Grèce: la fermeture de l'audiovisuel public ouvre une crise politique majeure

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La fermeture brutale de l'ensemble de l'audiovisuel public ouvre une nouvelle période de crise en Grèce. Outre une grève générale annoncée pour jeudi, le premier ministre de droite, Antonis Samaras, prend le risque de faire voler en éclats sa coalition avec les socialistes du Pasok et la gauche modérée de Dimar. L'onde de choc s'est propagée au parlement européen. De nos correspondants à Athènes et Bruxelles.

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De notre correspondante à Athènes et de notre envoyé spécial à Bruxelles

Sur ET1, ET3 et NET, l'écran est noir, « pas de signal » indique le poste de télévision. Mercredi matin, les Grecs se sont réveillés sans leurs chaînes de télévision publiques, mais sans informations non plus des radios et télévisions privées : tous les journalistes étaient en grève pour protester contre cette décision unilatérale du gouvernement grec de fermer soudainement l'ensemble de l'audiovisuel public.

Le porte-parole du gouvernement, Simos Kedikoglou, a voulu toutefois se défendre devant les correspondants de la presse étrangère, convoqués un à un au Secrétariat général de l'information : « Il faut arrêter les mensonges. Ce n'est pas une fermeture, c'est un redémarrage », a-t-il assené. Subtile nuance, et qui emmène le porte-parole à se contredire lui-même : « Quand il faut restructurer jusqu'aux fondations, il faut fermer », dit-il plus loin. Et puis : « Ce ne sont pas des raisons économiques qui ont motivé cette décision. » Mais, s'agaçant devant les questions des correspondants sidérés, il rétorque : « Il faut voir l'ampleur du gaspillage qui a régné là pendant des années... On parle de presque 300 millions d'euros… » 

 

Antonis Samaras a agi en deux temps, en moins de 24 heures : un décret dit « d'exception » présenté mardi, qui a entraîné la suspension des programmes – et qui ne restera valide que s'il se transforme en loi, voté par le parlement dans les 40 jours – suivi d'un projet de loi plus vaste, dévoilé ce mercredi. Il est censé poser les bases d'une nouvelle future agence publique de l'audiovisuel. « C'est un coup d'État »a réagi Alexis Tsipras, à la tête du principal parti d'opposition, Syriza (gauche), qui exhorte le président grec à ne pas ratifier le décret de mardi.   

Qu'est-ce qui explique, au fond, cette décision si brutale ? Est-ce la volonté de provoquer une profonde crise politique et de nouvelles élections, alors que le gouvernement tripartite (droite de Nouvelle Démocratie – socialistes du Pasok – gauche modérée de Dimar) apparaît de plus en plus bancal ?

De fait, les trois partis de la coalition se déchiraient ces dernières semaines sur un projet de loi dite « antiraciste ». L'adoption d'une loi pour lutter contre la montée néonazie, pourtant exigée par les instances européennes et de plus en plus d'associations et ONG, n'avait plus aucune chance de passer. Cette coalition gouvernementale, formée il y a un an au lendemain des élections, allie nationalistes, conservateurs, sociaux-démocrates et anciens de la gauche (Dimar est né d'une scission, il y a trois ans, avec Syriza). Les ministres de la justice et de la réforme administrative, notamment, sont des personnalités présentées par Dimar, formées dans le moule intellectuel de la gauche grecque. Aux antipodes, donc, d'un Samaras, connu pour avoir formé son propre parti politique, de droite nationale, dans les années 1990.

Le gouvernement grec risque-t-il d'éclater sur la réforme de l'audiovisuel ? « Désormais tout est possible », confirme la socialiste Maria Elena Koppa. Son parti, le Pasok, exhorte Samaras à revenir sur sa décision. L'autre formation, la gauche démocrate, est sur la même position. Si bien que Samaras pourrait avoir du mal à trouver une majorité au parlement pour confirmer le décret, ou encore pour faire passer son projet de loi. Les deux partis contestataires au sein de la coalition vont, eux aussi, déposer un projet de loi concurrent, sur l'audiovisuel public.

Ce coup de tonnerre fait apparaître de profondes différences de méthodes. « Alors que le ministre de la Réforme administrative Antonis Roupakiotis avançait prudemment sur le licenciement des fonctionnaires (mesure exigée par la Troïka), le gouvernement montre ici qu'il veut passer en force », décrypte la chercheuse en sciences politiques Vassiliki Georgiadou. Le gouvernement Samaras avait déjà durci sa politique cet hiver, en réquisitionnant les dockers puis les employés du métro alors qu'ils avaient engagé de longs mouvements de grève. Le mois dernier, les enseignants ont été réquisitionnés, alors qu'ils avaient appelé à la grève la semaine des examens d'entrée à l'université.

« Cette fois-ci, c'est différent, ajoute la chercheuse. C'est même complètement inédit : si les précédents mouvements de grève avaient un impact sur la société, rien ici ne justifie une telle mesure. On n'était pas dans une situation de blocage, aucune nécessité ne l'imposait. » La Troïka, à l'origine des cures d'austérité prises en Grèce depuis 2010 en échange des prêts UE-FMI, n'avait pas demandé la fermeture de ERT. La radiotélévision, certes, figurait sur la liste des organismes publics à réformer. Et elle a déjà beaucoup changé : elle a perdu plus de 2 000 collaborateurs pigistes depuis le début des cures d'austérité et sa production de documentaires s'est effondrée. Le serrage de ceinture devait de toute façon se poursuivre : suppression de chaînes, réduction des coûts et fusions avaient été annoncées en septembre 2011. Depuis, les gouvernements successifs ont fait face à des résistances au sein de ERT – dans un contexte de paysage médiatique dévasté par six années de récession.

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