Les milices yéménites bien armées par l’Occident

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Les ventes d’armes occidentales, notamment françaises, aux Émirats sont aussi problématiques que celles conclues avec les Saoudiens. Toutes risquent d’être utilisées dans la guerre au Yémen. Un rapport accablant d’Amnesty International en atteste.

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On parle beaucoup – et à raison – des ventes d’armes occidentales à l’Arabie saoudite mais beaucoup moins de celles aux Émirats arabes unis (EAU). Pourtant, dans les deux cas, le risque est grand de voir ces armes servir à des crimes de guerre, à tuer des civils sur le terrain de l’un des pires conflits de ce début de XXIe siècle : la guerre au Yémen. Acteurs de premier plan, autant que l’Arabie saoudite, de la coalition pilonnant depuis bientôt quatre ans le pays le plus pauvre du Moyen-Orient, les Émirats arabes unis bénéficient de l’ombre dans laquelle aime se tapir leur président, le très discret prince héritier d’Abou Dhabi Mohammed ben Zayed, MBZ, mentor du Saoudien Mohammed ben Salmane, MBS (lire ici l’article de Jean-Pierre Perrin).

Mercredi 6 février, l’ONG Amnesty International les a remis sous les projecteurs avec la publication d’une enquête accablante intitulée When arms go astray: Yemen's deadly new threat of arms diversion to militias (« Quand les armes s’égarent. La nouvelle menace mortelle des détournements d’armes vers des milices au Yémen »). L’association de défense des droits humains montre que les Émirats arabes unis sont devenus l’un des principaux fournisseurs d’armes de pointe d’origine occidentale à des milices yéménites extrémistes hors de tout contrôle et accusées de crimes de guerre et d’autres exactions.

« Les forces armées émiriennes reçoivent des milliards de dollars d’armes provenant de pays occidentaux et d’autres sources, qu’elles ne font que détourner vers des milices au Yémen qui ne sont pas contrôlées et sont connues pour commettre des crimes de guerre », dénonce ainsi Patrick Wilcken, chercheur à Amnesty sur le contrôle des armes et les droits humains.

L’inventaire du matériel vendu illégalement à ces groupes armés est vertigineux, mêlant véhicules blindés, mortiers, fusils, pistolets, mitrailleuses… Il raconte aussi la vision du guêpier yéménite de MBZ qui n’est pas tout à fait la même que celle de Riyad et MBS. Si les stratégies de MBZ et MBS convergent pour combattre les rebelles Houthis soutenus par l’Iran qui contrôlent de vastes régions dont la capitale Sanaa, MBZ a ses propres intérêts et objectifs notamment dans le sud du Yémen, où prolifèrent ces milices. Son ambition de faire des Émirats arabes unis la puissance maritime régionale du détroit de Bab-el-Mandeb et du golfe d’Aden explique ses alliances avec les factions les plus radicales, des groupes salafistes, voire djihadistes, honnis de Riyad, et le rend beaucoup plus enclin à une partition du Yémen, une ligne rouge pour Riyad.

« Les groupes armés qui bénéficient de ces ventes d’armes douteuses – les “Brigades des Géants”, la Brigade al-Hizam (Forces de la ceinture de sécurité) et les Forces d’élite – sont entraînés et financés par les Émirats arabes unis, mais ne sont placés sous le contrôle d’aucun gouvernement, assure Amnesty. Certains d’entre eux sont accusés d’avoir commis des crimes de guerre, notamment pendant la récente offensive contre la ville portuaire de Hodeida (à l’ouest) et dans le réseau de prisons secrètes (également appelés “sites noirs”) soutenu par les Émirats arabes unis dans le sud du Yémen. »

S’appuyant sur les données publiques, Amnesty rappelle que depuis que le conflit au Yémen a basculé dans une dimension internationale en mars 2015, les États occidentaux ont vendu pour au moins 3,5 milliards de dollars américains d’armes aux Émirats arabes unis. Des armes classiques lourdes – comme des avions et des navires –, mais aussi des armes de petit calibre, légères, des pièces détachées et des munitions. Parmi les récents fournisseurs, on trouve l’Afrique du Sud, l’Allemagne, l’Australie, la Belgique, le Brésil, la Bulgarie, la Corée du Sud, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Tchéquie et la Turquie.

Lors de la bataille de Hodeida, une grande variété de véhicules blindés d’origine américaine équipés de mitrailleuses lourdes, tels que les modèles M-ATV, Caiman et MaxxPro, ont été observés par Amnesty entre les mains des milices soutenues par les Émirats arabes unis : la Brigade al-Hizam, les Forces d’élite de Shabwa et les « Brigades des Géants ». Des mitrailleuses légères Minimi, conçues par le belge FN Herstal, également probablement vendues aux Émirats arabes unis, sont actuellement utilisées par les « Brigades des Géants ». Le ministre-président wallon a annoncé l’ouverture d’une enquête aussitôt le rapport d’Amnesty connu.

La France n’est pas en reste. Elle continue à vendre des armes et à faire des transferts avec les Émiratis comme avec les Saoudiens, peu importent la cruauté de ces régimes et les violations en matière humanitaire et de droits humains, comme l’affaire Khashoggi l’a tristement rappelé. Cette semaine encore, des révélations du New York Times montrent que MBS avait promis en 2017 « une balle » contre le journaliste saoudien si celui-ci continuait de critiquer le royaume. « Par transferts d’armes, il faut entendre matériels de guerre, assistance technique, formation et maintenance », rappelle Aymeric Elluin d’Amnesty International. La France doit, entre autres, livrer cette année deux satellites Falcon Eye, contrat signé par Airbus et Thalès à l’été 2014.

Ailleurs au Yémen, rappelle encore Amnesty, les Émirats arabes unis ont directement entraîné et financé la Brigade al-Hizam et les Forces d’élite, qui gèrent un réseau nébuleux de prisons secrètes appelées « sites noirs » où sont pratiqués la torture à l’aide de décharges électriques, les simulacres de noyade (« waterboarding »), les humiliations sexuelles… L’ONG ainsi que d’autres associations ont enquêté sur le rôle de ces groupes dans des disparitions forcées et d’autres atteintes aux droits humains commises dans ces sites noirs. « Le bilan des Émirats arabes unis en matière de droits de l'homme au Yémen est aussi préoccupant que celui de l'Arabie saoudite », insiste le chercheur Patrick Wilcken.

Le rapport d’Amnesty intervient quelques jours après une enquête implacable de CNN sur le détournement d’armes et de véhicules américains par les Émiratis et les Saoudiens au profit de combattants yéménites liés à Al-Qaïda, de milices salafistes radicales et d’autres groupes armés. Lesquelles révélations ont provoqué des remous au sein des forces américaines et conduit le Pentagone à promettre l’ouverture d’une enquête. Mais elles ne suffiront pas toutefois pour que les États-Unis et les pays européens emboîtent le pas du Danemark, de la Finlande, des Pays-Bas et de la Norvège qui ont récemment annoncé la suspension de leurs transferts d’armes vers les Émirats arabes unis…

Ce n’est en tout cas pas l’ambition de la France. Malgré les pressions des ONG, les appels répétés à cesser les exportations, la France se retranche derrière l’intérêt économique et assure que tout se fait dans les règles des traités et des engagements internationaux avec les Émiratis comme les Saoudiens, les Qataris, etc. La France est l’un des pays les plus opaques en matière de ventes d’armes. Grand public et parlementaires doivent se contenter du rapport annuel sur les exportations d’armements, faussement transparent.

Réalisé par les ministères des affaires étrangères, de l’économie et de la défense, chargés de délivrer les autorisations de vente d’armes aux industriels français, le dernier rapport en date fait mention de 3,9 milliards d'euros de vente d’armes aux pays du Proche et Moyen-Orient, soit quelque 60 % des commandes de systèmes d'armement français sur un total de 6,9 milliards d'euros en 2017.

Plus de la moitié des exportations françaises ont ainsi été réparties entre le Koweït, le Qatar, les Émirats arabes Unis (EAU), l'Arabie saoudite et l'Égypte. La France a livré pour 1,38 milliard d’euros de matériel militaire à l’Arabie saoudite et pour un peu plus de 210 millions d’euros aux Émirats arabes unis. Pour les ONG, il ne fait aucun doute que la France participe ainsi à aggraver « la pire crise humanitaire au monde » – selon l’ONU – qui secoue le Yémen.

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