Moyen-Orient

Cinq ans après le génocide, 3 000 femmes yézidies toujours disparues

Cinq ans après le génocide perpétré dans le nord de l’Irak par l’État islamique, la situation des Yézidis reste dramatique. La région est toujours instable, les villages ne sont pas reconstruits et 400 000 personnes demeurent dans des camps. Les enfants nés des viols ne sont pas intégrés et ceux qui furent embrigadés rejettent leurs familles.

Jean-Pierre Perrin

9 août 2019 à 12h39

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Près de 3 000 Yézidies, femmes, jeunes filles ou adolescentes, sont toujours portées disparues après la défaite de l’État islamique (EI) en Irak et Syrie. Et avec elles plusieurs centaines d’enfants. Beaucoup de familles de cette minorité kurdophone voulaient croire que la chute, à la fin du mois de mars, de Baghouz, la dernière grande enclave djihadiste syrienne, près de la frontière irakienne, allait leur permettre de retrouver qui une sœur, qui une fille ou une mère.

Espoir déçu : les captives yézidies se sont avérées fort peu nombreuses dans ce réduit. Aujourd’hui, on ne sait donc quasiment rien de ce que sont devenues ces milliers de femmes qui furent pendant cinq ans les esclaves sexuelles de Daech et qui, pour nombre d’entre elles, le sont encore. Elles seraient détenues dans des régions de Syrie encore contrôlées par l’EI ou dispersées dans des régions reculées d’Irak. Certaines, contraintes de suivre les djihadistes dans leur fuite, pourraient se trouver en Turquie ou dans des pays arabes.

« Ce sont environ 3 250 personnes qui sont encore dans les mains de Daech, indique Shirin Azadpour, présidente de l’ONG Action pour les femmes et l’aide aux minorités (AFAM). Les femmes représentent 80 % de celles-ci et les enfants 20 %. Quand on réussit à localiser une ou plusieurs femmes, ainsi que des enfants, le Bureau de Netchirvan Barzani [le président du gouvernement régional du Kurdistan – ndlr] en est informé. C’est lui qui verse les rançons permettant de les libérer.  Ce sont des opérations ultra-secrètes avec beaucoup de risques pour les intermédiaires comme pour les femmes et leurs familles. »

11 août 2014. Des Yézidis fuient la ville de Sinjar, dans le nord-ouest de l'Irak, prise par l'État islamique. © Reuters

Lorsque les hommes d’Abou Bakr al-Baghdadi, qui vient de s’autoproclamer calife quelques semaines plus tôt, à la suite de la prise de Mossoul, attaquent le 3 août 2014 le massif du Sinjar, ils obéissent à un plan très élaboré.

Dans ce massif montagneux du nord de l’Irak, résident l’essentiel des Yézidis, soit quelque 550 000 personnes. Leurs racines dans ces montagnes remontent à 6 500 ans mais beaucoup sont venus y trouver refuge après avoir enduré pendant des siècles massacres et persécutions religieuses. C’est là aussi que se trouvent nombre de leurs lieux de culte auxquels ils sont passionnément attachés.

Lors des raids de ce 3 août, rien n’est laissé au hasard. Les localités sont encerclées, les routes coupées. Les peshmergas du Parti démocratique du Kurdistan d’Irak (PDK), censés protéger la région et « aller jusqu’au-devant de la mort » (ce que signifie le nom de peshmerga), se sont enfuis pendant la nuit sans même prévenir la population yézidie, ce qui laisse penser qu’il y a eu une entente entre eux et les hommes en noir.

Dans chaque village, les djihadistes rassemblent les familles, séparent les hommes des femmes et des enfants de moins de onze ans. Les premiers seront exécutés collectivement, souvent après avoir dû creuser les fosses communes, certains seront décapités ou brûlés vifs. Les femmes et les filles, après avoir été dépouillées de tous leurs bijoux, seront emmenées en bus dans des « centres de tri », puis données ou vendues aux djihadistes, en particulier celles âgées de 12 à 16 ans. Bientôt, comme on peut le voir sur certaines vidéos diffusées par l’EI, s’organiseront de véritables marchés aux esclaves.

Selon les données du Bureau kurde pour les Yézidis, les rafles du 3 août 2014 et des jours suivants ont permis aux djihadistes de kidnapper 6 417 Yézidies, dont 3 425 ont été libérées ou sont parvenues à s‘enfuir pendant leur captivité. Au moins 3 200 hommes et adolescents de plus de 11 ans ont été exécutés – à ce jour, quelque 80 fosses communes ont été découvertes – et des dizaines de villages pillés, détruits ou brûlés.

« Les partisans de l’État islamique soumettent chaque femme, chaque enfant et chaque homme yézidi qu’ils capturent aux atrocités les plus horribles », établira peu après dans son rapport le président de la commission d’enquête mandatée par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Pour la communauté yézidie, il s’agit de la 74e campagne génocidaire de son histoire, la plus effroyable restant celle de 1915 qui a vu des massacres sans nombre – peut-être jusqu’à 250 000 personnes – dans la zone frontalière entre la Turquie et ce qui deviendra l’Irak.

En août 2014, entre 120 000 à 150 000 personnes parviennent cependant à échapper aux tueries et aux rapts pour se réfugier sur le mont Shingal (Sinjar en arabe), une montagne désolée et un haut lieu spirituel yézidi qui sera rapidement encerclé et où des centaines d’entre eux, en particulier des enfants et des personnes âgées, mourront de faim et de soif. Les survivants seront sauvés par une opération militaire audacieuse menée par les combattants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qui ouvriront une brèche dans l’encerclement des djihadistes, permettant leur évacuation vers les régions kurdes d’Irak.

Cinq ans plus tard, l’EI a été terrassé mais la situation des Yézidis demeure extrêmement dramatique. Quelque 400 000 d’entre eux vivent encore dans des camps de réfugiés dans le Kurdistan d’Irak et en Turquie. Dans le Sinjar, la sécurité reste précaire, comme le montre l’assassinat, le 23 juillet, de deux Yézidis par un commando de l’EI. La plupart des villages n’ont pas été reconstruits et pas davantage les dizaines de sites religieux anéantis à coups d’explosifs et de bulldozers.

L'envoyée spéciale de l'ONU en Irak, Jeanine Hennis-Plasschaert, n’hésite pas, dans un communiqué, à dénoncer « l’échec actuel de la stabilisation ». « Quelque 20 % de la population du Sinjar est revenue y vivre mais seulement 5 % sont des Yézidis, précise Shirin Azadpour. La ville même de Sinjar est complètement détruite et inhabitée, les infrastructures sont inexistantes. Les rares personnes qui y retournent sont à la recherche de leurs biens et ne restent que quelques jours. Après, elles s’en retournent dans les camps où elles disent se sentir plus en sécurité. »

Contraintes d’abandonner les enfants nés de viol

« C’est vrai que la petite ville de Sinjar est à peu près déserte, hormis un boulanger qui a fait le choix de revenir y vivre, raconte le chirurgien et cofondateur de Médecins sans frontières Jacques Bérès, qui a séjourné dans la région. Question sécurité, il y a bien des milices kurdes et d’autres arabes mais elles se méfient les unes et des autres et patrouillent séparément. »

Une fillette de 6 ans, sur la route de l’exode en 2014. © Youssef Boudlal / Reuters

Revenir dans le Sinjar pour les Yézidis, c’est non seulement revenir sur les lieux traumatisants des récents massacres, mais aussi devoir coexister avec les tribus arabes de la région qu’ils accusent d’avoir collaboré avec l’État islamique, participé aux pillages des maisons et aux viols des femmes, voire, selon certaines vidéos djihadistes, aux exécutions.

C’est aussi se placer sous la protection de la police de l’État irakien, qui n’a rien fait pour les protéger ou des milices chiites pro-iraniennes de Hachd al-Chaabi (les Forces de la mobilisation populaire), nombreuses dans le Sinjar et qui considèrent aussi la religion yézidie comme « hérétique ». Cette méfiance envers le gouvernement irakien a été manifeste lors de la reprise du massif du Sinjar par Bagdad au Gouvernement régional du Kurdistan, après le référendum de septembre 2017 sur l’indépendance kurde : nombre de Yézidis qui étaient revenus dans leur région sont alors repartis vers les camps de réfugiés du Kurdistan d’Irak.

À Bagdad, le génocide a bien été commémoré, mais les discours du président Barham Saleh et du premier ministre Adel Abdelmahdi relevaient d’un pur opportunisme. Ce qu’a d’ailleurs relevé l’avocat yézidi Saïb Khider : « Ce n’est pas une commémoration. [Car] nous continuons de vivre ce génocide jusqu’à ce jour, dans tous ces détails. Nos plaies sont toujours ouvertes. » Elles le sont d’autant plus que les massacres et les féminicides orchestrés par Daech, s’ils ont été à plusieurs reprises qualifiés de génocide par les enquêteurs des Nations unies, n’ont pas été officiellement reconnus comme tels par l’Onu.

Il n’y a pas eu davantage de poursuites contre les responsables des massacres, puisque ni l’Irak ni la Syrie n’étant membres de la Cour pénale internationale (CPI) et le Gouvernement régional du Kurdistan n’étant pas considéré comme un État, celle-ci n’a pas de mandat pour procéder à une enquête.

Au-delà des traumatismes provoqués par la campagne génocidaire de l’EI, et même si celle-ci a fait beaucoup bouger les lignes, c’est toute une société, naguère largement traditionnelle et conservatrice, qui peine à venir à bout de ses déchirures. L’une d’elles porte sur la question des enfants yézidis kidnappés et convertis à l’islam, dont la plupart furent aussitôt embrigadés afin de devenir des enfants-soldats. Aujourd’hui, 1 921 ont pu être libérés. « Beaucoup de ceux que nous avons pu sauver rejettent à présent complètement leur famille et leur identité. Certains considèrent même leurs parents comme des “adorateurs du Diable” », déplore, dans un mémorandum, Haïder Elias, le président de Yazda, la principale ONG humanitaire yézidie.

Les enfants nés des viols posent d’autres problèmes. Si le Conseil spirituel suprême yézidi a accepté que « les survivantes du génocide » puissent être réintégrées dans la communauté, ce qui a constitué un changement historique puisque, jusqu’alors, les femmes qui contractaient un mariage avec un homme d’une autre confession s’en voyaient exclues, il a exigé, en revanche, qu’elles abandonnent les enfants nés de ces viols.

« Honte à la communauté, s’est indignée la chercheuse irakienne Belkis Wille, qui travaille notamment pour l’ONG Human Rights Watch. Tant de captives de l’État islamique ayant donné naissance à des enfants à la suite de viols m’ont dit combien ce fut douloureux pour elles de devoir les confier à des orphelinats ou aux familles des djihadistes avant de pouvoir retourner vivre dans leur communauté. »

De son côté, Bagdad a imposé que tous ces enfants soient de religion musulmane en application de la loi irakienne. D’où cette réplique cinglante de l’ancienne députée yézidie Vian Dakhil : « Si l’État islamique ne représente pas [aux yeux de Bagdad] l’islam, pourquoi le gouvernement irakien force-t-il les enfants nés de viols à être enregistrés comme musulmans ? »

Le gouvernement irakien et celui du Kurdistan ne faisant rien pour créer les conditions nécessaires au retour des Yézidis se pose la question de l’avenir de cette minorité dans son propre pays. Haïder Elias, le président de Yazda, l’a formulée ainsi : « Aujourd’hui, nous demandons à la communauté internationale soit de nous donner un véritable soutien pour nous permettre de demeurer sur notre terre, soit de nous aider à partir pour des pays où nous serons en sécurité. »

L’ancienne esclave sexuelle et prix Nobel de la paix 2018, Nadia Murad, dont la mère et les six frères ont été tués par les djihadistes, et qui, inlassablement, fait campagne pour que sa communauté puisse retrouver son pays, a finalement obtenu de rencontrer, le 17 juillet, Donald Trump. Elle espérait que son message soit entendu et qu’il puisse faire pression sur Bagdad et Erbil. Elle s’est entendu répondre : « Et vous avez eu le prix Nobel ? C’est incroyable ! Ils vous l’ont donné pour quelle raison ? » No comment.

Jean-Pierre Perrin


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