L’Iran est secoué de tensions internes et externes

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Manifestations contre la vie chère, la chute de la monnaie, le manque d’eau… L’Iran est traversé par une grave agitation sociale, alors que Washington se prépare à lui déclarer une guerre commerciale terrible. L’idée de négociations directes avec « l’ennemi américain » commence à percer à Téhéran.

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La ville de Khorramshahr et le Grand Bazar de Téhéran sont deux hauts lieux symboliques dans l’imaginaire de la révolution islamique. Dans le sud de l’Iran, Khorramshahr fut le Verdun iranien pendant la longue guerre contre l’Irak (1980-1988). Elle fut détruite, perdue, en dépit d’une résistance acharnée, et reprise deux ans plus tard. Cité martyre aux yeux du nouveau régime islamique qui s’installait, elle fut rebaptisée un temps Khouninshahr, la Ville du sang. Elle a aussi donné son nom au plus performant des missiles balistiques iraniens.

Le Grand Bazar, lui, symbolise l’alliance entre les marchands et les religieux qui permit à la révolution islamique de l’emporter. Aujourd’hui, il n’a plus l’importance économique qu’il avait à cette époque et n’est donc plus un centre de pouvoir, mais les bazaris sont toujours regardés comme des partisans du régime. Ils sont d’ailleurs divisés entre les différentes factions.

Or il y a quelques jours, les habitants de Khorramshahr et les bazaris de Téhéran se sont révoltés. Les premiers contre les privations d’eau et la mauvaise qualité de cette dernière. La une du quotidien réformateur Ebtekar était à ce sujet éloquente : sur deux photos, qui se partageaient la première page, elle montrait d’un côté la ville d’aujourd'hui « assoiffée », dans laquelle des femmes et des enfants portent des seaux d’eau, et de l’autre la ville d’hier, « brûlée » par la guerre. Des affrontements ont rapidement opposé les manifestants aux forces de sécurité, affrontements au cours desquels une personne a été tuée et d’autres blessées, sans que l’on puisse savoir leur nombre. Situation analogue dans la grande ville voisine d’Abadan où, là aussi, la question de l’eau est dramatique, en particulier dans les quartiers arabes. Des manifestations s’y sont également déroulées, en solidarité avec celles de Khorramshahr.

La une du quotidien « Ebtekar ». À gauche, la ville de Khorramshahr aujourd’hui, en manque d’eau ; à droite, celle d’hier, « brûlée » par la guerre Iran-Irak. © DR La une du quotidien « Ebtekar ». À gauche, la ville de Khorramshahr aujourd’hui, en manque d’eau ; à droite, celle d’hier, « brûlée » par la guerre Iran-Irak. © DR

La semaine précédente, c’était le Grand Bazar de Téhéran qui s’était mis en grève, avec des centaines d’échoppes fermées et des dizaines de manifestants qui criaient : « L’ennemi est ici. Ils [les dirigeants iraniens – ndlr] nous mentent en disant que ce sont les Américains. » Raison de cette révolte : la chute de la monnaie iranienne avec un rial qui en six mois a perdu, sur le marché libre, 50 % de sa valeur face au dollar.

Les événements survenus à Khorramshahr et dans le Grand Bazar retiennent davantage l’attention parce qu’ils touchent des lieux emblématiques. Mais en réalité, tout l’Iran est traversé par une vague d’agitation et il n’y a désormais guère de jours sans une manifestation dans une partie ou l’autre du pays. Du jamais vu en Iran, où les mouvements sociaux sont toujours durement réprimés. En 2008 à Téhéran, lorsque les employés de la compagnie de bus Vahed avaient déclenché une grève générale, les arrestations avaient été massives et les femmes et enfants des meneurs avaient été emprisonnés pour faire pression sur eux. Cette fois, la récente grève des camionneurs, en mai et juin, n’a pas donné lieu semble-t-il à une répression aussi violente. Elle a pourtant duré plus de 15 jours, affectant 160 villes dans 25 des 32 provinces iraniennes. Les chauffeurs routiers demandaient une hausse de leurs traitements de l’ordre de 40 %.

« Montée de la pauvreté, du coût de la vie, de l’inflation, du chômage, chute de la monnaie, problèmes environnementaux… Chaque jour, il y a au moins un problème qui provoque grèves ou manifestations. Le système est arrivé à une situation qui est devenue ingérable », commente l’avocat Karim Lahidji, ancien président de la Fédération mondiale des droits de l’homme. Selon lui, si les Iraniens manifestent avant tout pour des problèmes concernant leur vie quotidienne, la politique n’est pas loin derrière. « Pensez d’abord à nous, au lieu de penser à la Syrie ou à l’Irak » est probablement le slogan le plus entendu, qu’il soit lancé en persan ou, dans le Sud, en arabe, en référence à l’aide massive, militaire et économique, que Téhéran accorde à ces deux pays. « Dans beaucoup de manifestations, si l’on entend d’abord dans les slogans “mort à la vie chère”, la phrase qui vient après est “mort au dictateur”. On ne peut certainement pas dire que le régime a perdu le contrôle de la situation. Mais on ne peut pas dire non plus qu’il parvient à tout contrôler », souligne le politologue Reza Moini.

Selon ce chercheur, ce qui fait monter aussi le ressentiment des Iraniens c’est que la corruption, loin de diminuer à cause de la difficile situation économique et sociale, s’aggrave encore, en particulier à cause du manque de dollars. Or depuis que le président Hassan Rohani a exigé une certaine transparence dans les comptes publics, ils sont informés des cas les plus criants. Ils ont ainsi récemment appris que le ministère de la santé importait… des voitures de luxe, et que le père du gendre de leur président avait importé pour 3 milliards de bananes de dollars de bananes en six mois.

Pour le régime iranien, le pire est loin d’être arrivé. Car si Donald Trump a mis fin à l’accord international de Vienne sur le nucléaire, il n’a pas encore sérieusement engagé la guerre économique et commerciale totale qu’il prévoit de livrer à Téhéran. Elle commencera réellement le 6 août, avec l’application d’un premier train de sanctions qui devraient restreindre la possibilité pour l’Iran d’acheter des dollars américains et freiner ses transactions sur l’acier, l’or, le charbon, les voitures…

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