Ce que Trump nous dit de l’époque

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Les résultats des élections de mi-mandat montrent que Donald Trump bénéficie du soutien d’une base régulière de partisans convaincus, qui ne se laissent pas convaincre par des arguments rationnels ni par des leçons de morale. Le président américain cherche moins à rassembler qu’à cliver. Pour cela, tous les coups sont permis : insultes, connivence et mauvaise foi. Dernier exemple en date : un tweet contre Macron, à peine arrivé à Paris.

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Deux ans après son élection surprise à la présidence des États-Unis, Donald Trump continue de défier les pronostics. Il vient de subir un échec relatif aux élections de mi-mandat mais, loin de l’effondrement espéré par ses opposants, il résiste mieux que ses trois prédécesseurs à la Maison Blanche.

Les élections de mi-mandat, le plus souvent défavorables au président en fonctions – ce fut le cas pour Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama –, n’ont pas cette fois bouleversé le rapport de force au Congrès. Le Sénat reste républicain, les démocrates obtiennent la majorité à la Chambre des représentants. Le socle des supporteurs de Trump s’est même renforcé dans de nombreux États, en dépit de taux de participation exceptionnellement élevés pour une élection de mi-mandat. La mobilisation de son électorat a été bien plus forte que celle pour Obama en 2010 e t 2014.

Un partisan de Trump, à Orlando en Floride, le 6 novembre 2018. © Reuters Un partisan de Trump, à Orlando en Floride, le 6 novembre 2018. © Reuters

Il y a deux ans, l’élection de Donald Trump constituait un camouflet pour les entreprises de sondages, qui prédisaient une victoire de la candidate démocrate. Ce coup de théâtre prenait en défaut tous les systèmes de prévision et d’alerte ; il ruinait la crédibilité de commentateurs dont l’expertise s’est envolée en une nuit et qui sont apparus comme déloyaux et partisans, s’offrant ainsi à la vindicte des partisans de Trump.

Le soir du 9 novembre à la Maison Blanche, Obama et ses storytellers n’ont pas compris ce qui se passait. « C’était aussi inconcevable que l’abrogation d’une loi de la nature », a dit l’un d’eux, tandis qu’Obama déclarait : « L’histoire ne va pas en ligne droite, elle fait des zigzags. »

Un an plus tard, Michelle Goldberg, dans un article du New York Times intitulé « Anniversaire de l’Apocalypse », écrivait : « L’une des choses les plus déconcertantes était que personne, quel que soit son degré d’érudition, n’avait la moindre idée de ce qui se passait. » Dans son essai Fear (« Peur ») paru à l’automne 2018, le célèbre journaliste Bob Woodward se souvient des propos qu’il avait tenus dans un talk-show télévisé quelques jours avant la fin de la campagne électorale : « Si Trump gagne, [il faudra nous demander] comment c’est possible ? Qu’est-ce que nous avons manqué ? » Lors de ses voyages à travers le pays, les gens lui confiaient qu’ils ne faisaient pas confiance aux sondages. Ils voulaient décider par eux-mêmes de leur vote.

Selon les sondages de sortie des urnes, seuls 38 % des Américains considéraient que Trump était qualifié pour être président. Et pourtant, il avait été élu. Seule explication possible pour les sondeurs, de nombreux électeurs avaient voté pour lui en pensant qu’il n’avait aucune chance, un geste protestataire, supposé sans conséquence, qui avait provoqué l’accident électoral et précipité la démocratie américaine dans l’inconnu. C’était une bizarrerie, qui n’entrait pas dans le scénario de la victoire annoncée de « la première femme présidente des États-Unis », un événement extravagant, une anomalie politique, bref une exception, que l’Histoire ou le peuple aurait à cœur de corriger.

Pour les démocrates, c’était une défaite cuisante : non seulement celle d’Hillary Clinton, mais aussi celle de Barack Obama dont l’héritage apparaissait soudain en péril. Le soutien des cols-bleus et des ouvriers qui leur semblait acquis pour toujours leur avait échappé cette fois. Le « working class hero » s’était détourné d’eux, jugeant que la promesse américaine avait glissé de leurs mains au cours des décennies de globalisation et surtout depuis la crise de 2008, qui les avait privés de logement et de travail.

Triple défaite, donc, pour les entreprises de sondages, pour les démocrates, pour les médias dominants. Perte de crédibilité pour les uns, défaite politique pour les seconds, effondrement du récit médiatique.

La victoire de Donald Trump appartenait à ces événements qui déjouent la raison politique et traduisent une réaction bien plus profonde qu’un simple bras d’honneur aux élites, à l’establishment et à une classe politique disqualifiée incarnée par Hillary Clinton. Les résultats jetaient à bas la belle histoire progressiste des démocrates, qui voulait qu’après avoir porté à la Maison Blanche le premier président noir, ils allaient ouvrir ses portes à la première femme présidente.

Le 9 novembre 2016, on pouvait lire dans le New York Times : « La défaite choquante [de Clinton] est particulièrement cruelle pour les millions d’électeurs qui avaient applaudi à la marche vers l’histoire de la première femme présidente des États-Unis. Pour ces supporteurs, l’élection constituait un référendum sur les progrès du genre : une occasion d’élever une femme à la plus haute fonction et de rejeter un homme dont le comportement violent avec les femmes avait occupé le centre de l’attention pendant la campagne. »

Un horizon narratif s’effondrait comme une façade en trompe-l’œil. Dix fois, cent fois, on avait parié sur l’élimination de Trump au cours des primaires, puis sur sa défaite face à Hillary Clinton, et il avait surmonté tous les obstacles… Il avait lancé un défi aux médias, à leurs récits de campagne, déniant leur agenda et leur rhétorique, bousculant l’image qu’on pouvait avoir d’un président, imposant ses outrances, son langage et ses onomatopées, sa figure burlesque et ses mensonges. Et il avait gagné. Sa victoire n’entrait dans aucun récit disponible sur le marché médiatique. Elle n’avait rien d'épique comme celle d’Obama en 2008, c’était un pied de nez de l’Histoire, une sorte de faux pas de la raison historique.

Tout au long de la campagne de 2016, les sondeurs n’avaient cessé de s’interroger sur le « plafond » de Trump, qu’ils situaient à environ 46 % des électeurs, un seuil qui lui interdisait d’obtenir la majorité du vote populaire, et ils avaient négligé de s’intéresser à son « plancher », c’est-à-dire à sa base électorale incompressible, qui lui a permis de faire basculer le collège électoral en sa faveur. Ils ont oublié que les élections ne se résumaient pas à des additions de voix, mais que la mobilisation y jouait un rôle multiplicateur.

Comme le montrent une nouvelle fois ces élections de mi-mandat, Trump bénéficie d’une base régulière de partisans convaincus qui ne se laissent pas convaincre par des arguments rationnels ou par des leçons de morale. C’est à cette base que le président s’adresse dans ses meetings, dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Le temps des appels au rassemblement cède la place à l’ère des clashs et des transgressions. Il s’agit moins de convaincre ses opposants que de mobiliser ses partisans, moins de rassembler que de cliver. Et pour cela, tous les moyens sont bons, les insultes, la connivence, la mauvaise foi partagée.

Ce qui soude la masse en colère, c’est le pouvoir de dire non aux vérités établies. L’incrédulité est érigée en croyance absolue. Aucune autorité n’est épargnée, ni savants, ni souverains, ni pape, ni roi… Tous sont voués au bûcher trumpiste. La vie politique sous Donald Trump s’est transformée en une suite de provocations et de chocs sous la forme de décrets, de déclarations ou de simples tweets : muslim ban, défense des suprémacistes blancs après les événements de Charlottesville, guerre des tweets avec la Corée du Nord.

Depuis deux ans, les libéraux n’ont guère su opposer à chaque provocation de Trump que leur indignation morale. Ils peuvent bien rouvrir les yeux maintenant. Le phénomène Trump n’a pas disparu ; il bénéficie même d’une remarquable persistance rétinienne, en tout cas du soutien de la frange la plus mobilisée de ses électeurs qui, loin d’être découragés par ses outrances verbales et ses appels à la violence, y reconnaissent leur propre colère. Ses partisans sont insensibles à la culpabilisation qui leur est adressée par les éditorialistes les mieux intentionnés, car ces instances n’ont plus aucune légitimité à leurs yeux. Trump a libéré une puissance sauvage et indistincte qui se donne libre cours désormais dans la société.

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