouvellement de ses dirigeants. De visa en Europe ou de sortie de la tutelle de Moscou, il n’est nullement question pour ce petit pays où stationne encore l’armée russe.

Ce mardi 8 mai, Nikol Pachinian, tête de file de toutes ces manifestations, a été élu premier ministre par le Parlement à Erevan. Après un premier vote sans majorité le 1er mai dernier, 59 députés ont voté cette fois-ci pour lui, contre 42.

Comment caractériser ce soulèvement inédit dans le monde postsoviétique ? Sur quoi peut déboucher cette transition politique ? Entretien avec Gevorg Melikyan, chercheur à Erevan, à l'Institut arménien des affaires internationales et de sécurité AIISA.

Mediapart : Comment expliquez-vous le succès soudain de l’opposant Nikol Pachinian, parvenu en quelques jours à fédérer autour de lui et à initier une immense vague de protestations à travers le pays ?

Gevorg Melikyan : Il y avait un mécontentement extrêmement fort dans la population à cause des problèmes économiques du pays, de l’injustice sociale, de la pauvreté et de l’émigration à laquelle de nombreuses personnes sont poussées pour trouver du travail. Ce mécontentement était dû aussi au fait que les Arméniens n’arrivaient pas à faire changer gouvernement et dirigeants politiques à travers les élections : les scrutins étaient systématiquement truqués.

Manifestation le 2 mai 2018 à Erevan. Une participante brandit le portrait de Nikol Pachinian. © Reuters Manifestation le 2 mai 2018 à Erevan. Une participante brandit le portrait de Nikol Pachinian. © Reuters

Il y a par ailleurs en Arménie une culture de la protestation de rue depuis longtemps. Depuis 1988, avec la lutte pour l’indépendance du Haut-Karabakh et la critique du pouvoir soviétique, le pays avait ce potentiel de rassemblement. Et ce d’autant plus depuis 2008 – une élection présidentielle très contestée avait alors conduit à une dizaine de morts dans la rue. Ces dix dernières années, chaque élection était suivie d’une vague de protestations.

Enfin, Nikol Pachinian n’a pas surgi de nulle part. Cela fait des années que cet ancien journaliste est engagé dans l’opposition. Il était à l’origine de trois ou quatre initiatives chaque année et il était élu au Parlement depuis 2012.

Cette mobilisation ne semble pas s’inscrire dans une logique de distanciation vis-à-vis de Moscou, comme on a pu l’observer dans d’autres ex-républiques soviétiques ayant connu des soulèvements populaires ces dernières années, telles la Géorgie ou l’Ukraine. La géopolitique n’a-t-elle joué aucun rôle dans ce soulèvement arménien ?

La géopolitique joue toujours un rôle en Arménie et dans le Caucase du Sud, surtout si l’on prend en considération le conflit du Haut-Karabakh : l’Union européenne, la Russie et l’Iran sont toujours présents d’une manière ou d’une autre dans la région.

Pour autant, le mouvement de ces dernières semaines n’est pas comparable avec ce qui s’est passé en Ukraine à l’hiver 2013-2014, où une ligne claire d’affrontement s’était dessinée : Kiev devait faire un choix entre le vecteur russe et l’influence occidentale. En Arménie, les acteurs se sont mobilisés sur des enjeux très locaux. Ils n’ont pas fait usage de symboles, de slogans ou de drapeau évoquant les relations extérieures du pays. On n’a pas vu par exemple de drapeau européen dans les manifestations – et il y avait d’ailleurs très peu de drapeaux arméniens. Cela ne veut pas dire que le futur pouvoir issu de ces mobilisations ne changera pas la politique extérieure d’Erevan, mais cela signifie que pour l’instant, cette révolution est « sans couleur » [en référence à la « révolution des roses » en Géorgie en 2003 et à la « révolution orange » en Ukraine en 2004 – ndlr].

Nikol Pachinian, cherchant à éviter la colère de Moscou, n’a pas fait usage de la rhétorique d’opposition Russie/UE. Il voulait aussi rester dans le cadre qu’il s’était fixé, à savoir la question de la démocratie et de la transparence à l’intérieur des frontières de l’Arménie. La population est dans l’attente de changements institutionnels, de restauration de la justice sociale : c’est à cela qu’il voulait répondre.

Ce choix de ne pas jouer l’affrontement révèle aussi une grande habileté politique du personnage. Il ne veut pas donner aux Russes un prétexte pour s’énerver. Il ne demande pas, par exemple, de faciliter les visas pour les Arméniens en Europe. Cela rend les Russes perplexes. Même chose avec les Européens et les Américains, qui ne comprennent pas bien où il se situe… Pour le coup, tous les acteurs attendent, se positionnant de manière neutre vis-à-vis de cette opposition qui pourrait demain diriger le pays.

Nikol Pachinian sait qu’il va devoir travailler avec tout le monde, a fortiori avec le parti républicain arménien (HHK) qui domine la vie politique depuis l’indépendance du pays… C’est pourquoi il a été très prudent dans le choix des mots. Lors de la séance au Parlement pendant laquelle sa candidature au poste de premier ministre a été discutée, la plupart des questions des républicains concernaient la relation qu’il envisageait avec la Russie. Or Nikol Pachinian comprend parfaitement que l’Arménie est dans une relation très forte avec Moscou. Il ne donne pas l’impression de vouloir remettre en cause cet équilibre.

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