Une ONG accuse AXA et ses filiales de «financement de crimes de guerre» par le biais de ses investissements israéliens

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L’organisation SumOfUs s’est appuyée sur les données de l’ONG Profundo pour dénoncer les liens financiers entre la compagnie d’assurances et six sociétés israéliennes investissant dans des projets d’infrastructures dans les colonies en Cisjordanie, illégales au regard du droit international. Le groupe dément.

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L’ONG SumOfUs a publié lundi 8 juillet un rapport intitulé « Quand AXA finance les crimes de guerre », qui dénonce l’implication du géant de l’assurance dans l’occupation israélienne par le biais de ses investissements, directs ou indirects, dans diverses sociétés du pays. 

L’enquête de SumOfUs, qui se définit sur son site comme une « communauté de personnes engagées pour limiter le pouvoir grandissant des entreprises à travers le monde » ayant pour objectif de « contrebalancer le pouvoir grandissant des grandes multinationales », révèle notamment que le groupe AXA et sa filiale AXA Equitable Holdings investissent plus de 91 millions de dollars (80,6 millions d’euros) dans six sociétés israéliennes impliquées dans l’occupation en Cisjordanie, illégale au regard du droit internationalcomme le rappellent diverses résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. 

Ce dernier s’appuie sur les données financières des entreprises collectées en septembre 2018 et mars 2019 par l’ONG néerlandaise Profundo, spécialiste du secteur financier et de la responsabilité sociale. « Profundo a recherché les participations d’AXA dans ces sociétés à l’aide de la base de données financières Thomson Eikon », détaillent les auteurs de l’étude. 

Parmi ces entreprises en lien avec le groupe mondial d’assurances, on compte les cinq plus grandes banques israéliennes, comme l’énumère l’enquête qui détaille les participations directes et indirectes d’AXA en septembre 2018 et mars 2019 dans les institutions que sont Bank Hapoalim, Bank Leumi, Bank Mizrahi Tefahot, First International Bank of Israel et Bank Israel Discount. Selon les auteurs du rapport, toutes investissent dans des projets d’infrastructures dans les colonies. Plusieurs études d’ONG, comme celle réalisée en 2016 par Human Rights Watch (HRW), en 2017 par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et, la même année, par BankTrack, « confirment l’implication de ces banques dans le secteur de la colonisation israélienne », souligne le rapport. « Par leurs activités, ces entreprises soutiennent l’utilisation illégale de la force armée par les autorités militaires israéliennes contre les populations civiles palestiniennes. »

Dans sa réponse à nos questions rédigée par courriel, AXA rétorque : « Le Groupe a une des politiques d’investissement responsable les plus complètes et les plus avancées du secteur financier. Cette politique est publiée de manière transparente sur notre site internet.  […] Conformément à cette politique, AXA ne finance ni activité ni entreprise faisant l’objet de sanctions de la part des autorités internationales. Nos investissements en Israël n’ont absolument pas vocation à financer l’extension des territoires occupés. »

Le point noir Elbit Systems

SumOfUs épingle plus particulièrement la participation indirecte d’AXA dans une sixième société, Elbit Systems, entreprise israélienne de défense, à travers ses parts dans AXA Equitable Holdings. D’après Leyla Larbi, chargée de campagne à SumOfUs, jointe par téléphone : « Elbit Systems est la cible de nombreuses ONG, il s’agit du plus grand fabricant d’armes israélien qui soutient l’occupation en Cisjordanie. Il fabrique des bombes à sous-munitions interdites par le droit international [d’après la Convention sur les armes à sous-munitions de 2008 – ndlr], en plus d’armes controversées comme le phosphore blanc [comme l’avait souligné en 2009 un rapport de HRW – ndlr]. »

L’enquête précise que les cinq banques et Elbit Systems investissent aussi dans la « barrière de sécurité israélienne » en Cisjordanie ou « mur d’apartheid traversant les territoires palestiniens occupés », qualifié de « contraire au droit international » dans un avis consultatif rendu en 2004 par la Cour internationale de justice.

L’ONG rappelle qu’en décembre 2018, soit au cours de la rédaction de son enquête, « AXA Investment Managers (filiale dirigée par AXA) s’est désinvestie d’Elbit Systems ». Point sur lequel insiste effectivement la compagnie dans sa réponse envoyée par courriel : « Le Groupe ne finance pas la production d’armes prohibées par le droit international. Nous vérifions régulièrement la conformité de nos investissements à nos politiques d’investissement responsable. L’an dernier, dans le cadre de notre politique dédiée aux armes controversées, nous avons pris la décision de nous désinvestir d’Elbit Systems lorsqu’ils ont acquis une société qui produit des armes à sous-munitions» En fin d’année, Elbit Systems avait effectivement finalisé l’acquisition d’IMI Systems, le principal producteur de bombes à sous-munitions utilisées par l’armée israélienne.

Mais d’après le rapport de SumOfUs, AXA reste toutefois indirectement impliquée dans la société Elbit Systems par le biais de sa filiale AXA Equitable Holdings « qui investit plus de 1,2 million de dollars (un million d’euros) dans la société d’armement », selon les derniers chiffres récoltés en mars 2019 par Profundo. AXA répond néanmoins : « Nous avons mis en Bourse l’année dernière notre filiale Equitable [AXA Equitable Holdings – ndlr]. Nous avons déjà cédé près de 60 % de l’entreprise et nous devrions la céder totalement à terme. »

Leyla Larbi explique avoir déjà entendu ces justifications du groupe, obtenues par Mediapart. « Nous avons commencé notre campagne en mars 2018. À ce moment-là, AXA était encore investie dans Elbit Systems, leur retrait en décembre ne les dédouane pas de ces années où ils ont financé l’entreprise. Aujourd’hui, le groupe s’affranchit en répondant qu’ils sont désinvestis et que AXA Equitable Holdings est seulement une filiale, mais cela ne les dédouane pas juridiquement» 

« Contradictions » d’AXA, d’après SumOfUs

AXA répond également que SumOfUs est « un groupe d’activistes appelant au boycott de l’État d’Israël » faisant « circuler des affirmations parcellaires voire mensongères sur certains investissements du Groupe AXA en Israël », ce que réfute l’ONG. « Nous n’appelons pas au boycott d’Israël, notre campagne vise à un changement [de méthode] de ces entreprises. » Et de préciser : « Notre action se base sur le droit. Aucune poursuite judiciaire n’a jamais été lancée par AXA contre nous. Nous avons tenté un dialogue avec les responsables d’AXA. Nous les avons notamment contactés une demi-douzaine de fois via email et les seules fois où nous avons obtenu des réponses, il s'agissait de réponses sibyllines. » 

D’après Leyla Larbi, la compagnie d’assurances « n’est pas la seule à avoir des investissements indirects » dans l’occupation israélienne, au niveau mondial ou français. « Mais nous avons décidé de nous focaliser sur AXA pour ses contradictions, détaille-t-elle. Le groupe se targue d’avoir une politique d’investissement responsable, la plus avancée du secteur financier. De plus, dans leur politique, ils condamnent les fabricants et fournisseurs d’armes interdites et toute activité contrevenant au respect du droit humain et des principes des Nations unies. »  

Le rapport insiste : selon « les principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, les entreprises, y compris les institutions financières, ont l’obligation légale de respecter les droits humains ainsi que le droit international humanitaire »

La résolution 2334, adoptée le 23 décembre 2016 par le Conseil de sécurité de l’ONU, rappelle que « la colonisation des territoires palestiniens occupés depuis 1967 n’a aucune validité légale, constitue une violation flagrante du droit international et un obstacle majeur à la mise en œuvre de la solution à deux États et d’une paix complète, juste et durable ». La même résolution demande également « à tous les États de faire une distinction dans leurs échanges, en la matière, entre le territoire de l’État d’Israël et les territoires occupés depuis 1967 ».

Soucieux de se conformer au droit international, plusieurs fonds de pension et banques se sont totalement désinvestis ces dernières années d’Elbit Systems, comme le rappelle SumOfUs. En 2010, le fonds de pension global du gouvernement norvégien a ajouté l’entreprise d’armement à sa liste d’exclusion. Dernier en date, le groupe bancaire international britannique HSBC s’est désinvesti en décembre 2018 d’Elbit Systems. Comme le précise l’enquête de SumOfUs, « HSBC a déclaré que sa décision de se désinvestir avait été motivée par l’acquisition d’Elbit Systems d’IMI Systems […] et justifiée par la politique de la banque énonçant ne pas investir dans les fabricants de bombes à sous-munitions ».

AXA avait par ailleurs déjà été épinglée en mars 2017 pour ses liaisons dangereuses avec la colonisation israélienne des territoires palestiniens occupés. Un rapport, publié par la Ligue des droits de l’homme (LDH), la FIDH, la CGT, l’Union syndicale Solidaires, le Comité catholique contre la faim et le développement (CCFD), l’ONG palestinienne Al-Haq, l’Association France-Palestine solidarité (AFPS) et l’Association Fair Finance France, dénonçait la participation du groupe au capital d’entreprises israéliennes impliquées dans la colonisation de la Cisjordanie.

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