En Ukraine, guerre et corruption toujours à l’œuvre

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Quatre ans après la « révolution » du Maïdan, qui a vu des dizaines de milliers d’Ukrainiens se mobiliser contre un système oligarchique corrompu, l’impunité reste de mise malgré les tentatives de réformes. La région du Donbass, surarmée, s’enfonce dans un conflit gelé.

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Mardi 9 janvier, Iryna Nozdrovska a été enterrée dans son village natal. Cette avocate de 38 ans luttait pour que le coupable de la mort de sa sœur, tuée trois ans plus tôt par un chauffard, ne reste pas impuni. Elle avait réussi à obtenir une peine de prison, puis avait réussi à empêcher sa libération en appel. Seulement voilà : l’homme était le neveu d’un juge local. Depuis qu’elle avait pris en charge cette affaire, Iryna recevait des menaces. Le 2 janvier, ces menaces sont devenues réalité. La jeune femme a été retrouvée morte dans une rivière près de la capitale.

Cette affaire, loin de constituer un sordide fait divers, est emblématique du niveau de corruption et d’impunité des élites en Ukraine, où les crimes crapuleux et la collusion entre pouvoir et justice ne se sont pas arrêtés avec le soulèvement du Maïdan de l’hiver 2013-2014.

À l’époque, des dizaines de milliers d’Ukrainiens se soulèvent contre le système ultra-corrompu de la présidence Ianoukovitch. Plus qu’un rapprochement avec l’Union européenne, comme cela a souvent été dit, c’est une demande de justice et de transparence qui anime alors les manifestants. Le pouvoir est renversé, le clan Ianoukovitch prend la fuite, une nouvelle équipe se met en place… et aux élections législatives suivantes, plusieurs figures de la société civile issues de la mobilisation sont élues. Une première dans une Rada tenue depuis l’indépendance du pays par des factions aux bottes des oligarques.

Manifestation à Kiev au lendemain de la découverte du corps d'Iryna Nozdrovska.

Quatre ans plus tard, pourtant, les maux endémiques de l’Ukraine sont toujours là. Le président du pays, Petro Porochenko, lui-même un oligarque, n’a pas tenu son engagement de vendre ses propres actifs. Il est toujours propriétaire de la principale société de confiserie de l’espace postsoviétique, Roshen. D’après les révélations des « Panama Papers », au printemps 2016, il a même, une fois élu président, créé une société offshore : la fondation Prime Asset Partners Limited.

Autour de lui, tous ceux qui ont cherché à réformer le pays et à contrer les intérêts des oligarques, ont fini par jeter l’éponge. C’est le cas notamment de Natalie Iaresko, venue comme d’autres de l’étranger dans le gouvernement formé fin 2014 pour apporter son savoir-faire ainsi qu’un pedigree a priori indépendant des élites du pays. Nommée au poste des finances, elle a quitté le navire un an et demi plus tard, critiquant l’étroitesse de la marge de manœuvre qui lui était laissée et regrettant un manque de volonté politique pour engager réellement les réformes. Les deux autres figures étrangères de cet exécutif, gages d’une volonté de réformes « à l’occidentale », Aleksander Kvitashvili (ministre de la santé), ainsi qu’Aivaras Abromavicius (économie), ont également démissionné. Au total, plus des deux tiers de l’équipe gouvernementale ont valsé en deux ans.

Autre figure réformatrice écartée de cet après-Maïdan : celle de Mikhaïl Saakachvili, l’ancien président géorgien qui s’est vu confier, en grande pompe, la direction de la région d’Odessa, au printemps 2015. Un an plus tard, l’homme est écarté, déchu de la nationalité ukrainienne que Kiev lui avait gracieusement attribuée, et désigné ennemi du pouvoir. Celui qui fut dans sa jeunesse le camarade d’études de Petro Porochenko tente alors de fédérer autour de lui pour renverser le président. S’ensuit une rocambolesque série de manifestations et d’arrestations au terme de laquelle « Micha » est finalement libéré…

Certes, les méthodes et les mises en scène de Saakachvili sont contestables, mais l’emprisonnement d’un opposant politique rappelle des heures sombres du passé ukrainien et fait tache, là aussi, pour un pouvoir né des aspirations démocratiques du Maïdan. Et même si le Géorgien ne rassemble pas au-delà de ses cercles d’amis pour l’instant, à vouloir jouer les trouble-fêtes et à faire fi des poursuites engagées contre lui par les autorités ukrainiennes, il pourrait enclencher une nouvelle dynamique défavorable au pouvoir. « J’ai l’intention, dès demain, de voyager à travers le pays et de chercher des personnes prêtes à devenir les nouveaux leaders de la nation », annonçait-il ce mercredi d’après l’agence de presse Interfax-Ukraine.

À cette saga s’ajoute une accumulation de mauvais signaux ces deux derniers mois, lesquels font sérieusement douter de la volonté du pouvoir de lutter contre la corruption, alors que l’Ukraine n’arrive toujours qu’au 131e rang des 176 pays classés par l’organisation Transparency International.

Les attaques contre le Bureau national anticorruption (NABU), institution dotée de 700 agents créée dans la foulée de l’après-Maïdan, se sont multipliées à mesure que ses enquêtes se rapprochent du sommet de l’État. À la fin de l’année, l’organisme s’attelle ainsi à deux affaires compromettantes pour le pouvoir : une enquête est ouverte sur un appel d’offres pour un contrat d’équipement de l’armée ukrainienne impliquant le fils du ministre de l’intérieur ; et une perquisition est conduite au domicile de la ministre adjointe de la justice, révélant des documents concernant des faits de corruption.

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