Dans le Golfe, entre MBS et MBZ, un prince héritier peut en cacher un autre

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Un enjeu diplomatique pour la Chine

L’attaque conjointe du Yémen, en mars 2015, consacre l’alliance entre MBZ et MBS. Mais leur entente ne va pas aller sans problème. « Sur le dossier yéménite se font jour des divergences non négligeables, relève David Rigoulet-Roze. D’abord parce qu’ils n’ont pas les mêmes ennemis prioritaires. Pour MBZ, ce sont avant tout – au Yémen comme ailleurs – les Frères musulmans accusés des pires turpitudes, peut-être davantage encore que ce qui est perçu régionalement comme la menace iranienne. Mais pour MBS, ce sont les rebelles houthis, pour le soutien supposé qu’ils recevraient de son ennemi juré, à savoir l’Iran. »

Guerre et destructions dans la ville de Saada, au nord-ouest du Yémen. © Reuters Guerre et destructions dans la ville de Saada, au nord-ouest du Yémen. © Reuters

Le même chercheur ajoute : « Ils n’ont pas non plus le même agenda au Yémen : le prince héritier d’Abou Dhabi a l’ambition de s’assurer le contrôle du sud du pays – anciennement Yémen du Sud – ainsi que le détroit de Bab al-Mandeb afin de poursuivre et développer une stratégie de projection pour établir une présence directe sur les voies maritimes du Golfe jusqu’en mer Rouge via le littoral yéménite. » Une véritable stratégie à long terme des Émirats, engagée par MBZ, et « bien différente de ce que fait l’Arabie saoudite sur le théâtre yéménite, dont la stratégie est sans doute plus confuse ».

Pour Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Golfe et de la Corne de l’Afrique, « cette maritimisation des Émirats est à rattacher aux ambitions chinoises ». Une stratégie d’alliance « dont le but est de déblayer le terrain en Afrique, avec comme buts recherchés des investissements et la sécurité alimentaire », pour des Émirats à la fois « en quête de terres et de matières premières ». « C’est une nouvelle colonisation dont on ne peut pas encore saisir tous les contours, dit Lavergne. Cette stratégie s’inscrit aussi dans le cadre de la fin programmée du pétrole et du lâchage de la région par les Américains. »

Les Émirats arabes unis, en particulier Dubaï, Charjah et Ras al-Khaïmah, apparaissent dès lors comme le relais de la politique expansionniste chinoise dite des « nouvelles routes de la soie ». Ils sont au bord de l’océan Indien et font face au port pakistanais de Gwadar, le principal débouché dans le Golfe de ces « nouvelles routes » chinoises. En violation de toutes les règles internationales, l’armée émirienne s’est déployée en 2018 sur l’île yéménite de Socotra, comme elle a débarqué dans le détroit de Bab el-Mandeb, le verrou de la mer Rouge. En même temps, Abou Dhabi grignote la façade maritime africaine, s’installant dans les ports du Somaliland (à Berbera), d’Érythrée (à Assab, Massawa) et jusqu’au Soudan.

« Les Émirats peuvent se projeter à l’extérieur alors que l’Arabie saoudite n’a pas réglé ses problèmes intérieurs, qu’ils soient budgétaires, sociaux, culturels… », explique Marc Lavergne. Il ajoute : « Le pouvoir saoudien a marginalisé son intelligentsia, c’est-à-dire l’élite technocratique, l’élite chiite et les grandes familles commerçantes du Hedjaz, dont l’espace naturel est la mer Rouge – elles ont des réseaux mais ne disposent d’aucun pouvoir politique. On voit que MBS n’a pas la vitalité de son mentor, son dynamisme pour définir une stratégie. »

Cette question yéménite est à présent source de tensions entre l’Arabie saoudite et les Émirats. « Dans sa lutte contre les Houthis, Riyad a pris langue avec le mouvement Islah (la déclinaison yéménite des Frères musulmans), ce qui est franchir une ligne rouge pour Abou Dhabi, indique un chercheur qui ne veut pas être cité. À l’inverse, toujours à cause de cette hantise “anti-Frèristes”, l’armée émirienne a conclu au Yémen des alliances ponctuelles avec des formations autrement plus extrémistes, des groupes salafistes, voire djihadistes, ce qui n’est pas acceptable pour le régime saoudien. »

Deux autres motifs de mécontentement ont aussi créé de la distance entre MBZ et MBS. L’affaire Hariri, où c’est l’homme fort d’Abou Dhabi qui a poussé Emmanuel Macron à intervenir au profit du premier ministre libanais et à se rendre à Riyad en novembre 2017, pour le « délivrer ». Et l’assassinat de Jamal Khashoggi dont la sanglante élimination l’éclabousse en tant que mentor du prince héritier saoudien.

Jamal Khashoggi. Jamal Khashoggi.
« Lors de l’arrivée, le 10 novembre 2018, à Riyad de MBZ, MBS était absent à la cérémonie d’accueil, ce qui apparaît comme une anomalie, remarque David Rigoulet-Roze. Car lors des précédentes visites du prince héritier d’Abou Dhabi, MBS se trouvait ostensiblement en tête du cortège. »

« Il est notable que dans le contexte délétère de l’“affaire Khashoggi”, MBZ s’est efforcé de se tenir autant que possible éloigné de la tempête internationale qu’elle a provoquée en surexposant MBS, poursuit le même chercheur. D’aucuns se seraient donc attendus à un soutien plus marqué de sa part. Or MBZ, conscient des enjeux et manifestement contrarié par la gestion désastreuse de cette affaire, a fait en quelque sorte le service minimum et s’est contenté – si l’on peut dire – de manifester sa solidarité et un simple soutien verbal à MBS, peut-être jugé trop modeste par l’intéressé. De fait, soit le prince héritier saoudien n’a pas daigné accueillir en personne MBZ pour manifester son mécontentement, soit c’est ce dernier qui n’a pas souhaité être accueilli par MBS, avant de rencontrer en tête-à-tête le roi Salmane. » 

Sans son mentor, le prince héritier saoudien serait bien seul, tant il a fait le vide autour de lui. C’est une autre différence avec MBZ qui, lui, n’a pas procédé à des purges. « Est-ce que c’est vraiment lui qui mène le bal ?, interroge Marc Lavergne. Ça discute beaucoup dans son palais et on remarque autour de lui de jeunes technocrates, eux-mêmes princes, qui sont des personnes de qualité. » « MBZ lui-même bénéficie d’une large adhésion de la population, ajoute-t-il. Les leaders des Émirats sont comme des guides. Ils ont la confiance des gens. On le voit : quand MBZ se met à faire du vélo, le lendemain, on ne trouve plus une seule bicyclette à vendre dans les magasins. »

Reste que cette façade plutôt souriante cache une réalité très sombre, le refus de toute opposition politique et une tolérance zéro à l’égard de tout ce qui relève de l’islam politique. « Ils n’ont pas compris que la stabilité, c’est de permettre une certaine respiration », ajoute le même chercheur. D’où des procès de masse de Frères musulmans, dont celui de l’été 2014 qui a vu la condamnation de 64 d’entre eux à des peines de 7 à 15 ans de prison.

Cette sévérité a l’heur de plaire à Paris. « Sur la lutte antiterroriste, il y a des échanges anciens qui se sont approfondis avec les Émirats, des relations qui traduisent la confiance dans ce partenariat avec eux », déclarait, le 8 novembre 2018, Emmanuel Macron lors de l’inauguration du Louvre d’Abou Dhabi. Des liens déjà renforcés par la présence d’une base française inter-armes de Al-Dhafra officiellement inaugurée, en mai 2009, par Nicolas Sarkozy.

« Les relations franco-émiraties sont d’autant plus étroites et marquées par la confiance qu’il y a, de longue date, une intransigeance d’Abou Dhabi à l’égard de l’islamisme en général, une intransigeance moins évidente encore il n’y a pas si longtemps pour ce qui est Doha ou Riyad », résume David Rigoulet-Roze. Il ajoute : « Il y aurait donc chez Emmanuel Macron en quelque sorte une forme de “tropisme émirati” comme il a pu y avoir sous François Hollande un “tropisme saoudien”, lui-même précédé par un “tropisme qatari” sous Sarkozy. »

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