«La fracture sociale en Allemagne? Une catastrophe dont on parle trop peu»

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L’ancien ministre social-démocrate des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a été élu président de la république fédérale d'Allemagne le 12 février. Christoph Butterwegge a présenté sa candidature au nom  de Die Linke pour attirer l'attention sur la précarité qui concerne un quart des actifs. « La honte » d'être pauvre en Allemagne empêche la révolte. Entretien.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– L’élection du successeur de l’actuel président de la République fédérale Joachim Gauck aura lieu dimanche 12 février. Souvent considéré comme jouant le rôle de la « conscience morale du pays », le président allemand a un rôle représentatif, consultatif et symbolique qu’il ne faut pas négliger. Surtout à huit mois des élections législatives.

A priori, l’écrasante majorité gouvernementale composée par l’Union conservatrice et le Parti social-démocrate a désigné l’ex-ministre des affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier pour la représenter. Son élection ne fait pas de doute. Face à lui se trouvent quatre « petits » candidats, et notamment le sociologue colonais Christoph Butterwegge, expert des questions de pauvreté et d’inégalités bien connu en Allemagne. Sans appartenance politique, cet ancien membre du SPD a été présenté par le parti de la gauche radicale Die Linke. Il se dresse comme une critique vivante face à l’ex-promoteur des réformes antisociales de l’Agenda 2010, M. Steinmeier, qui a longtemps été le bras droit de Gerhard Schröder. Il est en même temps un ardent partisan d’un gouvernement d’Union de la gauche, seule possibilité selon lui de faire changer la politique de l’Allemagne en Europe.

Le président allemand est élu par une assemblée fédérale où l’on retrouve les députés fédéraux, les députés des 16 parlements régionaux et enfin des personnalités de la société civile, invitées par les partis politiques. L’entraîneur de la Mannschaft Jögi Löw, l’actrice Veronica Ferres, le travesti hambourgeois Olivia Jones ou encore l’ancien ministre-président de Bavière Edmund Stoiber, sont quelques-uns des « citoyens people » qui viendront voter. En tout, 1 230 électeurs participent au vote. 

Pourquoi avez-vous accepté d’être candidat ?

Christoph Butterwegge Christoph Butterwegge
Christoph Butterwegge : Die Linke m’a demandé d’être leur candidat à la présidentielle, même si je ne suis pas membre du parti. Nous en avons discuté en famille. Ma femme est vice-présidente du groupe parlementaire régional de Rhénanie pour Die Linke. J’ai finalement décidé de le faire pour deux raisons. La première est en rapport avec le pluralisme politique. Une démocratie ne vit que s’il existe des alternatives politiques. Se contenter d’un seul candidat, c’est-à-dire celui de la grande coalition, c’est comme s’il n’y avait pas d’élection. La seconde raison a à voir avec mon principal sujet de recherche : la pauvreté et, plus largement, les inégalités sociales. De ce point de vue, l’Allemagne se trouve face à une épreuve difficile parce que la fracture sociale qui sépare riches et pauvres ne cesse de grandir. C’est une catastrophe dont on parle peu dans le débat public. C’est pour cela que je suis là. Quel que soit le nom du prochain président fédéral, il faut que son attention se porte sur ce grave problème. La pauvreté commence à gagner le milieu de la société et il faut tout faire pour l’empêcher de s’y installer.

On parle peu de pauvreté en Allemagne, on la voit aussi assez peu …

Je vous garantis qu’il y a des endroits où on peut la voir. Bien sûr, quand je parle de pauvreté ici, je ne parle pas de pauvreté comme à Calcutta où vous avez des gens qui meurent de faim au coin de la rue. La pauvreté à Cologne, par exemple, c’est une pauvreté qui se dissimule bien. On se cache parce que l’on a encore plus honte d’être pauvre quand on vit dans une société riche et peu solidaire. Par ailleurs, Heinrich Heine n’a pas écrit pour rien que l’Allemagne est le pays de l’obéissance. Ici, on ne se révolte pas. Et la société allemande a tendance à estimer que celui qui est pauvre n’a pas mérité autre chose, parce qu’il a dû commettre des erreurs, parce qu’il ne sait pas gérer son argent, parce qu’il a bu sa paye, parce que c’est un parasite social, etc. À l’opposé, la richesse est considérée comme la juste récompense de l’effort. Pauvreté et richesse sont appréhendées dans une perspective qui ramène tout au niveau de l’individu et qui ne tient pas du tout compte des conditions générales réelles d’acquisition de la richesse ou de soumission à la pauvreté. C’est absurde. Ainsi, de nombreux laissés-pour-compte se sentent responsables et se perçoivent comme des perdants. Si l’on ne réagit pas, la pauvreté a un effet de dissolvant sur la solidarité et le lien social. La pauvreté a de multiples visages, mais quel que soit ce visage, et quel que soit le niveau de pauvreté, notre devoir est de la combattre. 

En comparant les taux de chômage français et allemand, certains estiment que la méthode Schröder et les réformes brutales de l’Agenda 2010 étaient, en dépit de tout, la bonne méthode. Qu’en dites-vous ? 

Les réformes du marché de l’emploi lancées par Schröder, et préparées par son chef de cabinet Frank-Walter Steinmeier, ont un peu aidé à réduire le chômage. Mais en échange, elles ont plongé une importante partie de la société dans la précarisation et ce pour trois raisons. D’abord, elles ont déclenché une dérégulation catastrophique du marché du travail. Celle-ci a conduit à la constitution d’un des plus larges bassins d’emplois précaires d’Europe. On estime que le secteur précaire commence sous un salaire horaire brut de 9,30 euros. En Allemagne, cela concerne près de 24,3 % des actifs, soit une personne sur quatre ! Désormais, à la place d’un emploi à plein temps soumis à cotisations sociales, on trouve souvent un emploi précaire sous l’une de ces innombrables dénominations : minijob, midijob, intérim, contrat de prestation de services, temps partiel imposé, etc. Ceci conduit à la pauvreté, et plus tard à la pauvreté des personnes âgées. La seconde raison de la précarisation est le démontage de l’État social. Par exemple avec l’introduction de Hartz IV, qui a conduit à la suppression de l’aide spécifique aux chômeurs de longue durée. Celle-ci garantissait une couverture et un statut un peu plus décents, un cadre pour de vraies mesures de réinsertion et non, comme aujourd’hui, une allocation d’assistance qui est d’ailleurs la même que ce que reçoit quelqu’un qui n’a jamais travaillé. Notre État social ne doit pas être démonté, mais transformé et amélioré. Je plaide ainsi pour la création d’une assurance citoyenne qui élargisse l’obligation de cotisation à absolument toutes les professions et tous les statuts, c’est-à-dire aussi les indépendants, les fonctionnaires, les députés ou les ministres, mais aussi à toutes les formes de revenu, ceux du travail et ceux du capital. La troisième cause de la fracture sociale est la politique fiscale. Depuis plusieurs années, tous les gouvernements ont réduit, ou même supprimé, les impôts pesant sur les bénéfices du capital qui sont aujourd’hui à un taux de 25 %. C’est beaucoup moins que la pression fiscale qui pèse sur les revenus du travail. De même, l’ISF n’est plus prélevé, les droits de succession sur les entreprises sont insignifiants et le taux plafond de l’impôt sur le revenu a été abaissé de 53 % à 42 %. Si j’étais élu, j’attirerais l’attention du gouvernement et des députés sur la nécessité absolue d’inverser cette tendance. Face aux populismes et à la pauvreté, les dirigeants politiques actuels appellent à une société plus solidaire. Mais ils ne proposent rien.

Les syndicats et aujourd’hui le SPD ont pris conscience de ces dérapages et ont commencé à renverser la vapeur. Peut-on défaire ce qui a été fait ?

C’est sous leur impulsion que le salaire minimum a été introduit en 2015, soit dix ans après les réformes de l’Agenda 2010. C’est sans nul doute un pas important et nécessaire. Sauf que son niveau reste bas, à 8,84 euros/heure, et qu’il existe de nombreuses exceptions possibles, comme celle d’exempter pendant un ou plusieurs mois les chômeurs de longue durée qui se réinsèrent. Au bout du compte, c’est un dispositif insuffisant pour sortir les gens de la pauvreté. Il faudrait remonter le niveau du salaire minimum à au moins 12 euros. Les députés de Die Linke ont demandé au gouvernement quel devrait être le salaire minimum horaire sur un plein temps pour que, au moment de la retraite, on ne soit pas obligé de demander le revenu d’existence minimum. La réponse était 11,68 euros/heure. C’est pourquoi Die Linke demande aujourd’hui 12 euros. Et je pense que passer déjà au-dessus de 10 euros serait psychologiquement important. Mais la chancelière a élaboré son fonds de commerce sur l’idée qu’il n’y a pas d’alternative aux bas salaires. Or c’est faux. Aucune loi naturelle ne l’impose.  

Pour mener cette nouvelle politique, il faudrait aussi une nouvelle coalition…  

Je vois aussi ma candidature comme un signal pour une coalition d’union de la gauche avec les écologistes. Ceci tout en restant réaliste et en sachant qu’une telle constellation politique ne réglera pas tous nos problèmes d’un coup, non plus qu’elle ne conduira à une transformation radicale de la société. Mais elle serait mille fois préférable à l’actuelle grande coalition ou une éventuelle coalition conservatrice-écologiste. C’est ce qui est regrettable dans la candidature de Steinmeier, qui est un signal pour la poursuite de la grande coalition. Or prenez l’Autriche, où une grande coalition est en permanence au pouvoir. Cela étouffe le débat démocratique et le pluralisme des idées, et cela fortifie le populisme de droite qui est aussi en nette progression chez nous. Une nouvelle grande coalition après les élections serait une catastrophe. Précisons que les gens qui votent AfD et soutiennent Pegida ne sont pas les travailleurs et les chômeurs, mais plutôt les classes moyennes inférieures qui commencent à connaître la précarisation et se tournent vers l’extrême droite.

Les différends sur la politique étrangère sont souvent présentés comme un blocage majeur pour constituer une union de la gauche. Votre position ?

J’ai la sensation qu’actuellement, on évoque ses différences non pour les aplanir mais pour mieux refuser une union de la gauche. Par exemple, la revendication de sortir de l’OTAN est présentée comme une position intangible de Die Linke. Personnellement, je trouve que l’OTAN est une relique de la guerre froide qui aurait dû être dissoute comme l’a été le pacte de Varsovie. Cela aurait eu plus de sens de supprimer la bipolarité de la guerre froide en supprimant l’OTAN et en construisant une nouvelle organisation la plus large possible, bien au-delà de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, et qui soit orientée sur la coopération et non la confrontation. C’est d’ailleurs pour cela que je pense que les sanctions économiques sur la Russie n’arrangent rien et que la situation actuelle débouche sur une nouvelle course à l’armement entre l’OTAN et la Russie. Mais d’ici à en conclure qu’une alliance avec Die Linke n’est pas possible et que la première chose que ferait un ministre de Die Linke serait de demander la suppression de l’OTAN est absurde. Dans une alliance à trois partis, chacun doit faire des compromis. Pour nous réunir, il faudrait commencer par se concentrer sur nos points communs et non sur nos différences. Et je ne vois aucun point insurmontable. En tant qu’ancien membre du SPD, j’ai du mal à comprendre pourquoi le SPD bloque et pourquoi on n’y arrive pas. En refusant cette alliance, le SPD a perdu des dizaines de milliers d’adhérents, des millions d’électeurs et le contrôle de plusieurs Länder. Le parti est passé de 40 % sous Schröder à 25 % aux dernières élections. La fin de la politique néolibérale et d’austérité menée en Europe aux frais d’autres pays, dont la Grèce, n’est possible que si Merkel et Schäuble partent.

Jean-Luc Mélenchon propose de renégocier tous les traités qui lient la France à l’UE. Qu’en pensez-vous ?

Je trouve aussi que l’UE doit devenir plus sociale, plus solidaire et plus démocratique. Ce qui signifie qu’il faut une révision fondamentale des structures et des politiques européennes. Mais je ne suis pas favorable à faire cela en mettant la sortie de l’Allemagne de l’UE et/ou de la zone euro dans la balance. Ce serait pour moi le mauvais signal. Le cadre existant est tel qu’il est, et nous devons faire avec. Je pense que changer les équilibres politiques à l’intérieur des pays permettrait déjà de changer beaucoup de choses en Europe. Je ne vois pas de solution d’avenir si, après le Brexit, d’autres États quittent l’UE, surtout si c’est la France et l’Allemagne.   

Comment jugez-vous la politique de la chancelière vis-à-vis des réfugiés ?  

Pour moi, la politique de la chancelière n'est problématique que dans la mesure où je n'aurais pas seulement dit « oui, nous pouvons y arriver », mais j'aurais aussi ajouté « si nous le voulons ». L'Allemagne est assez riche pour accueillir tous ces réfugiés et plus encore. Nous n'avons pas besoin d'établir de limite. Cependant, si on choisit de défendre une culture de la bienvenue, ce que je soutiens, il ne faut pas parallèlement développer une culture de l'asile de plus en plus répressive et étroite, comme actuellement. Cela alimente le racisme et la xénophobie. Or les dernières lois sur l’asile qui ont été votées signifient toutes la même chose : « on ne veut plus de réfugiés ».

Si vous n'êtes pas élu, continuerez-vous à vous engager dans la politique ?

Je n'ai pas l'intention de poser ma candidature ailleurs. Ma femme se représente pour Die Linke aux élections régionales de Rhénanie. Je la soutiendrai et je continuerai à fournir mon expertise à qui le désire. Sinon j'avais l'intention de revenir à la recherche et à l'écriture, et de m’occuper de mes jeunes enfants.

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Cet entretien a eu lieu avant la nomination de Martin Schulz comme candidat du SPD à la chancellerie à l’occasion des élections législatives de septembre prochain. Il n’a pu être réactualisé sur ce point. Depuis, M. Butterwegge s’est cependant exprimé sur cette candidature et sur la ferveur que l’arrivée de M. Schulz a déclenché au SPD. Dans une interview accordée à Die Zeit et publiée le 10 février 2017, Christoph Butterwegge estime : « L’euphorie provoquée au SPD par Martin Schulz montre à quel point le niveau de frustration interne était élevé. Cette réaction me fait plaisir. Et Schulz arrive avec un agenda qui se rapproche du mien : il a placé la justice sociale au centre de son discours. En revanche, il ne prend pas ses distances avec l’Agenda 2010 et il n’apporte pas de contenu… Il veut préciser son programme politique après les importantes élections régionales de Rhénanie du nord [mai 2017 – ndlr]. De sorte que le SPD reste pour l’instant une “black box” pour l’électeur. »