Malgré le Brexit, la participation des Britanniques aux européennes devient un scénario crédible

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Avant le sommet européen de mercredi, les 27 semblaient vouloir opter pour un nouveau report, afin d’éviter le risque d'un no deal avec Londres. Ce qui obligerait les Britanniques à participer aux européennes…

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La perspective d’un deuxième report, au-delà de l'été 2019, accordé aux Britanniques pour sortir de l’Union européenne, lors du sommet qui s’ouvre mercredi 10 avril au soir à Bruxelles, renforce un scénario jugé inimaginable il y a encore quelques semaines : la participation du Royaume-Uni aux élections européennes de fin mai.

Devant des membres de son parti, la chancelière allemande Angela Merkel a jugé « possible » un report « de plusieurs mois, jusqu’à début 2020 », à l’issue de sa rencontre avec Theresa May à Berlin mardi. La cheffe du gouvernement britannique, qui elle souhaite un report jusqu'au 30 juin 2019 au plus tard, s’est ensuite rendue à Paris mardi soir, pour plaider sa cause auprès d’Emmanuel Macron. Aucune déclaration n'a été faite après leur entretien.

Deux options tenaient la corde au sein des 27, mardi soir à Bruxelles, pour la nouvelle date butoir : fin décembre 2019 et fin mars 2020. Dans sa lettre d'invitation aux 27 publiée mardi soir, le président du Conseil Donald Tusk s'inquiète du risque d'un « no deal accidentel » si l'UE ne laisse pas plus de temps aux Britanniques : « Une possibilité serait une prolongation flexible, qui ne durerait que le temps nécessaire et pas plus d'un an, car au-delà de cette date, nous devrons décider à l'unanimité de certains projets européens clés », est-il écrit dans le texte, en référence notamment à l'adoption du budget pluriannuel de l'UE à partir de 2020.

May avait expliqué fin mars qu'elle ne pourrait accepter un report du Brexit au-delà du 30 juin. Des sources gouvernementales citées par le Guardian mardi soir s'interrogeaient déjà sur les chances de survie politique de la cheffe de l'exécutif à Londres, si les Européens la contraignent mercredi soir à Bruxelles à accepter un report bien plus important. D'autant que les discussions, au sein des Européens, sur les conditions qui seraient imposées à May en l’échange de ce report, n'ont quant à elles fait que commencer. Elles s'annoncent difficiles. En partie parce qu’un tel scénario, inédit, pose de nombreux questions de droit européen.

Emmanuel Macron et Theresa May à l’Élysée, le 9 avril 2019. © Reuters/Philippe Wojazer Emmanuel Macron et Theresa May à l’Élysée, le 9 avril 2019. © Reuters/Philippe Wojazer

Le gouvernement britannique a enclenché ce lundi les premières étapes réglementaires pour se ménager la possibilité d’organiser des élections européennes sur son sol. « Cela ne rend pas ces élections inévitables, puisque l’adoption d’un accord sur le Brexit d’ici là nous permettra de nous soustraire à ces élections », avait pris soin de préciser, lundi 8 avril, un porte-parole de l’exécutif à Londres.

Sans surprise, les Brexiters les plus acharnés sont immédiatement montés au créneau. Le gouvernement de May est bien parti pour « encaisser un choc tout-puissant [dans les urnes], s’il continue de reporter le Brexit », a menacé l’eurodéputé sortant Nigel Farage. L’ancienne vedette du parti d’extrême droite Ukip, l’un des responsables de la tenue du référendum de 2016, a déjà mis sur pied une nouvelle formation, « le parti du Brexit », en vue des européennes.

En théorie, le Brexit devait être déclenché le 29 mars, deux ans jour pour jour après le déclenchement par Londres de l’article 50 des traités européens. Un premier report avait été obtenu, jusqu’au 12 avril, ce vendredi. La cheffe de l’exécutif britannique a fait parvenir en fin de semaine dernière une nouvelle demande aux Européens, pour un report au 30 juin.

Pour certains observateurs, ces élections européennes au Royaume-Uni pourraient avoir valeur de « deuxième référendum », pour rejouer la bataille du Brexit. Mais la lecture des résultats ne serait pas évidente, étant donné les fortes divisions sur le Brexit, au sein des deux principales formations du pays. Les Britanniques ont voté à 51,9 % pour une sortie de l’UE le 23 juin 2016.

Au sein des 27, Paris fait partie des plus frileux face à l’idée d’un nouveau report. « La France n’est pas définitivement fermée à cette idée. Mais il ne faut pas faire des sommets à répétition, l’Europe a autre chose à faire que des sommets sur le Brexit », avançait-on mardi dans l’entourage d’Emmanuel Macron, qui redoute que la campagne des européennes ne soit totalement éclipsée par le chaos du Brexit.

« Un délai d’un an paraîtrait trop long », poursuivait cette même source française, à l’inverse des positions plus souples d’Angela Merkel ou de Donald Tusk. D’après le compte-rendu du Financial Times, seule l’Autriche a exprimé des doutes sur les conséquences d’un report trop long, lors de la réunion de Luxembourg mardi, redoutant une importation du chaos politique londonien au cœur de l’UE.

La Belgique a convoqué mercredi après-midi à Bruxelles une « réunion de coordination », en amont du sommet officiel de mercredi soir. Cette première réunion se tiendra avec les dirigeants d’une petite dizaine d’États, ceux qui seraient les plus directement touchés par l’impact d’un no deal, dont la France et l’Irlande. Mais les choses sérieuses ne devraient commencer qu’en présence de Merkel, mercredi soir.

May devra apporter trois garanties aux Européens si elle espère obtenir un nouveau délai. D’abord, les convaincre qu’elle dispose cette fois d’un plan crédible pour obtenir un accord sur le Brexit dans les semaines ou mois à venir à Westminster, et éviter le no deal. May a déjà subi trois revers au Parlement sur son projet d’accord. Mais elle fait valoir, avec raison, que l’ampleur de sa défaite n’a cessé de diminuer au fil des votes (de 230 voix en janvier à 58 voix seulement en mars).

Son meilleur argument pour persuader les Européens de ses chances de succès reste l’ouverture de négociations avec l’opposition travailliste, depuis la semaine dernière. « Un bon signal », dit-on à l’Élysée. Jusqu’à présent, May s’était enfermée dans une négociation avec la droite dure pro-Brexit du Parlement.

Les zones de désaccord avec les travaillistes restent nombreuses, comme le documente le Guardian, et le maintien du Royaume-Uni dans l’union douanière, voulu par Jeremy Corbyn mais refusé par May, est un point dur. Un doute subsiste par ailleurs, chez les Européens, sur la stratégie exacte de May : espère-t-elle faire adopter son accord in extremis, ou pense-t-elle sincèrement rouvrir des négociations avec l’Europe pour discuter d’un plan compatible avec les travaillistes britanniques ? C’était tout l’enjeu des rencontres bilatérales, à Berlin puis Paris, pour Theresa May : dissiper les doutes sur sa stratégie, pour le moins hasardeuse depuis le déclenchement de l’article 50.

Deuxième condition qui sera sans doute fixée aux Britanniques, en l’échange du report : établir des « garanties sérieuses, très sérieuses », selon une source, pour que les Britanniques ne perturbent pas le processus européen jusqu’à leur départ. À Londres, des députés conservateurs pro-Brexit ont en effet déjà prévenu qu’ils se vengeraient si les Européens retardaient encore le Brexit. Or la place de May est plus que fragile, au 10, Downing Street. À tout moment, elle pourrait être remplacée par des politiques au profil plus turbulent, à l’instar d’un Boris Johnson, l’ancien maire de Londres.

D’où la volonté des Européens de prendre les devants : que Londres s’engage à se tenir à distance des discussions sur l’avenir de l’Europe, par exemple les négociations pour désigner la présidence de la Commission européenne, qui auront lieu dès juin. Ou encore sur les négociations du budget européen sur les sept prochaines années, qui exige l’unanimité des dirigeants du Conseil pour son adoption. Une « déclaration politique » pourrait suffire, ce mercredi soir. Mais des capitales restent sur leurs gardes et pourraient demander davantage, avec des formes d'engagement juridiques.

Troisième et dernière condition : la participation des Britanniques aux européennes. Le Royaume-Uni compte aujourd’hui 73 députés sur 751. Le parlement de Strasbourg s’était déjà préparé à une cure de régime : il devait revenir à 705 députés dès juillet, dont 27 des 73 sièges britanniques redistribués entre 14 États (dont pas moins de cinq pour la France). En cas de report du Brexit, on reviendrait donc aux quotas actuels, le temps que le Brexit se concrétise.

« Les eurodéputés britanniques élus en mai seront des élus de plein droit. Mais il serait logique qu’il y ait une forme de réserve, de leur part, pour ne pas intégrer les instances de gouvernement du Parlement – présidence de l'hémicycle et présidence des groupes politiques », juge une source française. S'il se confirme jeudi matin, ce scénario risque de faire enrager nombre de députés partisans du Brexit à Londres. Beaucoup craignent qu'un report prolongé du Brexit ne soit une manière de commencer à l'enterrer.

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