Al Jazeera ou le miroir des révolutions arabes

Par

Même si elle hésite à le reconnaître, la chaîne de télévision basée au Qatar a joué un rôle considérable dans les bouleversements en cours dans le monde arabe, ce qui ne va pas sans tiraillements sur sa mission.
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

De notre envoyé spécial à Doha (Qatar)

C'était au mois de janvier 2011 en Tunisie, dans la ville de Kasserine, quelques jours après la fuite du dictateur Ben Ali. Un des jeunes qui avaient participé à « la révolution » faisait l'éloge du patron du café Le Coin Vert : « Cet homme-là a été courageux. Tous les jours, les policiers venaient lui interdire de diffuser Al Jazeera dans l'établissement. Mais, dès qu'ils étaient repartis, il rebranchait la télévision sur la chaîne, et nous suivions tout ce qui se passait dans le pays. Sans lui, sans elle, nous aurions été aveugles. »

Quelques semaines plus tard, en Egypte, alors que des centaines de milliers de personnes se pressaient, jour après jour, nuit après nuit, sur la place Tahrir du Caire pour exiger le départ d'Hosni Moubarak, la télévision nationale, aux ordres du gouvernement, se contentait de montrer des grappes de manifestants pro-gouvernementaux (cadrés serrés pour faire nombre), et des « perturbateurs » appréhendés par les forces de l'ordre dans leur mission de protection des « braves citoyens ». Si l'on voulait avoir des images des bouleversements en cours, il fallait se brancher sur Al Jazeera qui, elle, montrait l'effervescence dans le pays.

« La chaîne d'Oussama Ben Laden est devenue la chaîne des révolutions arabes », commente de manière lapidaire un responsable de la veille médiatique au Quai d'Orsay. Ce jugement est un raccourci évident qui arrange les Occidentaux qui ont toujours regardé d'un mauvais œil cette télévision qui les bouscule. Malgré tous les procès d'intention qui lui ont été faits depuis quinze ans, Al Jazeera n'a jamais servi la soupe à Al Qaïda et aux mouvements terroristes islamiques. Par contre, il est évident que, depuis le début de l'année 2011, la chaîne a joué un rôle plus important que celui de simple canal de diffusion des informations sur ce qui s'est déroulé – et se déroule encore – de Tunis à Damas en passant par Manama.

 

La salle de rédaction d'Al Jazeera à Doha © Thomas Cantaloube La salle de rédaction d'Al Jazeera à Doha © Thomas Cantaloube

 

Les dirigeants d'Al Jazeera n'aiment pas trop parler d'eux, et encore moins de leur employeur qui, in fine, si l'on déroule la pelote financière, n'est autre que l'émir autocrate du Qatar, Hamad bin Khalifa Al Thani. Il nous aura en effet fallu pas moins d'une trentaine d'emails et autant de coups de téléphone, via plusieurs intermédiaires, pour recevoir l'autorisation de venir au siège de la chaîne à Doha interviewer le directeur de l'information. Ce n'est pas tant que ses dirigeants ont des choses à cacher que, contrairement à l'image de titan médiatique qu'elle projette à l'extérieur, Al Jazeera est en fait une entité assez fragile, qui hésite à assumer publiquement le rôle et la place qu'elle a pris dans le monde arabe.

Comparés aux standards architecturaux de Doha, les locaux d'Al Jazeera ne sont même pas modestes. Ils sont insignifiants. Deux bâtiments de plain-pied, sans ornement, qui s'inséreraient parfaitement dans n'importe quelle zone industrialo-commerciale européenne – l'un pour la chaîne originale, en arabe, l'autre pour sa petite sœur en anglais (voir l'onglet Prolonger pour des éléments factuels sur la chaîne). À l'intérieur, pas de réception et un dédale de couloirs éclairés au néon. La salle de rédaction est adossée au plateau principal. Des journalistes et des producteurs, hommes et femmes aux accoutrements les plus divers –- du costume traditionnel bédouin au jean et tee-shirt – travaillent calmement. Dans un petit bureau adjacent et parfaitement ordinaire, Mustafa Souag, le directeur de l'information, d'origine algérienne mais d'éducation anglophone, nous reçoit. Formé à la BBC, Souag n'envisage pas d'autre rôle pour Al Jazeera que celui d'informateur honnête et impartial. Mais ce n'est pas l'avis de tout le monde.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale