Grèce: retour sur six ans de politique européenne calamiteuse

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Comment la Grèce en est arrivée à menacer toute la zone euro ? Pourquoi les responsables européens n’ont-ils pas pu régler une question à moins de 300 milliards d’euros, alors qu’ils ont mobilisé, depuis 2008, 4 500 milliards pour sauver le système financier ? Retour sur six années de gestion calamiteuse.

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De nouveau, la sortie de la Grèce de la zone euro n’est pas une hypothèse d’école. Chez les bookmakers britanniques, la possibilité d’un « Grexit » est évaluée à une sur deux, contre une sur trois la semaine dernière. Sans attendre, le premier ministre britannique, David Cameron, a annoncé lundi une réunion d’urgence avec les principaux responsables du Trésor et de la Banque d’Angleterre, afin, explique-t-il, que le gouvernement se prépare à toutes les éventualités.

Le bras de fer engagé entre les responsables européens et le gouvernement grec depuis son élection, il y a deux semaines, tétanise tout le monde. À la veille de la réunion exceptionnelle des ministres européens des finances sur la Grèce, mercredi 11 février, les positions paraissent irréconciliables. Les dirigeants européens refusent d’accepter le moindre aménagement du programme d’austérité imposé à la Grèce et de renégocier sa dette. En face, le gouvernement grec entend honorer toutes ses promesses.

L’espoir, entretenu par les responsables européens, de voir le gouvernement de Syriza plier, ou au moins temporiser, a définitivement été douché, dimanche 8 février, après la déclaration de politique générale d’Alexis Tsipras, plus déterminé que jamais à obtenir une renégociation complète du plan d’aide, qui a échoué totalement. « Le temps est venu de dire tout haut ce que les officiels reconnaissent quand les micros sont fermés et parlent ouvertement. (…) À ce stade, quelqu’un a le devoir de dire non, et cette responsabilité est tombée sur nous, la petite Grèce », a répété le ministre grec des finances, Yanis Varoufakis, lundi, devant le Parlement grec, en demandant un crédit relais de 5 milliards d’euros jusqu'en septembre,  le temps de remettre sur pied un nouveau programme de réformes.

Sortant de sa réserve pour la deuxième fois en moins d’une semaine, le gouvernement américain, craignant que la situation ne devienne incontrôlable, presse les responsables européens de trouver un compromis avec la Grèce. Le gouvernement canadien lui a emboîté le pas, tout comme les financiers. Timothy Adams, le président de l’Institut de la finance internationale – l’organisme qui avait beaucoup pesé lors de la renégociation de la dette grecque en 2012 –,  est sorti lui aussi à nouveau du silence. « Je pense qu’il existe encore une possibilité pour toutes les parties de trouver un compromis, mais je pense qu’elle se réduit très vite. Espérons que nous pourrons trouver une issue », a-t-il prévenu, en marge du sommet du G20 des responsables financiers à Istanbul.

Evolution des PIB européens entre 2008 et 2014 © ING- The telegraph Evolution des PIB européens entre 2008 et 2014 © ING- The telegraph
Les économistes du monde entier multiplient les appels (voir ici, ou encore ) auprès des responsables européens pour qu'ils acceptent d’offrir une rémission à la Grèce. Tous jugent que le programme d’austérité imposé à la Grèce a lamentablement échoué (voir en Grèce le coût social et humain de l’austérité) et s’est traduit par un écroulement de 27 % du PIB en six ans. Une chute jamais vue depuis la crise de 1929. Tous insistent sur le niveau insoutenable de la dette grecque (177 % du PIB). « Ce n’est pas restructurer la dette mais de ne pas le faire qui est immoral », écrit l’économiste Joseph Stiglitz, qui a pris la tête de la croisade contre la position inflexible de la commission européenne.

Comment la Grèce, qui représente moins de 2,5 % du PIB européen, en est arrivée à menacer l’ensemble de la zone euro ? Pourquoi les responsables européens n’ont-ils pas pu régler une question à moins de 300 milliards d’euros, alors que, depuis la crise financière de 2008, ils ont su mobiliser 4 500 milliards d’euros (37 % du PIB européen) pour sauver leur système financier ? Retour sur six années de gestion calamiteuse du dossier grec par les responsables européens.

 

2009 : la faute grecque

Lorsque le gouvernement de Georges Papandréou (Pasok) arrive au pouvoir, en octobre 2008, il ne peut que constater l’évidence : la Grèce est en faillite. Les déficits budgétaires explosent, tout comme la dette. Au printemps suivant, il passe aux aveux : le déficit budgétaire ne va pas être de 6 % du PIB mais de 8,3 % (il sera en réalité de plus de 9 %). Dès ces aveux, c’est la curée en Europe. Prenant la tête de la ligue de vertu, l’Allemagne transforme directement le problème en question morale. L’endettement est une faute, le paiement de ses dettes une obligation morale, et les finances de l’État doivent être gérées comme celles d’un ménage.

L’Europe ne se départira plus jamais de cette ligne. D’autant que les problèmes de la Grèce vont faire resurgir des secrets cachés : la Grèce, aidée par la banque Goldman Sachs, a trafiqué ses comptes pour pouvoir entrer dans l’euro. Sans ces maquillages, elle n’aurait jamais pu rejoindre la monnaie unique.

La banque Goldman Sachs – mais faut-il rappeler qu’à l’époque, un certain Mario Draghi était responsable pour la banque des dettes souveraines de l’Europe ? – ne sera jamais inquiétée par la moindre commission d’enquête, par le moindre responsable européen pour ses agissements. La Grèce, en revanche, devient la tête de Turc de l’Europe. En Allemagne, où les responsables ont toujours considéré qu’Athènes était un passager clandestin de la zone euro, la presse populaire se déchaîne. Les Grecs sont des « fainéants, des tricheurs ». Ils doivent vendre leurs îles et le Parthénon. À aucun moment, Angela Merkel ne tente d’endiguer ce mouvement. Au contraire, la chancelière allemande déclare alors que la solidarité européenne ne saurait être mise en œuvre pour un gouvernement qui a failli. La sortie de la Grèce de la zone euro commence à être évoquée comme un scénario possible. En fidèle allié, Nicolas Sarkozy est totalement aligné sur la position allemande et ne dit rien.

exposition des banques européennes aux dettes  © FMI exposition des banques européennes aux dettes © FMI
À l’époque, l’endettement de la Grèce s’élève à 300 milliards d’euros. Le pays s’est beaucoup endetté à partir de son entrée dans la zone euro, qui lui a permis de bénéficier de taux de plus en plus bas. Les gouvernements successifs (un Karamanlis succédant à un Papandréou et ainsi de suite pendant 30 ans) ont utilisé à tour de bras ces facilités pour financer un système politique, où le clientélisme, le népotisme, l’inefficacité, l’évasion fiscale et la corruption règnent en maître.

Mais, comme le rappelle Martin Wolf, chroniqueur du Financial Times, s’il y a des emprunteurs impétrants, il y a aussi des créanciers qui acceptent de leur prêter. Ils sont les deux faces d’une même pièce. « La vérité est que les créanciers ont une responsabilité morale de prêter de façon avisée. S’ils échouent à estimer les risques de leurs emprunteurs, ils méritent ce qui arrive par la suite. Dans le cas de la Grèce, l’ampleur des déficits extérieurs, en particulier, était manifeste », écrit-il. Mais cette face de la pièce sera soigneusement oubliée.

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