Dans les Abruzzes, le M5S se tasse, la Ligue s’envole

Par Cécile Debarge

Recul net du Mouvement Cinq Étoiles et envolée de la Ligue : le résultat des élections régionales dans les Abruzzes ce dimanche illustre la toute-puissance qu’exerce le bloc des droites sur la politique italienne, grâce à la performance du parti de Matteo Salvini. Un scrutin qui relance le débat sur la stratégie d’alliance du M5S.

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Palerme (Sicile), de notre correspondante.-  C’est un coup de massue dont le Mouvement Cinq Étoiles (M5S) se serait bien passé. Après des semaines à multiplier les provocations contre le gouvernement français, le retour de bâton le plus violent est arrivé en réalité du centre-est du pays. Le résultat des élections régionales du dimanche 10 février dans les Abruzzes est un camouflet : 19,7 % des voix pour le M5S, contre près de 40 % lors des élections législatives du 4 mars 2018.

Du simple au double. L’an dernier, le mouvement de Beppe Grillo était pourtant arrivé en tête des suffrages, alimentant l’espoir de l’élection du premier président de région Cinq Étoiles. Il n’en fut rien. En nombre de suffrages exprimés, c’est encore plus cinglant. Un peu plus de 303 000 électeurs avaient soutenu le M5S l’année dernière contre 118 000 à peine dimanche : le mouvement perd ainsi près de deux électeurs sur trois en onze mois.

Pourtant, pas de quoi s’inquiéter, estime-t-on du côté du M5S, où l’on rappelle, pour se rassurer, que le score du parti est à peu près stable, si on le compare aux précédentes régionales, en 2014 (21 %, six sièges). Pour le sénateur Cinq Étoiles Gianluigi Paragone, ces élections constituent un « vote marginal » et concernent essentiellement des questions liées à la vie quotidienne des électeurs. Mieux, il fait allusion aux autres défaites du M5S au Molise, au sud des Abruzzes, et dans le Frioul (Nord-Est), en balayant d’un revers de main les remises en question de la stratégie du parti. « Plus qu’une défaite du Mouvement Cinq Étoiles, c’est une défaite de la démocratie. On n’a rien à se reprocher », a quant à elle réagi la candidate du mouvement aux élections, Sara Marcozzi.

Matteo Salvini, vainqueur du scrutin des Abruzzes, ici le 14 janvier 2019 à Rome. © Reuters/Remo Casilli. Matteo Salvini, vainqueur du scrutin des Abruzzes, ici le 14 janvier 2019 à Rome. © Reuters/Remo Casilli.
Du côté des têtes d’affiche du M5S, les réactions sont rares. Luigi Di Maio, numéro deux du gouvernement, et Alessandro Di Battista, député, pourtant prompts à rendre visite aux habitants des Abruzzes lors des dernières semaines de campagne, ne s’étaient toujours pas exprimés lundi en fin de journée. « Bien sûr, il y a un peu de déception », reconnaît tout de même le ministre des transports Danilo Toninelli, avant de tempérer : « Si on avait gagné, on aurait pu donner un gros coup de main à la population. »

Fortement marquée par le tremblement de terre de L’Aquila en 2009 et par de nouveaux séismes en 2016, la région peine à se reconstruire. Face aux multiples promesses de campagne, les électeurs ont clairement choisi leur camp : Marco Marsilio l’emporte avec 48 % des voix. Et avec lui, cette alliance que les Italiens désignent non sans un certain sens de l’euphémisme le « centre-droit ». Celle-ci réunit le parti de Silvio Berlusconi Forza Italia, la Ligue de Matteo Salvini et Fratelli d’Italia, le parti d’extrême droite de Giorgia Meloni, dont est également issu Marco Marsilio.

Un scénario du pire pour le Mouvement Cinq Étoiles, qui peine de plus en plus à se faire entendre sur la scène politique nationale et dont l’électorat est siphonné, doucement mais sûrement, par les forces politiques les plus conservatrices du pays. Surtout, cette victoire du centre-droit est largement due au score de la Ligue, qui double en moins d’un an en recueillant 27,5 % des voix sur une terre pourtant loin d’être acquise au parti d’extrême droite. Les partisans d’une Italie coupée en deux, à commencer par ceux de l’ancienne Ligue du Nord, considèrent en effet que le Mezzogiorno qu’ils méprisent tant commence dans les Abruzzes.

« Malheureusement, se ranger à droite n’a pas payé, commente, cinglante, la sénatrice Cinq Étoiles Elena Fattori. Nous avons laissé trop de place à la propagande de Matteo Salvini. Les électeurs ont préféré l’original à la copie. » Pour autant, le résultat des élections de ce dimanche est un « signal, pas un effondrement ».

À trois mois et demi des élections européennes, le signal est quand même alarmant. Car ces résultats électoraux traduisent un sentiment diffus depuis plusieurs semaines : l’effacement progressif du débat public du M5S derrière l’omniprésent Matteo Salvini. On en oublierait presque que le 4 mars 2018, jour des législatives, le mouvement des grillini remportait une victoire inédite et arrivait en tête dans l’écrasante majorité des régions du Sud.

Alors, en dépit des promesses répétées depuis plusieurs heures que « rien ne changera au gouvernement », la question se pose de nouveau : quel est l’avenir de l’accord de gouvernement conclu entre le Mouvement Cinq Étoiles et la Ligue le 1er juin dernier ? Rarement dans la retenue, le chef de file de la Ligue Matteo Salvini n’a pourtant pipé mot et s’est contenté de remercier les électeurs : « Merci les Abruzzes ! Merci l’Italie ! Nous sommes plus forts que les attaques, les mensonges et les polémiques. Dès demain, on se met au travail ! »

Mediapart a déjà expliqué pourquoi les deux partenaires du gouvernement ont intérêt à rester associés, au moins jusqu’au scrutin européen de fin mai, au-delà de leurs divergences. Mais les remises en question à peine voilées de l’accord de gouvernement sont venues de la part de ses partenaires électoraux. « Que le Mouvement Cinq Étoiles apprenne à être dans l’opposition ! » a lancé le président de région fraîchement élu Marco Marsilio (issu de Fratelli d’Italia et candidat de la liste d’union des droites).

Giorgia Meloni, à la tête de Fratelli d’Italia, espère que ces résultats électoraux feront « réfléchir sur les prochaines élections politiques nationales ». L’inépuisable chef de file de Forza Italia, Silvio Berlusconi, y voit lui « un moment important pour le futur du centre-droit et de la politique italienne ».

Difficile, donc, d’imaginer sereinement les prochaines semaines de cohabitation politique entre les deux alliés de juin. Le député Giorgio Trizzino (M5S) est peu optimiste sur le destin de son parti : « Depuis le premier instant, la Ligue de Salvini a misé sur l’affaiblissement idéologique et politique du Mouvement Cinq Étoiles, avec l’objectif clair de l’utiliser au maximum avant de le laisser tomber ».

Dernier enseignement du scrutin des Abruzzes : il confirme la déréliction des anciens grands partis qui structuraient la vie de la Péninsule, le Parti démocrate (PD, sociaux-démocrates) de Matteo Renzi pointant à 11 %, et Forza Italia, le parti de Berlusconi, à 9 %.

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