À Madagascar, la famine touche plus d’un million de personnes

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Dans le sud de cette île de l’océan Indien, la sécheresse liée au dérèglement climatique provoque une crise alimentaire aiguë. Selon l’ONU, plus d’un million de personnes en sont victimes et trompent la faim en mangeant du cuir tanné ou de la boue. 

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Des enfants aux corps squelettiques, cuillères à la main, forment un cercle autour d’une marmite. À l’intérieur, des lanières de cuir tanné et de l’eau composent leur repas du jour. « Ce ne sont pas des peaux de zébu, mais bien des morceaux de cuir destinés à fabriquer des chaussures, récupérés dans les poubelles du cordonnier », précise Gaëlle Borgia, journaliste indépendante basée à Madagascar, à l’origine de ces images. 

Ces photographies et vidéos prises en Androy, une région située dans le sud de Madagascar, circulent sur le Web et dans les médias depuis le 21 juin dernier. Elles illustrent la crise alimentaire majeure qui touche les habitantes et habitants de cette zone, et replacent la grande île de l’océan Indien au centre de l’attention internationale.

Des réfugiés climatiques mangent des chutes de cuir le 23 juin 2021, à Ambovombe, dans le sud de Madagascar. © Gaëlle Borgia Des réfugiés climatiques mangent des chutes de cuir le 23 juin 2021, à Ambovombe, dans le sud de Madagascar. © Gaëlle Borgia
Déjà, en octobre dernier, le Programme alimentaire mondial (PAM) et la FAO, organisation pour l’alimentation et l’agriculture, tiraient la sonnette d’alarme. Parmi les personnes touchées par la crise alimentaire aiguë dans le pays, 14 000 ont atteint l’indice 5 du PAM. Soit la phase la plus élevée dans la classification de la sécurité alimentaire, qui nécessite une « protection très urgente des vies humaines par une assistance complète pour les besoins essentiels ». Cet échelon ne concerne que trois pays au monde : le Soudan du Sud, le Yémen et désormais, Madagascar. 

Aujourd’hui, selon l’ONU, le pays est devenu le premier État à l’échelle de la planète à souffrir de la famine à cause du dérèglement climatique. Dans cette région semi-aride, l’absence de pluie pendant quasiment trois années consécutives a entraîné la pire sécheresse connue sur le territoire depuis quarante ans. Un phénomène qui affecte plus d’un million de personnes, surtout celles entièrement dépendantes de l’agriculture locale, composée essentiellement de céréales, comme le maïs et de tubercules comme le manioc. Cette année, « les récoltes ont été réduites de 40 % », observe Claire Kaboré, représentante du Gret à Madagascar, une ONG internationale de développement qui intervient notamment sur les domaines de l'agriculture et de l’accès à l’eau potable. 

Un phénomène cyclique 

Le sud malgache connaît régulièrement des périodes de crise alimentaire. « Le kéré [la famine dans le dialecte local – ndlr] est un phénomène cyclique qui revient environ chaque quatre ou cinq ans en raison de la sécheresse. Mais cette année, entre les invasions de criquets, le manque de pluie, l'érosion du vent, les tempêtes de sable et la déforestation… La situation est plus alarmante que dans le passé ! », alerte Claire Kaboré. Conséquence, les habitants du sud de l’île ont dû puiser dans leurs réserves plus tôt que d’habitude. Ils vivent désormais un cauchemar éveillé qui s’éternise. Pour survivre, ils sont contraints à se nourrir de criquets, de cactus et parfois même de boue. 

Cette situation digne d’un « film d’horreur », comme la décrit David Beasley, patron du PAM, est exacerbée par le dérèglement climatique. Mais pour Isabelle Droy, il existe d'autres raisons, structurelles. La chercheuse spécialisée dans les agricultures familiales en milieu rural en Afrique subsaharienne et à Madagascar, pointe, par exemple, l’insécurité et le banditisme. « Ces paramètres jouent un rôle très important dans la décapitalisation des familles. Notamment, pour ce qui concerne le vol de zébus. Le phénomène est récurrent et empêche les foyers de développer leurs élevages de bétail. Ou même de vendre les bêtes pour combler les manques financiers en cas de crise. »

La famine touche inégalement les hommes et les femmes. Ces dernières sont souvent laissées seules avec leurs enfants par les maris partis chercher du travail ailleurs. « Elles doivent alors assumer toute la charge du travail domestique et du suivi des enfants et n’ont pas le temps de parcourir les longs trajets pour aller chercher l’eau, ou s’occuper de l’agriculture », analyse Isabelle Droy. 

L’État tente d’étouffer l’information 

Le sud de Madagascar est surnommé « le cimetière à projets ». « L’État ne soutient pas suffisamment les initiatives qui peinent à voir le jour. Pourtant, il y a besoin d’appuis financiers pour développer le territoire », explique la chercheuse. Mais le gouvernement regarde ailleurs. Depuis la diffusion des images prises par la journaliste Gaëlle Borgia, les autorités locales mènent une campagne de dénigrement contre elle. Ils l’accusent de diffuser de fausses informations pour nuire à l’image du pays. « En dix ans de correspondance sur place, je n’ai jamais vu ça ! Le gouvernement dépense une énergie folle pour dénigrer mon travail alors qu’il y a besoin d’aide en urgence pour toutes ces familles ! », s’emporte Gaëlle Borgia. 

Dès le lendemain du partage des photos et vidéos, TVM, la chaîne de télévision publique malgache a diffusé un reportage où les personnes filmées par la journaliste en train de manger des chutes de cuir revenaient sur leurs déclarations et affirmaient avoir été payées pour délivrer un faux témoignage. Indignée, Gaëlle Borgia est retournée les interroger. Ces dernières lui ont alors avoué, face caméra, avoir parlé sous la menace. 

De leur côté, les associations et organisations internationales multiplient les distributions alimentaires. « Ces aides sont nécessaires et urgentes, mais demeurent insuffisantes pour sécuriser le quotidien de ces familles qui peut probablement s'aggraver avec le réchauffement climatique », alerte Claire Kaboré. Avec le Gret, elle espère développer des solutions de long terme. Comme la culture de céréales et de légumineuses résistantes à la sécheresse, des techniques pour éviter l'érosion de la terre ou encore la réhabilitation des routes pour un meilleur accès à l’eau. 

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