Au Portugal, les militants antiracistes menacés par l'extrême droite

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Assassinat d'un comédien noir, menaces de mort visant des activistes de l'antiracisme... Le climat est délétère pour la lutte contre le racisme au Portugal, sur fond de poussée de l'extrême droite.

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Le climat des luttes antiracistes au Portugal s'est fortement assombri cet été. Trois députées et six autres activistes de l'antiracisme ont été menacés de mort, dans un courrier électronique envoyé début août à SOS Racisme au Portugal. Le message était signé du nom d'un collectif d'extrême droite jusqu'alors peu connu, Nova Ordem de Avis-Resistência Nacional, en référence, apparemment, à un ordre moyenâgeux.

Extrait de la lettre : « Nous vous faisons savoir qu'un délai de 48 heures a été fixé pour que les dirigeants antifascistes et antiracistes nommés dans cette liste quittent leurs fonctions politiques et sortent du territoire national. » « Août sera le mois du retour du nationalisme », lit-on encore dans l'e-mail.

Parmi les trois élues figurent les deux principales figures de l'antiracisme à l'Assemblée portugaise, par ailleurs des députées noires : Beatriz Gomes Dias, pour le Bloc de gauche (allié de LFI) et Joacine Katar Moreira (ex-Livre, aujourd'hui indépendante, à qui Mediapart avait consacré un portrait en mars dernier). La troisième est une autre élue du Bloc, Mariana Mortágua, connue pour ses engagements pour la  communauté LGBT+. Autre pilier historique des luttes contre le racisme, Mamadou Ba, président de SOS Racisme, est également visé – c'est lui qui, le premier, a prévenu la police. Ba avait déjà reçu des menaces de mort au début de l'année 2020, ainsi qu'une balle à son domicile.

Alors que l'enquête est en cours, le président de la République Marcelo Rebelo de Sousa a défendu la « zéro tolérance » vis-à-vis de l'extrême droite, tout en exhortant les uns et les autres à un retour au calme, pour ne pas « radicaliser la vie politique ». Quelques jours après l'envoi du message, un rassemblement d'une douzaine de membres rejouait, avec des masques en plastique blanc et des torches bon marché que l'on utilise dans les jardins, une cérémonie du Ku Klux Klan, devant les locaux de SOS Racisme.

À travers cette « veillée », ces individus s'en prennent à ce qu'ils considèrent comme du « racisme anti-national ». Ils font partie d'un collectif baptisé Résistance nationale, distinct, selon eux, du groupuscule responsable des menaces de mort. « Ce n'est pas la haine pour qui que ce soit qui nous motive, mais l'amour pour le Portugal », se sont-ils justifiés.

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Ces incidents sont intervenus dans un contexte déjà très tendu, après l'assassinat le 25 juillet de Bruno Candé, un comédien de théâtre né en Guinée-Bissau, abattu en pleine rue, et en plein jour, dans une localité pauvre de la banlieue de Lisbonne, Moscavide. Selon des témoins cités par des quotidiens portugais, le meurtrier aurait déclaré, au moment de tirer : « Retourne dans ton pays, sale nègre [...] En Angola, j'en ai tué plusieurs, des comme lui. »

Âgé de 76 ans, le tireur est un ancien combattant de la guerre coloniale en Angola (1961-1975), dont il a conservé, selon des témoignages, des symptômes de stress post-traumatique. Des rassemblements anti-racistes se sont déroulés dans plusieurs villes du pays – « Nous sommes tous Bruno Candé », « Il y a beaucoup de gens racistes et on en a marre », lisait-on sur certaines banderoles –, tandis que l'extrême droite a elle aussi convoqué des rassemblements début août, en réaction.

Le caractère raciste du crime a un temps fait débat. À l'instar des déclarations d'André Ventura, le président du parti d'extrême droite Chega, seul représentant de sa formation à l'Assemblée, désormais créditée de 7 % dans les sondages : « L'assassinat de Bruno Candé est une tragédie. Comme le serait l'assassinat d'un Blanc ou d'un Chinois. Mais arrêtez avec la rengaine du racisme. Nous ne sommes pas un pays raciste ! Rien dans ce crime ne laisse penser qu'il a été commis par la haine raciale », a-t-il dit sur Twitter.

Début septembre, quelque 70 organisations de la société civile européenne (dont le CRAN français) et une vingtaine d'eurodéputés sont montés au créneau pour soutenir les activistes portugais menacés. Ils s'inquiètent de l'intensification des attaques de l'extrême droite cette année. Ils rappellent notamment la sortie de terrain en février du joueur de football franco-malien Moussa Marega, en plein match, sous les cris racistes hurlés par certains dans le stade de Guimaraes (Nord du Portugal). SOS Racisme dit avoir établi des faits portant sur quelque 700 attaques à caractère raciste depuis 2012.

André Ventura, le leader du parti d'extrême droite Chega, lors d'une manifestation à Lisbonne le 27 juin 2020: «Le Portugal n'est pas raciste» © AFP / Patricia de Melo Moreira. André Ventura, le leader du parti d'extrême droite Chega, lors d'une manifestation à Lisbonne le 27 juin 2020: «Le Portugal n'est pas raciste» © AFP / Patricia de Melo Moreira.

Dans leur communiqué, ces associations exigent une « réponse institutionnelle » à la hauteur,  à la fois des autorités portugaises et européennes. À ce stade, le gouvernement socialiste d'Antonio Costa brille par son silence. D'autant plus étonnant que Costa, né d’un père originaire de Goa, ancienne colonie portugaise en Inde, semble bien placé, au contraire, pour mettre en avant son identité métisse et défendre les voix de l'antiracisme.

« Lorsque Danièle Obono est dessinée en esclave dans Valeurs actuelles, au moins le président Emmanuel Macron l'appelle pour lui exprimer son soutien. Au Portugal, il n'y a même pas eu de geste similaire de la part de Costa, vis-à-vis des activistes menacés », regrette Luísa Semedo, une enseignante en philosophie en France, impliquée dans le mouvement antiraciste au Portugal. « Nous sommes tous en danger, lorsque l'extrême droite pense profiter de l'impunité », a réagi de son côté Joacine Katar Moreira, l'une des députées menacées de mort, réclamant, elle aussi, des actions plus fermes de la part de l'exécutif socialiste. Seule la secrétaire d'État à l'égalité, Rosa Monteiro, s'est fendue mi-août d'une visite de soutien dans les locaux lisboètes de SOS Racisme.

L'ampleur du racisme au Portugal reste un sujet tabou. En partie parce que le pays a longtemps nourri l'idée que l'empire colonial qu’il s’était construit au fil des siècles n’avait rien à voir avec ceux d’autres puissances européennes. Le Portugal aurait fait preuve de plus d’humanité vis-à-vis des populations sur place. Cette pseudo-exception portugaise, souvent résumée par une expression, le « luso-tropicalisme », est un mythe, entretenu sous la dictature de Salazar puis au retour de la démocratie, après 1974. Ces ambiguïtés mémorielles expliquent, encore aujourd'hui, une partie de l'âpreté des batailles de l'anti-racisme portugais (lire notre reportage à Lisbonne, en mars dernier, sur les batailles mémorielles autour de l'esclavage).

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L'article a été corrigé le 8 septembre dans l'après-midi, avec la mention exacte du stade où Moussa Marega a été hué.