Des millions d’Algériens défient à nouveau les généraux et le «système»

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D’énormes manifestations ont eu lieu dans toutes les villes du pays, ce vendredi 12 avril, pour refuser à nouveau un après-Bouteflika organisé par ses proches et une transition imposée par l’armée. Le chef d’état-major, nouvel homme fort du pays, se trouve dans une impasse.

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Ce huitième vendredi de mobilisation était une journée test pour l'Algérie, emportée depuis le 22 février dans une révolution pacifique et citoyenne sans précédent depuis l'indépendance du pays en 1962. Les Algériens allaient-ils entendre les arguments des anciens proches de Bouteflika et du chef d'état-major de l'armée Gaïd Salah, arguments accompagnés de menaces voilées ? Rien n'y a fait. Une fois de plus, des millions de personnes sont descendues dans les rues pour demander un changement complet « du système » et rejeter le plan de transition organisé par ce même régime.

Alger ce vendredi 12 avril. © Reuters Alger ce vendredi 12 avril. © Reuters

À Alger, malgré les répressions des manifestants ces derniers jours, malgré les tentatives de blocage de l'accès au centre-ville et de provocation des forces de sécurité, la mobilisation a été au moins aussi importante que les vendredis précédents. Surtout, ces marches pour la démocratie et la liberté ont énormément mobilisé dans la quasi-totalité des villes : Oran, Mostaganem, Ain Temouchent, Sidi Bel Abbès, Saïda, Mila, Constantine, Bouira, Tizi Ouzou, Boumerdès, Bechar, Mascara, Chlef, Khenchela, Annaba, Souk Ahras, Bordj Bou Arreridj, Sétif, Relizane, Aïn Defla, Jijel, Skikda. Et même dans les deux grandes villes du Sud, Tamanrasset et Ouargla…

Quelques affrontements sont intervenus à Alger, vite interrompus par le service d'ordre de plus en plus organisé des manifestants. « Silmiya, Silmiya, Pacifique, Pacifique ! », est la consigne tout le temps répétée dans les cortèges, qui ont à nouveau accueilli enfants et familles entières. Les manifestants ont ainsi accepté sans broncher d'être arrosés par les canons à eau des forces de sécurité, se gardant de toute riposte violente (voir une vidéo ici).

« Système dégage ! », « Bensalah [le président par intérim] dégage ! », « Bedoui [le premier ministre] dégage ! », « Belaiz [le président du Conseil constitutionnel] dégage ! », « Gaïd Salah [le chef de l’armée] dégage ! », « 3 B [Bensalah, Bedoui et Belaiz] = laboratoire de la fraude ». Voici quelques-uns des slogans qui ont rythmé la journée à travers le pays aux côtés des « Goulna Ga3, c’est Ga3 » (« Nous avons dit tous, c’est tous ») et des « 20 ans ça suffit ! ».

La revendication a été la même partout : obtenir une transition indépendante du régime pour un vrai changement, et pas la régénération du système par la simple application de la Constitution qui, mécaniquement, met dans les mains d'anciens affidés de Bouteflika l'intégralité de ce processus politique.

« Nous assistons à une révolution de palais. Il n’y a pas de transition car il n’y a pas de changement de régime […]. Faire en sorte que l’armée pilote la transition, c’est aller vers l’élection d’un nouveau président qui perpétuera le système », déclarait récemment dans un entretien à Mediapart le spécialiste de droit public algérien Mouloud Boumghar. La semaine qui s’écoule lui donne raison et met à mal les illusions de ceux qui croyaient au slogan « le peuple, l’armée, tous frères », « el chaab, el djaich, khawa khawa ».

La contre-révolution est déjà à l’œuvre. Le régime algérien est en train de tout changer pour que rien ne change sous la baguette du chef d’état-major de la Grande Muette, vice-ministre de la Défense, le général Ahmed Gaïd Salah. Abrité derrière l’article 102 de la Constitution, l’homme fort du moment en Algérie, figure du sérail, qui avait fini par lâcher et contraindre à la démission le président Abdelaziz Bouteflika le 2 avril pour sauver le régime et sa personne, entend imposer une transition très loin des exigences démocratiques du peuple.

9 avril 2019. Abdelkader Bensalah est nommé président par interim de l'Algérie. © Reuters 9 avril 2019. Abdelkader Bensalah est nommé président par interim de l'Algérie. © Reuters
Et si Gaïd Salah s’était mis à passer la brosse à reluire sur les manifestants affirmant qu’ils poursuivaient les mêmes nobles desseins que l’armée, c’en est fini. Aujourd’hui, il dénonce leurs revendications « irréalisables ». Dans un discours menaçant, mercredi 10 avril, au lendemain de la nomination du très contesté président par intérim Abdelkader Bensalah, le vice-ministre de la Défense a renoué avec les vieux réflexes des régimes autoritaires qui se sentent menacés en agitant le spectre éculé et si pratique de la « main étrangère » qui cherche à déstabiliser le pays. Il a notamment visé, sans la nommer, la France et les personnalités algériennes que la presse française a pu mettre à l’honneur, à l’instar du célèbre avocat et militant des droits humains Mustapha Bouchachi dans Le Monde, un des visages de la contestation qui prend la lumière pour incarner une transition indépendante du régime.

« Nous avons enregistré, malheureusement, l’apparition de tentatives de certaines parties étrangères, sur la base de références historiques avec notre pays, qui poussent certaines personnes au devant de la scène pour les imposer en tant que représentants du peuple, dans l’objectif de mener la période de transition et l’exécution de leurs plans visant à frapper la stabilité du pays », a ainsi déclaré le chef d’état-major. Il a pointé du doigt dans la confusion et sans aucune preuve ni précision des « éléments appartenant à certaines ONG » « chargés d’infiltrer les marches populaires et de les orienter en coordination avec leurs agents à l’intérieur du pays » « avec des slogans irréalisables » pour « pousser le pays dans le vide constitutionnel et la destruction des institutions de l’État ».

L’inquiétude d’un recours à la répression est à son comble alors que les sales et vieilles méthodes font leur retour pour intimider les Algériennes et les Algériens. Mardi 9 avril, une manifestation d’étudiants a été réprimée à Alger par un dispositif policier sans précédent usant de canons à eau et de gaz lacrymogènes. Le lendemain, ce fut au tour d’une marche de syndicalistes. Pour empêcher les manifestants de converger vers la capitale ce vendredi 12 avril, des barrages ont été installés sur les principaux axes qui mènent vers Alger, provoquant des dizaines de kilomètres d’embouteillage.

C’est le deuxième vendredi de contestation sans Abdelaziz Bouteflika et le premier en tant que président par intérim d’Abdelkader Bensalah, 77 ans, vieux cacique du régime, qui était déjà à la tête du conseil national de transition… en janvier 1992. Nommé mardi 9 avril à la tête du pays pour 90 jours à l’issue desquels une élection présidentielle doit être organisée, lors d’une réunion du Parlement algérien, alors qu’il est rejeté par la rue, ce fidèle de Bouteflika qui réclamait un cinquième mandat et qui a permis de faire sauter la limitation des mandats en 2008, est le premier grand signal d’un régime sourd aux revendications populaires.

Manifestation dans le centre d'Alger cette semaine. © (dr) Manifestation dans le centre d'Alger cette semaine. © (dr)
La presse ne s’y trompe pas à l’instar d’El Watan qui relate « une kermesse visant à faire fi de la volonté populaire ». Boycottée par les députés de l’opposition, elle a été seulement suivie par « les représentants de la majorité FLN-RND-TAJ-MPA et quelques représentants de partis microscopiques qui se sont prêtés à ce jeu pour tenter de sauver le système, dont ils profitent depuis de longues années ».

« Ceux qui l’ont porté [Bensalah – ndlr] au sommet de l’État invoquent l’article 102 d’une Constitution qu’ils ont pourtant piétinée chaque fois que la pérennité de leur pouvoir le leur commandait, renchérit Liberté-Algérie. Ce n’est donc guère au nom d’un quelconque légalisme bien compris qu’ils tiennent aujourd’hui à l’application stricte de cette disposition constitutionnelle. Il s’agit, à n’en pas douter, d’un légalisme de circonstance qui sert leur propre agenda politique dont le but est de recréer et de réunir de nouveau les conditions de leur retour aux commandes. »

« Ils veulent une continuité dans le système en désignant Abdelkader Bensalah comme chef d’État, car Bensalah était déjà là bien avant l’arrivée de Bouteflika au pouvoir ! Il est un pur produit du système corrompu et corrupteur qui gère ce pays depuis 1962, dénonce Boualem Amoura, le président du Syndicat autonome des travailleurs de l’éducation et de la formation (Satef), qui appelle à marcher, à faire grève et à s'unir par-delà les corporations pour manifester tous les jours, pas seulement les vendredis. La nomination d’un gouvernement avant la démission de Bouteflika va dans le sens de cette stratégie des forces non constitutionnelles afin de rester aux commandes du pays. C’est un leurre que de penser que ce système s’en ira aussi facilement. Notre génération a vécu le même scénario en 1988 et, aujourd’hui encore, c’est l’histoire qui se répète. Il faut beaucoup plus que ça pour faire dégager ce système enraciné à tous les niveaux et dans tous les secteurs. »

Même le quotidien gouvernemental El Moudjahid, l’une des courroies de transmission du pouvoir, avait suggéré mardi 9 avril d'écarter Abdelkader Bensalah de la présidence par intérim. « Cette personnalité […] n'est pas tolérée par le mouvement citoyen, qui exige son départ immédiat, mais aussi par l'opposition et une partie des représentants des formations politiques de la majorité des deux chambres du Parlement », avait écrit El Moudjahid.

Rompu à la langue de bois, Bensalah a servi un premier discours dans lequel il s’engage à la création d'une instance indépendante d'organisation des élections, tend la main aux citoyens pour bâtir « l’Algérie du futur » et salue « la mission constitutionnelle » de l’armée algérienne. Il a promis « une application rigoureuse de la Constitution et un travail accompli avec sérieux et abnégation pour permettre, dans les plus brefs délais, au peuple de dire son mot et de décider souverainement du choix de son président élu pour diriger le pays ». Bensalah a aussi annoncé dans un communiqué la date d’une élection présidentielle dans le délai imparti par l’article 102 le 4 juillet 2019.

Ce qui pour la rue et une grande partie de l’opposition est impossible à tenir tant les conditions pour des élections libres et transparentes ne sont pour l’heure pas réunies. En témoigne pour eux le maintien au poste de premier ministre d’une autre figure unanimement décriée qui fait partie des 3B : Nourredine Bedoui, ministre de l’intérieur jusqu’en 2015, que le journal El Watan décrit comme « l’ingénieur en chef de la fraude électorale et ennemi des libertés », grand proche des Bouteflika, notamment de Nacer Bouteflika, le frère cadet de l’ancien président.

« Aller vers une élection dans les conditions actuelles et sous l’égide d’institutions et de personnalités rejetées par le peuple, c’est faire un brusque retour en arrière pour se retrouver quasiment dans la même situation qui a amené Abdelaziz Bouteflika à annuler, le 11 mars, le scrutin prévu initialement le 18 avril », écrivent nos confrères de TSA.

Preuve parmi d’autres de la détermination du régime à se perpétuer : la nomination par Bedoui de Hacene Rabehi au poste de ministre de la communication, qui est le neveu du troisième B si contesté, Tayeb Belaiz, le président du Conseil constitutionnel (par deux fois), ancien ministre de la justice, de l’intérieur. Rabehi compte « veiller à l’intérêt suprême de la nation », c’est-à-dire à ne pas voir le pouvoir intérimaire en place critiqué. Plusieurs journalistes et militants algériens font état d’un regain de pressions visant à les entraver. Quant à la presse étrangère, il lui est toujours difficile de travailler. En atteste l'expulsion mardi 9 avril du directeur de l’Agence France-Presse (AFP) à Alger, Aymeric Vincenot, par les autorités algériennes, qui ont refusé de renouveler son accréditation pour 2019.

Ces nouvelles marches de vendredi mettent l'armée et son chef d'état-major au pied du mur. Peuvent-ils ignorer le rejet massif d'un peuple déterminé à construire enfin un processus menant à la liberté et à la démocratie? Réponse dans les jours qui viennent.

Pas de mobilisation sans confiance
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Mis en ligne ce vendredi matin, cet article a été réactualisé à 18h30, en fonction des manifestations qui se sont tenues dans tout le pays.