Syrie-Irak : l’Etat islamique peut-il être vaincu ?

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Fort de ses moyens militaires et financiers, le califat d’Abou Bakr al-Baghdadi exploite les hésitations et les contradictions de la coalition internationale antiterroriste pour imposer son « ordre islamique » et affirmer sa puissance militaire. Au point de menacer Damas ?

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Comment contenir – voire faire reculer – l’État islamique ? Alors que le califat d’Abou Bakr al-Baghdadi poursuit son expansion en Syrie comme en Irak, les ministres des affaires étrangères des 22 pays qui constituent le noyau de la coalition internationale anti-djihadistes, réunis mardi 2 juin 2015 à Paris autour de Laurent Fabius, du secrétaire d’État adjoint américain Anthony Blinken et du premier ministre irakien se sont séparés sans apporter de réponses convaincantes à cette question. Le représentant du régime de Bagdad, qui avait déploré « l’échec de la communauté internationale » et reproché à ses alliés de préférer « les mots » aux « actions sur le terrain », à l’ouverture des travaux, a obtenu l’appui de la coalition à son plan militaire et politique de reconquête du terrain perdu, mais devra se contenter de ce soutien verbal et de la « détermination totale » affirmée par Laurent Fabius.

Haider al-Habadi, Laurent Fabius et Anthony Blinken le 2 juin 2015 à Paris © Reuters Haider al-Habadi, Laurent Fabius et Anthony Blinken le 2 juin 2015 à Paris © Reuters

Des armes mieux adaptées aux exigences tactiques du moment – comme les missiles anti-char Tow – ont été promises ou sont en cours de livraison. Les 4 400 conseillers militaires américains et les détachements plus modestes – quelques centaines d’hommes – fournis par la France, l’Australie, le Canada ou le Royaume-Uni, vont poursuivre la formation et l’entraînement des unités de l’armée irakienne. Les frappes aériennes, conduites depuis neuf mois par les États-Unis et une douzaine d’autres pays, vont se poursuivre.

Mais il n’a pas été question d’intensifier ces raids et encore moins d’engager des forces terrestres fournies par la coalition. Accusé par Washington de « manquer de volonté de combattre », l’Irak devra affronter l’État islamique avec ses propres forces réorganisées, conseillées et soutenues depuis les airs par la coalition. Quant à l’hypothèse d’une sortie de crise diplomatique en Syrie, elle n’est pas davantage d’actualité, malgré l’affaiblissement réel de la dictature. Principaux soutiens du régime syrien, la Russie et l’Iran ne sont pas disposés, pour l’instant, à lâcher Damas. Moscou a pris quelques distances et organisé deux rencontres entre l’opposition tolérée et des émissaires de Bachar al-Assad mais poursuit son aide militaire. Et Téhéran qui se déclare résolu à soutenir le régime de Damas « jusqu’à la fin du conflit » vient d’envoyer des renforts de troupes en Syrie.

À Paris, la coalition s’est donc bornée à appeler « au prompt lancement d’un véritable processus politique inclusif sous l’auspice des Nations unies » pour rétablir la paix en Syrie, via la constitution d’un gouvernement transitoire comprenant des représentants de l’opposition et du régime en place. Ce qui n’engage à rien.

Pourtant, comme ne cessent de le relever diplomates, militaires et observateurs aguerris, la situation dans les deux pays est critique. Un peu hâtivement décrit comme en reflux après sa défaite à Kobané, en janvier, puis à Tikrit, en mars – après d’intenses bombardements américains –, l’État islamique a démontré qu’il n’en était rien en s’emparant le 17 mai de la ville de Ramadi, capitale de la province irakienne d’Al-Anbar, puis trois jours plus tard, en Syrie de la ville de Palmyre et de ses inestimables vestiges gréco-romains.

En deux opérations victorieuses à 500 km de distance, les djihadistes de l’EI confirmaient leur efficacité militaire et l’étendue de leur zone d’influence tout en affirmant une nouvelle fois sur le terrain leur rejet des frontières Sykes-Picot de 1916 et leur volonté de les abolir en établissant sur toute la région leur califat sunnite.

Le constat est implacable : deux ans après la création de l’État islamique en Irak et au Levant, un an après la proclamation du califat, l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi contrôle un territoire qui couvre près de 300 000 km², où vivent près de dix millions de personnes. Ce territoire qui englobe la moitié de la Syrie et un bon tiers de l’Irak est en partie désert mais il comprend aussi les vallées fertiles de l’Euphrate et du Tigre, au nord de Bagdad, de vastes régions agricoles syriennes et des ressources en hydrocarbures dans les deux pays.

Pourquoi et comment une organisation fondée sur une interprétation fanatique de l’islam, qui gouverne par la terreur et ne recule devant aucun acte de barbarie pour imposer sa férule a-t-elle pu prendre le contrôle de régions entières du Proche-Orient, faire des émules jusqu’en Europe et au cœur de l’Afrique et recruter partout des disciples prêts à mourir pour tuer ? Pourquoi, en neuf mois pendant lesquels plus de 4 000 raids aériens – en majorité américains – ont frappé des cibles du califat djihadiste, la coalition internationale qui réunit plus de soixante pays, conduits par la nation la plus puissante de la planète, n’a pas été en mesure de contenir et encore moins d’abattre l’État islamique ?

Les réponses sont multiples.

La première, avancée par un expert militaire familier du terrain, est simple : « Les frappes aériennes, si elles épargnent les civils et visent les infrastructures et les mouvements de l’ennemi, c’est-à-dire si elles sont guidées par des spécialistes au sol, sont utiles. Mais elles ne peuvent, seules, affaiblir l’EI. En fait, la coalition est aujourd’hui dans l’impossibilité d’imposer militairement un nouveau rapport de forces parce que, face à la guerre non-conventionnelle de l’EI, aucune de ses composantes n’est prête à déployer des soldats en nombre suffisant pour investir, occuper et tenir le terrain traité par l’aviation. La bataille de Kobané a été remportée parce que les combattants kurdes, qui ont bénéficié d’un soutien aérien intensif et précis des États-Unis, étaient sur place en nombre et ont reconquis la ville maison par maison. »

Or, Barack Obama qui a ordonné en octobre 2011 le retrait des 39 000 derniers soldats américains déployés en Irak depuis le déclenchement de la désastreuse « guerre au terrorisme » de George W. Bush en 2003, n’a aucune intention de renvoyer des unités de combat dans le guêpier du Proche-Orient, où les intérêts stratégiques immédiats des États-Unis ne sont pas menacés. À court de moyens humains, matériels et financiers, mobilisés au Sahel et en Centrafrique, Paris qui a cependant engagé des Rafale et des Mirage 2000 dans le ciel irakien est tout aussi catégorique : non à une nouvelle aventure militaire au Levant. Il en va de même pour les autres membres de la coalition, européens et arabes. Personne, pour être clair, n’est disposé à aller au-delà de l’aide financière, de la fourniture d’armes, de l’appui aérien ou de l’envoi de formateurs et conseillers. Exit, donc, sauf martingale stratégique inespérée, l’hypothèse d’une victoire militaire à court terme contre l’EI.

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