«Puigdemont est comme Tsipras, il a cédé au chantage»

Par

Les militants indépendantistes ont beaucoup attendu du discours de Carles Puigdemont. Mais à l'explosion de joie à l'annonce de la déclaration d'indépendance a fait suite un silence empreint de perplexité. 

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Barcelone (Espagne), envoyé spécial - Toute la journée de ce mardi 10 octobre, Barcelone a attendu le discours de Carles Puigdemont, le président du gouvernement catalan, et d’une éventuelle déclaration d’indépendance. À mesure que la journée avançait, la tension était de plus en plus palpable. Le dispositif policier devenait plus dense et les hélicoptères de la Guardia Civil et des Mossos d’Esquadra tournoyaient autour de la ville.

Vers 15 h 30, dans le quartier populaire de Nou Barris, le plus pauvre de Barcelone, Eugeni Chafer, un des responsables de l’Assemblée nationale catalane (ANC), se prépare à rejoindre la manifestation de soutien à l’indépendance que son association a convoquée pendant le discours du président catalan. Nou Barris n’est pas un quartier indépendantiste, c’est traditionnellement un bastion de Podemos ou des socialistes catalans. Mais, le 1er octobre, le taux de participation au référendum a dépassé 50 %, un taux qui a surpris Eugeni et qui l’a rendu plus optimiste pour la cause pour laquelle il se bat depuis 7 ans.

Eugeni Chafer, responsable ANC de Nou Barris. © DR Eugeni Chafer, responsable ANC de Nou Barris. © DR

Près de la station de métro Llucmajor, il rejoint les rares membres de l’ANC mobilisés. Pas plus d’une trentaine de personnes, qui ont déjà revêtu les esteladas, les drapeaux indépendantistes. Eugeni ne s’en inquiète pas. « À la différence du 3 octobre, où il y avait grève générale, les gens travaillent, ils nous rejoindront plus tard. » L’ambiance est calme. Pas de cris, pas de slogans dans la rame de métro. À l’image des nombreux rassemblements sécessionnistes, toujours très disciplinés. Les militants ne s’en remémorent pas moins les grands moments de leur longue lutte, surtout la décision de 2010 du tribunal constitutionnel, défaisant le statut de 2006 « sur lequel nous avions tant discuté, que le parlement avait adopté, et pour lequel nous avions voté », rappelle Pere, le coordinateur de l’ANC de Nou Barris.

Sur le chemin entre la station de métro Urquinaona et l’Arc de triomphe où a lieu le rassemblement indépendantiste, un cortège parsemé d’esteladas et de « Sí » colorés commence à se former. Eugeni explique ne pas former d’espoirs démesurés sur ce que Carles Puigdemont annoncera. Mais il attend pourtant une vraie déclaration d’indépendance avec un appel à la médiation. « Ce sera un point d’inflexion, quelque chose aura changé et l’Espagne et l’Europe ne pourront pas faire comme s’il ne se passe rien », affirme-t-il. Il reconnaît qu’il a « peur de la réaction espagnole » parce que « le franquisme est encore ancré dans l’État espagnol », mais la déclaration d’indépendance est, pour lui, la « seule réponse à l’humiliation et aux insultes ». « Lorsque l’on est face au précipice avec des poursuivants à ses trousses, il faut sauter », résume-t-il.

Les militants de l’ANC se disent cependant prêts à accepter une médiation et un nouveau vote, en accord avec Madrid. « Nous, nous ne voulons rien imposer à personne, nous voulons seulement voter », lance l’un d’entre eux. Mais beaucoup ne croient pas à la médiation. « Madrid ne voudra jamais parce que ce serait reconnaître la Catalogne comme un égal », estime Pere.

Tracteurs à la manifestation indépendantiste. © DR Tracteurs à la manifestation indépendantiste. © DR

Devant l’Arc de triomphe, les tracteurs des paysans indépendantistes forment une haie d’honneur pour les militants. L’un d’entre eux, Ignacio, juge que ce jour est « très, très important ». « C’est l’unique opportunité d’affirmer la légitimité de l’indépendance et d’avancer », juge-t-il. L’ambiance est bon enfant, alors que l’on se rapproche de l’heure prévue du discours et que les grandes figures de la politique catalane défilent sur les écrans géants installés sur le Passeig Lluis Companys, qui relie l’Arc de triomphe au parc de la Citadelle, entièrement bouclé, qui abrite le parlement.

Cristina est une volontaire de l’ANC qui assure l’organisation du rassemblement. Vieille dame originaire d’Argentine, elle a le sentiment de vivre « un jour héroïque comme il en existe peu dans l’histoire des peuples ». « Ce qui va se passer est fondamental », affirme-t-elle. Pour elle, l’indépendance est une question de « justice et de dignité » : « La majorité de la Catalogne a toujours été la minorité de l’Espagne, nous ne pouvons plus rester à la merci de la droite et des héritiers du franquisme. »

Image de la manifestation du 10 octobre. © DR Image de la manifestation du 10 octobre. © DR

Alors que l’intervention de Carles Puigdemont est reportée d’une heure, la foule se densifie. Le Passeig Lluis Companys se remplit entièrement, même si on est encore très loin des grandes manifestations indépendantistes. Le mouvement commence à s’animer. Des tours humaines, le sport national catalan, se forment et se hérissent d’esteladas. On pousse le cri saccadé de ralliement des indépendantistes : « I, Inde, Independència ». L’hélicoptère de la garde civile qui stationne au-dessus de la foule est copieusement sifflé, tout comme le leader du Parti populaire catalan, Xavier Albiol, la bête noire des indépendantistes, qui s’exprime à la télévision sur l’écran géant. Inversement, lorsque apparaît Carles Puigdemont, les applaudissements sont nourris et l’on crie « President, president » comme pour donner du courage à celui qui, dans l’esprit des manifestants, devrait devenir le premier président de la nouvelle république catalane.

Scène de la manifestation du 10 octobre. © DR Scène de la manifestation du 10 octobre. © DR

Lorsque le discours commence, à 19 heures, le silence se fait d’un coup, immense. Ces 30 000 personnes qui discutaient, chantaient, applaudissaient, se taisent brusquement. On écoute religieusement les paroles du president. Progressivement, la tension monte. Des acclamations fusent lorsque Carles Puigdemont dénonce les violences policières du 1er octobre, rejette les « humiliations » de l’État espagnol. Les mains se lèvent lorsqu’il salue le comportement non-violent des Catalans et affirme que les électeurs du 1er octobre ne sont pas des « délinquants, des fous ou des fomenteurs de coup d’État ». Mais plus il avance dans son discours, plus les visages se crispent. Chacun attend le mot tant désiré d’indépendance. Le dira-t-il ? Certains semblent en douter. Une angoisse plane sur la foule.

À 19 h 37, c’est la libération. Lorsque Carles Puigdemont annonce qu’il va « assumer son mandat » de « faire de la Catalogne un État indépendant sous la forme d’une république », une clameur immense s’élève. Les gens se félicitent, hurlent, applaudissent. Eugeni fond en larmes. Mais lorsque immédiatement après, le president précise qu’il demande la suspension de cette déclaration pour donner sa chance au dialogue, le silence revient brusquement. Un silence bien différent de celui du début du discours. C’est un silence de sidération. Les visages se ferment. Un sentiment de défaite fait subitement place à la joie. Dès le discours terminé, les rangs des manifestants se vident rapidement. Le Passeig Lluis Companys a la gueule de bois.

Fin de soirée à Barcelone le 10 octobre. © DR Fin de soirée à Barcelone le 10 octobre. © DR

Eugeni ne veut pas se dire déçu. « Il a dit “État indépendant” et il y a eu une déclaration d’indépendance », se rassure-t-il. Et d’ajouter : « Ce n’est pas un recul, c’est une décision logique compte tenu de la situation : on s’arrête et on propose des négociations, les dernières. » Il cache cependant mal un certain dépit. « La lutte continue », conclut-il avant de repartir vers Nou Barris. Sur la place qui se vide dans un calme plein de déception, tous ne sont pas aussi optimistes. Un manifestant s’interroge, en colère : « La médiation ? Mais avec quelles garanties ? Madrid n’en veut pas et nous restons à leur merci, encore une fois, comme toujours depuis sept ans. » Jaume, un militant du parti anticapitaliste indépendantiste CUP, lui, se veut plus tranchant : « Puigdemont est comme Tsipras, il a cédé au chantage de l’argent, il a renoncé à l’indépendance qu’il avait le devoir de proclamer. »

De petits groupes se forment et plus personne ne semble écouter les interventions des groupes parlementaires qui continuent à défiler sur l’écran géant. La manifestation s’achève, les drapeaux quittent en silence la place de l’Arc de triomphe et personne ne répond aux klaxons peu convaincus des tracteurs qui rejoignent la campagne catalane. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale