Alstom et Bouygues se sont associés à un proche de Poutine lié à la mafia

Par et Anastasia Kirilenko

À la tête d’un empire minier et industriel, Iskander Makhmudov, proche de Vladimir Poutine, est l’un des principaux partenaires en Russie du groupe Alstom et de Martin Bouygues. Il est au centre d’une vaste enquête espagnole contre la mafia russe et cité dans une procédure en Allemagne. Ses partenaires français disent n'avoir jamais eu connaissance de ces faits.

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Son nom ne figure pas dans les « Panama papers » et, jusqu’ici, il est toujours passé à travers les gouttes. Il appartient au cercle des proches de Vladimir Poutine, parmi ces oligarques qui raflent des commandes d’État se chiffrant en milliards et qui jonglent, dans la plus grande opacité, avec des sociétés offshore entre Chypre, Panama, les Seychelles ou encore les îles Vierges britanniques. À 52 ans Iskander Makhmudov, dont la fortune est estimée par Forbes à 3,5 milliards d’euros, a deux profils qui apparemment ne communiquent pas.

Iskander Makhmudov Iskander Makhmudov
Côté face, c’est un homme d’affaires prospère et jovial disposant de solides relais en France, à la tête d’un empire minier et industriel qui ne cesse de s’étendre. Fondateur de la compagnie minière Ural Mining and Metallurgical Company (UGMK – premier producteur de cuivre affiné en Russie et de zinc), et actionnaire majoritaire de Transmashholding (THM – premier fabricant russe de matériel ferroviaire et principal fournisseur de l'opérateur étatique Russian Railways [RZD]), il est l'un des principaux partenaires en Russie d’Alstom et de Martin Bouygues (qui détient 28,9 % du capital de l’équipementier français).

Des liens se sont tissés dès la fin des années 1990, Alstom détenant aujourd’hui 33 % du capital de Transmashholding (TMH) avec à la clé de grandioses projets de modernisation des chemins de fer russes. Et cette participation pourrait prochainement augmenter comme l'a annoncé, jeudi 7 avril, Philippe Pegorier, le patron d'Alstom Russie. Une information rapportée par Ria Novosti

Philanthrope à ses heures, Iskander Makhmudov est aussi membre de l’Association du dialogue franco-russe, le club pro-Kremlin fondé par l’ancien patron des chemins de fer russes Vladimir Yakunin et le député Les Républicains Thierry Mariani. Makhmudov est d’autant plus apprécié qu’il a échappé aux sanctions américaines, alors que ses liens avec le Kremlin se renforcent de jour en jour.

Mais côté pile, c’est un tout autre tableau, puisque l’homme d’affaires d’origine ouzbek apparaît dans plusieurs procédures criminelles en Europe, cette fois-ci dans le rôle de celui qui blanchit l’argent de la mafia russe. En Espagne, il a été mis en examen dans le cadre d’une vaste enquête toujours en cours et il est également cité dans une procédure en Allemagne.

C’est en 2005 que les ennuis ont commencé. La justice espagnole déclenchait alors une offensive de grande ampleur contre les barons du crime organisé de l’ex-URSS qui, à la fin des années 1990, avaient pris la mauvaise habitude de s’installer sur le littoral espagnol, de la Costa Brava à la Costa del Sol. Il y a d’abord eu l’opération « Avispa » (guêpe) en 2005-2007, puis « Troïka » en 2008 et 2009, instruites par le juge Baltasar Garzón.

Guennadi Petrov, le leader présumé du groupe mafieux Tambovskaya-Malychevskaya lors de son arrestation en 2008 en Espagne © Reuters Guennadi Petrov, le leader présumé du groupe mafieux Tambovskaya-Malychevskaya lors de son arrestation en 2008 en Espagne © Reuters
Une soixantaine de suspects étaient interpellés à Majorque, Malaga, Alicante, Valence et Madrid dont Guennadi Petrov, l’un des chefs présumés du groupe criminel Tambovskaya-Malychevskaya basé à Saint-Pétersbourg. Il est soupçonné d’avoir blanchi 24,5 millions d’euros, argent tiré du trafic de drogue et autres activités illégales.

Les enquêteurs espagnols se sont très vite intéressés au rôle d’une société enregistrée à Alicante en 2001, Vera Metallurgica SA, qui officiellement faisait du commerce de métal, de produits alimentaires et de vêtements. Mais, comme le montre la documentation bancaire saisie, elle s’est livrée à de nombreux transferts de fonds suspects entre l’Espagne, l’Allemagne, la Suisse et le Liechtenstein, ce qui aurait permis entre 2001 et 2004 de blanchir au moins 4 millions d’euros de l’argent du crime.

Les Espagnols ont découvert que Vera Metallurgica était l’une des filiales de Ural Mining and Metallurgical Company (UGMK), le fleuron minier d’Iskander Makhmudov, à l’époque également détenu par l’oligarque Oleg Deripaska.  

Les indices étaient suffisamment probants pour que la justice espagnole ouvre, en avril 2007, une procédure (n° 101/2007-D) visant Makhmudov et Deripaska, mis en examen pour « constitution d’une organisation criminelle », « blanchiment d’argent » et « vol de fonds publics ». Des poursuites étaient aussi lancées contre un autre personnage bien connu des milieux criminels, Mikhaïl Tchernoï, ancien magnat du métal, également lié à la fameuse Vera Metallurgica, et qui est aujourd’hui réfugié en Israël.

En 2008, lors d’une perquisition au domicile du présumé leader mafieux Guennadi Petrov, d’autres documents venaient confirmer le rôle de blanchisseuse joué par la société Vera Metallurgica.  

Dans l’acte d’accusation espagnol concernant Petrov et son cercle – dont Mediapart a eu copie –, on lit aussi que « Guennadi Petrov collaborait avec des oligarques et des hommes d’affaires » dont Iskander Makhmudov, « alias le Chinois », « qui appartient au groupe criminel Izmaïlovski » (un groupe criminel moscovite qui collaborait aussi avec la Tambovskaya-Malychevskaya, précise le document) et dont la société minière UGMK a été la cible d’une lutte intense « entre différents groupes mafieux et clans économiques dans les années 1990 », lit-on.

Des écoutes téléphoniques effectuées entre 2006 et 2008 ont pu montrer que le boss mafieux était en contact avec bien d’autres personnes : des oligarques ; des ministres ; des parlementaires, ainsi que de hauts responsables des forces de l’ordre dont Alexandre Bastrykine, un proche de Poutine devenu aujourd’hui le tout-puissant patron du Comité d’enquête.

L’enquête se poursuit puisqu'en mars 2016, l’Espagne a lancé des avis de recherche Interpol contre un député de la Douma, Vladislav Reznik, et contre le chef adjoint de la police des stupéfiants, Nikolaï Aulov. « Le groupe criminel de Petrov s’est infiltré dans les forces de l’ordre russe », précise l’acte d’accusation. Sans surprise, la justice russe a montré très peu d’empressement à collaborer avec l’Espagne, en particulier sur le volet Deripaska-Makhmudov.  

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Lire sous l'onglet "Prolonger" de cet article les réponses complètes de Martin Bouygues et du groupe Alstom à nos questions.