Boris Johnson, le ministre cauchemar de Theresa May

Par Marion L'Hour

Le chef de la diplomatie britannique joue son avenir politique samedi : il se rend à Téhéran pour tenter de faire oublier son dernier impair, lui qui avait fragilisé la situation d’une Irano-britannique accusée d’espionnage. À Londres, Johnson fait vivre un calvaire à Theresa May, qui n’ose se débarrasser de ce conservateur très populaire auprès des partisans du Brexit. Portrait d’un provocateur à l’idéologie incertaine.

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Londres (Royaume-Uni), correspondance.-  Sa dernière bourde en date pourrait coûter cinq ans d’emprisonnement supplémentaire à une citoyenne irano-britannique. Boris Johnson sait qu'il joue une partie de son avenir politique dans cette affaire. Conscient de la gravité du dossier, ce conservateur à la tignasse blond clair, habitué des gaffes à répétition, a décidé de se rendre, à partir de samedi, à Téhéran. C'est une première depuis qu'il est devenu, à l'été 2016, ministre des affaires étrangères du Royaume-Uni.

Nazanin Zaghari-Ratcliffe se trouve emprisonnée en Iran depuis plus d’un an et demi, accusée d’espionnage. Début novembre, Boris Johnson s’exprime - enfin - sur le sujet devant un comité parlementaire. Mais il assure sans ciller que cette mère de famille se trouvait à Téhéran pour « former des journalistes ». Faux : la jeune femme rendait visite à ses parents. Les autorités iraniennes menacent alors d’alourdir sa peine, jusqu’à ce que Boris Johnson soit forcé de s’excuser face aux appels répétés à la démission, venant y compris des rangs des conservateurs. L'ancien maire de Londres débarque en cette fin de semaine à Téhéran, alors que Nazanin Zaghari-Ratcliffe est censée comparaître de nouveau devant la justice iranienne, ce dimanche.

Boris Johnson, avec ses allures chien fou, parviendra-t-il à faire baisser d'un cran la tension avec Téhéran? Il n'a d'autre choix que d'y parvenir, s'il espère, un jour, ravir le poste de chef du gouvernement à Theresa May. S'il est devenu au fil des mois l'une des bêtes noires de Theresa May, lui n’affiche pourtant pas ouvertement ses ambitions. « Mes chances de devenir premier ministre sont aussi bonnes que celles de trouver Elvis sur Mars ou de me réincarner en olive », blaguait-il en 2012. Le 30 juin 2016, il renonce même à briguer le poste de chef du gouvernement. Dans la foulée de sa campagne réussie pour promouvoir le Brexit, le député, costume sombre et cravate pourpre, dresse devant la presse une liste des défis qui attendent le futur premier ministre. À la surprise générale, il conclut : « Après avoir consulté mes collègues et considérant les circonstances au Parlement, j'en ai conclu que cette personne ne pouvait pas être moi. »

Michael Gove, le ministre de la justice, vient en effet de faire acte de candidature et il rudoie quelque peu au passage son ami dans un communiqué : « Boris ne peut pas assumer le leadership ou construire une équipe pour la tâche qui nous attend. » Le renoncement ouvre la voie à Theresa May, qui l’emporte. Elle nomme Boris Johnson aux affaires étrangères. Ce portefeuille se devait de revenir à un « brexiter » et Theresa May n’apprécie guère Michael Gove.

Mais le député conservateur Keith Simpson explique autrement cette nomination dans un documentaire diffusé par Channel 4 en octobre : « Lui attribuer le poste, c’était lui donner un emploi prestigieux mais avec en réalité un pouvoir limité. La première ministre lui laissait la bride assez courte, et il aurait à passer beaucoup de temps en dehors du pays. » Coup double, donc : Theresa May encadre au gouvernement un élément perturbateur et elle l’éloigne de la politique intérieure. Mais c’était compter sans le franc-parler de Boris Johnson, ses dérapages et son ambition.

Boris Johnson, le 22 novembre 2017, à la sortie du 10 Downing Street © Reuters / Toby Melville Boris Johnson, le 22 novembre 2017, à la sortie du 10 Downing Street © Reuters / Toby Melville

En décembre 2016, à la veille d’une visite officielle en Arabie saoudite, l’ex-maire de Londres accuse Riyad de jouer les « marionnettistes » dans des « guerres par procuration », au nom d’un islam « détourné ». Fondée ou non, l’accusation tombe au mauvais moment. Downing Street recadre la chose par la voix des conseillers : « Ces propos ne sont pas la position du gouvernement. » Officiellement, Theresa May soutient son ministre, sur le ton de la blague. À la Chambre des communes, elle affirme en riant : « He is a FFS, a fine foreign secretary ! » En argot, FFS est aussi une abréviation de « For fuck’s sake », version vulgaire de « Pour l’amour de Dieu ».

Envers Boris Johnson, la cheffe du gouvernement manie la boutade comme la menace. En novembre 2016, elle compare son ministre au chien de Michael Heseltine, rival de Margaret Thatcher : « Boris, le chien, a été tué… quand son maître a décidé qu’il ne lui servait plus à rien. » De quoi vexer le ministre. Ses proches dénoncent partout une campagne des pro-européens pour lui nuire.

Cet encombrant ministre a-t-il joué un rôle dans la convocation des élections générales pour juin 2016 ? Possible. Car avec ce scrutin, Theresa May entend asseoir son autorité. Sauf que Boris Johnson parvient à se faire réélire avec une courte majorité. Tandis que le parti conservateur, lui, perd la sienne à la Chambre des communes. Dans les heures qui suivent, si l’on en croit l’essai de Tim Shipman, Fall out : A year of political Mayhem, le chancelier de l’Échiquier Philip Hammond, réputé pourtant anti-Brexit, envoie un texto à son rival pour l’assurer de son soutien au poste de premier ministre. La manœuvre échoue. Mais Boris Johnson incarne désormais une alternative. Il provoque.

Boris Johnson à la sortie de son domicile, au lendemain de la victoire du Brexit, le 24 juin 2016.

Lui qui n’est pas censé s’exprimer sur le Brexit ne s’en prive plus. Ainsi sur la « facture » du divorce avec l’UE : si les Européens veulent de l’argent, ils peuvent « go whistle », déclare le flamboyant ministre – « aller se faire voir », en clair. Sur le modèle à adopter pour le Brexit, Boris Johnson publie une tribune fleuve dans le Daily Telegraph, une semaine seulement avant le discours de Florence de la première ministre Theresa May, le 22 septembre 2017, dans lequel elle a fixé, pour la énième fois, la stratégie du Royaume-Uni sur le Brexit. Ce texte, publié sans l’aval de Downing Street, réclame une rupture nette avec l’UE. Il apparaît comme une provocation et une tentative de rallier les partisans du Brexit au panache blond du ministre des affaires étrangères. Theresa May ne rit plus, Boris Johnson lui échappe et l’inquiète. Compte-t-elle sanctionner l’encombrant rebelle ? « Boris, c’est Boris », répond à la presse la première ministre affaiblie et incapable de trancher.

Sur le papier, l’homme affiche un parcours chic et classique, qui peut lui assurer le respect des conservateurs. Diplômé d’Eton et d’Oxford, Boris Johnson a beaucoup voyagé et parle plusieurs langues dont le français. Outre ce joli pedigree, il dispose d’une stature médiatique savamment entretenue : journaliste au Daily Telegraph, il semble y avoir conservé des appuis. Il a également dirigé avec succès la rédaction de The Spectator et présenté des émissions télévisées comme Have I got news for you. Bref, l’homme est connu. Son charisme, son humour et sa bonhomie le rendent populaire.

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